Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté
dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils
forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent
à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes.
Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel
de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se
tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur
cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on
appelle le _Carillon national_. Tous chantent à la fois: _Ça ira, ça ira,
ça ira_: oui, _ça ira_, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne
se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu
passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les _frères_
tailleurs et les _frères_ cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants
des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec
son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des
enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: _Le dernier soupir des
aristocrates_.... Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et
l'on lisoit dessus: _Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers_.
D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers
de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont
servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant
à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les
acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont
venus contribuer à cette oeuvre patriotique.... Les chartreux conduits par
dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces
travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain
la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui
une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers.