On attribue généralement la démarche du Roi à une circonstance fort
extraordinaire et qui mérite un détail.
Le baron de Wimpfen, député de Normandie, étant à Paris le 14, le peuple
l'a arrêté et conduit sur la place de Grève. On lui demandait: «Es-tu
noble?--Oui, mes amis.--Es-tu pour le Tiers-État?--Oui, si je ne l'étais
pas, je ne mériterais pas de porter cette croix (la croix de
Saint-Louis)». On lui a demandé son nom, il l'a dit; on a cherché sur la
liste s'il était un de ceux qu'on appelle _bons_; on l'y a trouvé.
Cependant en passant sur la place près du corps de M. de Launay, on lui
disait: «Tu seras bientôt à côté de lui». La fureur de la populace était
au dernier degré; un mot, un geste, un clin d'oeil pouvaient le faire
périr; cependant, ayant été reconnu par quelqu'un qui a attesté qu'il
était un _brave homme_, on l'a laissé aller, en lui donnant un passeport.
Le baron de Wimpfen est un des plus braves et des plus loyaux officiers de
l'armée. Il a cette noble et touchante simplicité d'un Allemand, d'un
militaire et d'un bon gentilhomme; il a conté cette aventure à l'Assemblée
nationale; il y a répandu un grand intérêt et un juste effroi, d'autant
plus qu'il a parlé immédiatement après le vicomte de Noailles et que le
feu de l'un et le calme de l'autre rendaient infiniment plus vraisemblable
ce qu'ils disaient tous deux.
Au sortir de l'Assemblée il en a parlé au duc de Liancourt qui l'a engagé
à aller trouver les ministres. Il a trouvé réunis chez M. de Breteuil le
maréchal de Broglie et M. de Villedeuil: il leur a raconté les mêmes
choses, ils l'écoutaient avec la plus froide indifférence. «Messieurs, le
silence serait un crime, et demain je publierai votre indifférence dans
tout le château.--Bon, ce n'est rien! Un ou deux régiments calmeront tout.
--Messieurs, cela est impossible, et, si vous ne prenez pas le parti de
renvoyer les troupes, la vie du Roi n'est peut-être pas en sûreté.--Il ira
s'enfermer dans Metz.--Messieurs, qui quitte la partie la perd, et l'on ne
sait ce qui peut arriver. Je dois vous avertir que si vous ne calmez le
peuple, il peut se porter aux derniers excès contre la Reine et M. le
comte d'Artois.--M. le comte d'Artois voyagera, il ira en Espagne.
--Messieurs, on peut déclarer M. le comte d'Artois déchu de ses droits à
la couronne, lui et sa postérité.»
Rien ne pouvait faire cesser la criminelle indifférence de ces ministres,
le duc de Liancourt qui a senti tout le danger de la position présente et
qui, d'ailleurs, est personnellement fort attaché au Roi, a été l'éveiller
à mi-nuit, lui a fait un récit exact des faits et lui a indiqué comme le
seul moyen de sauver l'État celui qu'il a pris de venir seul à l'Assemblée
nationale et de renvoyer les troupes.
Il paraît que le Roi le lui a promis. Il est au moins certain que c'est
ce conseil qui l'a déterminé.... [Note: _Journal_ de Duquesnoy, 16 juillet
1789.]