On se rappelle cette célèbre réponse de Mirabeau au grand maître des
cérémonies qui nous sommait de nous retirer. Cette réponse, me dit
d'André, [Note: D'André, député de la noblesse d'Aix aux États généraux,
devint avec Barnave et les Lameth un des chefs du côté gauche de la
Constituante.] ayant été rapportée à la cour par M. de Brézé, il fut donné
ordre à deux ou trois escadrons des gardes du corps de marcher sur
l'Assemblée et de la sabrer, s'il le fallait, pour la dissoudre. Et
certes, les députés, dans un pareil moment, se seraient tous laissé
égorger plutôt que de bouger. Au moment où cette troupe avançait,
plusieurs députés de la minorité de la noblesse étaient rassemblés sur une
terrasse attenant, si je me le rappelle bien, au logement de l'un des
Crillon. Il y avait entre autres les deux Crillon, d'André, le marquis de
Lafayette, les ducs de La Rochefoucauld, de Liancourt, etc., tous dans les
opinions de Necker, voulant l'établissement d'un gouvernement
constitutionnel à l'anglaise, avec la branche régnante de la dynastie.
Lorsque d'André vit les gardes du corps s'avancer pour exécuter l'ordre
dont je viens de parler: «Eh quoi! s'écrie-t-il, aurions-nous la lâcheté
de laisser égorger sous nos yeux et sans aucune démarche vigoureuse pour
en empêcher, des hommes qui nous donnent un si bel exemple de fermeté et
de dévouement! Marchons au-devant des escadrons et sauvons les députés des
communes ou périssons avec eux.» Ils partent tous à l'instant; ils barrent
le chemin au détachement, enfoncent leurs chapeaux empanachés, mettent
l'épée à la main et déclarent au commandant qu'il leur passera sur le
corps à tous avant qu'il parvienne aux députés des communes, que c'était à
lui à juger les conséquences. Le commandant répond d'abord qu'il ne
connaît que ses ordres, et fait un mouvement pour se porter en avant et
leur passer sur le corps. Mais ces braves gens étant restés inébranlables
à l'approche de cette cavalerie, le commandant n'osa pas aller plus loin;
il retourna au château rendre compte de ce qui s'était passé et demander
de nouveaux ordres. La Cour effrayée, irrésolue, donna l'ordre de
rétrograder. Le fait est notoire et je n'ai aucun doute sur les détails.
D'André n'est ni imposteur ni fanfaron, et tous les hommes que je viens de
citer étaient capables de toutes sortes de grandes et belles actions.
[Note: _Mémoires_ de La Révellière-Lépeaux, t. I, pp. 82-84.]