Lao-Tseu sentit un soir une plus grande solitude l’envelopper et il
comprit que son disciple Siu-Kia était mort quelque part, dans un point
de l’immensité de son voyage.
Il était très vieux et ses jambes le supportaient à peine. Mais son
esprit se développait sans cesse et devenait plus clairvoyant et plus
actif à mesure que son corps devenait plus lourd et plus immobile.
Il eut un soir une vision singulièrement nette d’une vallée de la terre,
dans un cercle de montagnes élevées.
Au milieu, serpentait une rivière paisible où fleurissaient des lotus
tellement grands qu’il n’en avait jamais vu de pareils. Il y avait des
blocs de pierre superposés qui avaient vaguement l’apparence de maisons.
Des cèdres les abritaient et ces cèdres formaient de petits bois séparés
entre eux par des terrains sans végétations et semés de cailloux blancs.
Toute la vallée était enclose dans des murailles presque à pic et ne
devait communiquer avec le reste du monde que par un sentier que
Lao-Tseu voyait dans le flanc d’une de ces murailles et qui était
tellement étroit qu’un homme mince et très agile aurait eu de la peine à
y passer.
Un cèdre plus grand que les autres était au milieu de la vallée, et le
seul indice qui faisait penser que ce lieu était habité était un banc de
pierre circulaire orné de sculptures qui entourait le tronc énorme du
cèdre.
Une impression de sérénité se dégageait de ce lieu muet et Lao-Tseu
pensa que c’était là que devaient vivre les hommes parfaits, gardiens de
la sagesse perdue et directeurs cachés de l’humanité dont il savait
l’existence par la plus antique tradition de la terre.
--Dans cette vallée viendront mes deux frères, se dit Lao-Tseu, celui de
l’Inde et celui des pays où il y a des temples de marbre au bord de la
mer bleue. C’est là que je dois aller.
Or, échappé à quelque troupeau, un bœuf errait depuis longtemps dans la
partie sauvage du jardin qui entourait le palais des Esprits de la
terre. Une amitié était née entre le bœuf et le sage et c’est sur le dos
de cette monture que Lao-Tseu décida d’entreprendre son voyage.
Il partit. Il se dirigea vers le col de Hang-Kou par où Siu-Kia était
sorti de la Chine. Il avançait lentement et, sur son chemin, chacun
s’étonnait de voir un aussi prodigieux vieillard s’en aller, sur le dos
d’un bœuf, vers les régions inconnues de la terre.
Sa renommée était grande dans tout l’empire car la sagesse filtre par
des voies inconnues dans les âmes des hommes et il n’est pas besoin à la
vérité de beaucoup de paroles pour être entendue.
Les gouverneurs offraient à Lao-Tseu l’hospitalité de leurs palais et
des anachorètes avertis par des bergers descendaient des montagnes pour
le voir passer. Lao-Tseu n’acceptait que le présent de quelques grains
de riz et d’une parole amicale et suivait sa route.
Ce fut un peu avant d’arriver à la passe d’Hang-Kou qu’il se laissa
glisser au pied du bœuf qui le portait et resta étendu sans connaissance
pendant que celui-ci beuglait tristement.
Le mandarin In-Hi, qui commandait cette région de la frontière, avait
appris son passage et venait au-devant de lui avec une escorte. Il le
recueillit dans son palais et il le soigna.
C’était un lettré à l’esprit subtil qui connaissait et admirait la
philosophie de Lao-Tseu.
Quand le sage fut rétabli, In-Hi s’efforça de le dissuader de poursuivre
son voyage. L’automne était venu. Au delà du col d’Hang-Kou, où
finissait l’empire, s’étendaient des solitudes sauvages et illimitées.
Comment traverserait-il ces déserts? Mais la résolution de Lao-Tseu
était prise. Il irait à la recherche du mont Kouen-Lun auprès duquel
devait se trouver la mystérieuse vallée des hommes parfaits, où il y
avait un banc de pierre autour d’un grand cèdre et qui était le but de
son voyage.
Pour gagner du temps et laisser passer l’hiver In-Hi demanda comme une
faveur à Lao-Tseu d’écrire pour lui le résumé de ses doctrines. Et c’est
seulement afin de remercier In-Hi de son hospitalité que Lao-Tseu résuma
dans le Livre de la Voie et de l’Amour les vérités essentielles qu’il
avait méditées durant sa vie.
Mais lorsque le livre fut terminé et que le printemps fut venu Lao-Tseu
décida de reprendre sa route. Il refusa l’escorte qu’In-Hi voulait lui
donner. Il refusa aussi les chevaux qui lui auraient permis de franchir
plus rapidement les régions désertiques où les voyageurs meurent par la
soif et les hallucinations des sables. Il préférait son bœuf fidèle à
cause de l’amitié qui les unissait.
C’est à la passe d’Hang-Kou que les hommes vivants virent Lao-Tseu pour
la dernière fois.
Toujours du côté de l’Ouest! Le vieux sage chemina durant des jours
uniformes, sous un soleil de plus en plus ardent, se contentant d’une
poignée de riz et de quelques gorgées d’eau chaque soir. Puis le riz
qu’il avait emporté s’épuisa, les outres qui étaient suspendues à ses
côtés se vidèrent. L’air se mit à brûler et des réverbérations
aveuglantes firent croire à Lao-Tseu qu’il marchait sur un immense
miroir d’or, enfermé sous un couvercle de lumière. Le bœuf se mit à
marcher à pas tout petits, comme s’il était lui-même un vieillard
centenaire jusqu’au moment où il s’affaissa et mourut.
Du côté de l’Ouest était le mont Kouen-Lun et la vallée des grands lotus
sur la rivière paisible! Du côté de l’Ouest Lao-Tseu poursuivit sa
route. Au bout d’une journée entière il voyait encore le corps du bœuf
mort à peu de distance de lui.
Lao-Tseu s’assit sur le sable pour prendre un peu de repos. Le soleil se
couchait, mais il avait une couleur de sang et disparaissait dans un
ciel cendré, plombé, métallique. De l’infini de l’horizon accourait un
vent mugissant et ce vent transportait de grandes colonnes de sable,
pareilles à des montagnes mobiles. Lao-Tseu pensa que c’étaient de
vraies montagnes et que, sans doute, le mont Kouen-Lun devait se trouver
parmi elles. Il soupira en songeant à leur éloignement. Mais alors, dans
la nuit tombante, il perçut que les montagnes se transportaient vers lui
et il vit en même temps deux autres voyageurs qui marchaient dans le
sable et lui montraient de la main le plus haut sommet de la chaîne
mouvante. Il les reconnut aussitôt. L’un venait de l’Inde et l’autre du
bord de ces mers éloignées dont il ne savait que la couleur claire.
C’étaient ses deux frères par l’esprit, venus dans le monde pour
accomplir la même mission. Il voulut les appeler et il fut surpris de
savoir leurs noms. Pythagore, le Bouddha, Lao-Tseu étaient réunis.
Il se leva. Il se sentait singulièrement léger. La nuit était venue de
tous les côtés de l’horizon et de grandes avalanches de sable
s’écroulaient sur la forme corporelle du vieillard Lao-Tseu. Mais son
esprit n’habitait plus cette forme. Le sage de Chine, entre le sage de
l’Inde et le sage de la Grèce, pénétrait dans la vallée secrète où leurs
égaux les attendaient, au milieu de la clarté rayonnante de l’univers
spirituel.