LA MORT DE CONFUCIUS

Des paysans ayant tué dans une forêt du voisinage un être de forme

bizarre, ils l’apportèrent à Confucius et celui-ci reconnut que c’était

une licorne. Comme il l’examinait curieusement il vit qu’il y avait un

ruban de soie accroché à la corne de l’animal. Ce ruban paraissait très

ancien. Confucius se rappela que sa mère lui avait souvent raconté que,

le matin de sa conception, comme elle se promenait solitaire, une

licorne était sortie d’un buisson de genévriers et qu’elle avait enroulé

un ruban de soie autour de sa corne.

Comme ces animaux rares et très sauvages ne portent pas fréquemment des

rubans pour ornement, Confucius pensa que la licorne qu’on venait de

tuer était celle qui s’était approchée de sa mère autrefois, et il vit

là un présage de sa fin prochaine.

Mais il n’en fut pas effrayé. Il avait soixante-treize ans: il n’avait

jamais redouté de mourir. La régularité de la mort à frapper tous les

hommes sans exception, la quantité de cérémonies, de génuflexions et de

rites dont les anciennes traditions l’avaient enveloppée, le mystère

qu’elle avait su garder sur son origine et ses buts, tout lui rendait la

mort respectable. Et cet ordre parfait qui obligeait tous les vivants à

s’allonger dans les tombeaux de manière inéluctable lui paraissait plein

de grandeur et de nécessité.

Il jugeait la nature trop raisonnable pour préparer aux hommes, quand la

vie avait cessé, la surprise de souffrances secrètes et imméritées. Mais

il ne pouvait s’empêcher de méditer sur la minute où son esprit, ayant

quitté son vieux corps familier, se poserait, dépouillé et désorienté,

sur une tablette dans la salle des ancêtres.

Cette nuit-là il ne put goûter le repos du sommeil. A la fin, fatigué de

se retourner sur son lit, il se leva et descendit dans le jardin.

On était le dix-huitième jour de la quatrième lune de l’an Yen-Siu et

l’air était bleuâtre et transparent. Les étoiles avaient l’air voilées

et singulièrement rapprochées. Une grande immobilité tenait les arbres

en suspens. La douceur ambiante était telle qu’il semblait que les

feuillages, les troncs et le sol lui-même étaient en velours.

Confucius s’aperçut que le jour allait bientôt paraître et il fut saisi

de l’envie mystérieuse de jouer du luth. Il ne s’arrêta pas à l’idée que

cette heure n’était pas convenable pour faire de la musique; il remonta

dans sa chambre et il revint avec son instrument.

Il voulut jouer l’air célèbre composé par le sage Wen-Wang et qui était

un des premiers que lui avait fait jouer son maître Siang quand il lui

avait appris la musique. Il préluda en effet. Mais il s’égara. Un autre

air vint malgré lui sous ses doigts et une légère ivresse s’empara de

son âme. Il fit quelques pas et une feuille de caoutchouc effleura son

visage, comme une caresse de plante. Il aperçut tout près de lui, perché

sur une branche, un oiseau qui le regardait sans frayeur. Il aurait pu

le toucher en étendant la main. Quelque chose d’ailé, de magique,

enveloppait Confucius jouant du luth. Il improvisait maintenant et il

glissait sur une pente surnaturelle. Comme si un rideau se fût levé

devant ses yeux, il voyait des choses qu’il n’avait encore jamais vues.

Il leva la tête et il découvrit au-dessus de lui le ciel immense et les

étoiles innombrables.

Jamais il n’avait eu la connaissance d’un si grand miracle de couleurs,

dans une mer d’un bleu si tendre, sous un voile de buées si délicates.

Jamais les étoiles du Dragon n’avaient eu cette rouge magnificence. Il

n’avait pas remarqué encore cette netteté harmonieuse de la Grande Ourse

et avec quelle mélancolie l’étoile Kiao, qui est à l’opposé du soleil,

s’inclinait au bord de l’horizon quand celui-ci allait apparaître. Pour

la première fois il était frappé par cette douceur éternelle de Tien-Yi,

l’unique du ciel, pareille à un fixe regard dont aucune paupière

n’interrompt la clarté.

Comme il aimait les étoiles! Il leva les bras vers elles, en signe

d’adoration. Il voulait vivre en les regardant. Mais elles s’effaçaient

peu à peu. Elles lui échappaient en pâlissant. Le jour venait avec son

inexorable régularité et Confucius se prit à désirer de toutes ses

forces un retard de la lumière, une rupture dans l’équilibre universel,

une extravagance solaire qui lui aurait donné encore une heure de

contemplation.

Il revint vers sa maison à pas lents. Ah! vite que la nuit revienne!

Mais les étoiles et leur nouveauté ne devaient plus apparaître pour lui.

Il monta l’escalier avec difficulté. A sa grande surprise il croisa

toutes sortes de personnages qui le saluaient obséquieusement. Il les

reconnaissait, bien qu’il ne les ait pas vus depuis des années.

C’étaient des fonctionnaires importants, des lettrés, des magistrats,

des pères de famille vertueux, tous ceux qu’il avait aimés, sur lesquels

il s’était appuyé, tous ceux qui avaient adopté ses doctrines et qui les

avaient défendues. Il y en avait des quantités, venus on ne sait d’où,

qui avaient envahi sa chambre, et Confucius en reconnut beaucoup qui

étaient morts depuis longtemps et à l’enterrement desquels il avait

assisté. Tous avaient des visages graves et reconnaissants et étaient

revêtus de robes d’apparat. Ils semblaient accomplir un cérémonial et

ils saluaient, ils saluaient sans cesse.

Confucius avait envie de leur demander s’ils avaient bien regardé le

ciel et s’ils avaient vu les bleus magiques des constellations, ces

verts couleur de jade divin, ce sang délicat versé par les étoiles Sin

et Tsan. Mais il n’osa pas. Il voyait bien que tous ces yeux de bons

fonctionnaires, tous ces yeux rendus myopes par les devoirs étroits, les

piétés filiales bornées, les craintives vertus, n’avaient jamais eu

assez de pouvoir pour contempler le vrai ciel empli de la flamme des

astres.

Il ne dit rien et il se recoucha.

Et il vit apparaître de nouveaux fonctionnaires, de nouveaux magistrats,

de nouveaux pères de famille qu’il ne connaissait pas, et il comprit

qu’ils n’étaient pas encore nés, que c’étaient ses futurs disciples des

âges à venir. Tous le saluaient, tous lui rendaient hommage, tous

avaient la même admiration pour ses doctrines, la même incapacité à voir

le ciel et il était le maître de ce peuple vertueux et myope.

Il détourna la tête et il regarda au-dessus de lui. Le plafond lui parut

plus bas qu’à l’ordinaire, étrangement pesant, et sur le plafond il y

avait d’innombrables sentences morales qui étaient celles qu’il avait

énoncées durant sa vie. Que de sages vérités! Que de bons enseignements!

Mais il aurait bien voulu ne pas les voir. Il les aurait changés

volontiers contre le plus petit morceau de bleu céleste. Les préceptes

glissaient, se croisaient, se multipliaient et c’était toute son âme que

Confucius contemplait dans ces textes rigoureux, mesurés, raisonnables

qui devaient être l’enseignement des hommes.

Il étendit les bras pour chasser ces images. Mais alors les fantômes

eurent l’air de croire que Confucius leur rendait leur salut et ils

s’inclinèrent avec plus d’ardeur autour de lui, ils ployèrent des dos

cérémonieux comme leurs conceptions des hiérarchies, ils branlèrent des

crânes dénudés comme des imaginations sans poésie, et ce fut au milieu

de dix mille salutations, de dix mille génuflexions rituelles que

Confucius entra dans la léthargie dont il ne devait sortir que par la

porte de la mort.

Le roman de Confucius · 第 52 / 62 题