LE DÉPART DE SIU-KIA

Quand Siu-Kia eut fait en détail le récit de son voyage, quand il eut

mangé et bu, il s’assit pour méditer. Mais Lao-Tseu lui dit:

--Je t’ai parlé de ce singulier pouvoir qui me fait voir à distance ceux

auxquels je suis lié par une spirituelle affinité. Or, depuis quelque

temps, j’ai la vision d’un homme merveilleux qui a un visage rayonnant,

empreint d’une extraordinaire curiosité et des yeux où luit le désir de

l’explication. Il est assis au bord d’une mer couleur de saphir, semée

de voiles triangulaires; il y a un temple blanc derrière lui et je vois

autour de son large front voltiger des nombres comme des oiseaux

mathématiques. Le paysage qui entoure l’homme plein de curiosité me fait

augurer, par la netteté de son atmosphère, l’abondance des marbres

clairs et la blancheur de peau des femmes, que c’est un paysage des pays

d’au delà les montagnes de l’Ouest, d’au delà les royaumes qui sont

après les montagnes de l’Ouest; d’une région où aucun homme né en Chine

n’est parvenu. Je suis trop vieux pour aller si loin, mais peut-être

toi, qui es jeune et fort et as pris l’habitude des voyages, voudras-tu

t’en aller là-bas et t’enquérir de cet homme à l’esprit lumineux comme

le ciel qui l’éclaire et de cette science des nombres dans laquelle je

suppose qu’il est versé.

A peine Lao-Tseu avait-il dit ces mots que Siu-Kia ramassait son bâton

et était debout.

O maître, je vais partir sur-le-champ. Je dois me hâter, car le pays

dont tu parles me semble être bien lointain. Je n’en ai jamais ouï

parler et il se peut que toute ma vie ne suffise pas pour l’atteindre.

--Peut-être, chemin faisant, reprit Lao-Tseu, obtiendras-tu quelques

renseignements sur les sages parfaits, héritiers des secrets perdus des

races anciennes, qui vivent aux environs du mont Kouen-Lun, point

central de la terre, dans une communauté cachée et dirigent l’humanité

par l’effort de leur esprit. Je ne sais pas s’il est possible qu’on les

reconnaisse. Je ne sais pas si, comme le sage de l’Inde, ils sourient

bienveillamment, ou si, comme le chercheur de nombres d’au delà les pays

de l’Ouest, ils ont un regard plein de curiosité. S’il t’est donné de

les voir, pourtant, reviens à la hâte vers moi, car c’est au milieu

d’eux qu’est le foyer de la vraie lumière.

Siu-Kia sortit du palais des Esprits de la terre et s’éloigna avec

rapidité, car il avait des milliers et des milliers de tchang à

parcourir, et son premier voyage lui avait fait entrevoir combien la

terre est immense.

--Je suis très vieux, lui avait dit Lao-Tseu en l’accompagnant jusqu’au

cyprès renversé.

--A bientôt! avait crié Siu-Kia de loin.

Mais il ne devait jamais revenir.

Le roman de Confucius · 第 48 / 62 题