Lorsque le disciple Siu-Kia parut sur le seuil du palais des Esprits de
la terre, avec ses cheveux relevés et noués derrière la tête à la
manière des Hindous, Lao-Tseu lui tendit les bras, mais il ne manifesta
pas une extrême surprise. Et Siu-Kia s’étonna de cette absence
d’étonnement et Lao-Tseu lui dit:
--Il m’est venu depuis quelque temps une singulière faculté de voir, en
fermant les yeux, ceux auxquels mon âme est liée. Je te distinguais sur
les routes. Je voyais la crosse de ton bâton dans les bourrasques de
neige de la montagne Loung et les sables des déserts soulevés par le
vent n’arrivaient pas à cacher ton ombre. Mais dis-moi ce que tu as vu
dans les pays qui sont par delà les frontières de la Chine.
--O maître, dit Siu-Kia, la lune bien des fois a grandi, puis s’est
amincie sur ma tête. Par le passage Hang-Kou je suis sorti de l’empire
et j’ai traversé des régions où il n’y avait que des loups sauvages et
j’ai gravi des montagnes très hautes où les aigles volaient par
centaines et frôlaient ma tête de leurs ailes. Les loups m’ont respecté
à cause de ma maigreur et les aigles ne m’ont pas crevé les yeux parce
que mon désir de connaître donnait à mes prunelles la ressemblance du
ciel. J’ai traversé le Fleuve de sable où l’on meurt si l’on fait la
rencontre de certains vents brûlants qui sont des génies avec des robes
de feu. J’ai passé par le royaume de Chen-Chen et, en marchant vers le
Nord-Ouest, j’ai atteint le royaume de Oui, dont les habitants sont
inhospitaliers, et le royaume d’Yu-Thian, dont les habitants sont
accueillants et doux mais peu nombreux et où il y a des monastères
carrés, en pierres noires, au sommet de montagnes coniques. Je suis allé
toujours vers l’Ouest. Les végétations ont changé autour de moi, le ciel
a pris une couleur indigo que je ne lui avais jamais vue; j’ai descendu
les pentes de Tsoun-Ling et je suis arrivé dans des vallées si heureuses
qu’on ne peut les regarder sans pleurer. Il y a des arbres qui ont l’air
de jeunes filles amicalement penchées et des rivières dont l’eau est
aussi pure que le jade au soleil levant.
Enfin, ayant passé le fleuve Aciravati, je suis parvenu dans le pays des
Çakias. Là, il n’était bruit que de la sagesse incomparable d’un fils de
prince appelé Siddartha.
--Un fils de prince! interrompit Lao-Tseu. Je croyais que, seuls, les
très pauvres hommes pouvaient arriver à la sagesse incomparable.
--Il n’en est rien, ô mon maître. Ce Siddartha est fils de Souddhodana,
puissant souverain qui a des chars de guerre, des esclaves et des
éléphants et qui commande dans la ville de Kapilavastu. Mais tous les
biens de son père, son palais et sa propre épouse, Siddartha les a
quittés pour le recueillement et la solitude dans la forêt, parmi les
bêtes sauvages.
--Son épouse! interrompit encore Lao-Tseu. Je croyais que seul pouvait
parvenir à la sagesse incomparable celui qui avait été chaste toute sa
vie.
--Il n’en est rien, ô mon maître! De ce Siddartha est même né un fils
nommé Rahoula. Or Siddartha a éprouvé à un degré extrême la souffrance
des hommes condamnés à la maladie et à la mort. La pitié qu’il éprouvait
pour leur ignorance et leur misère lui a déchiré le cœur. Il s’est assis
sous l’arbre Peï-to et il y est demeuré jusqu’à ce que l’illumination
lui vînt et qu’il connût le secret de la délivrance. Alors il s’est levé
et il a marché parmi les hommes pour leur enseigner le fruit de ses
méditations et la vérité qui lui était propre.
--Es-tu parvenu jusqu’à lui et l’as-tu vu? demanda Lao-Tseu. Peux-tu me
dire si son visage est splendide et si une lumière rayonnante s’échappe
de ses yeux comme celui que j’ai vu dans mon rêve.
--Il n’en est rien, ô mon maître! Et sans doute le rêve transforme et
embellit. Celui dont la renommée s’étend à travers les plaines
gangétiques et dans le montagneux Thibet et qu’on appelle le Bouddha a
l’apparence d’un homme ordinaire. Aucune grandeur sublime ne se dégage
de sa personne et, si je l’osais, je te dirais qu’il te ressemble, ô mon
maître! J’ai pu m’approcher de lui avec quelques moines d’un monastère
du pays de Kie-Tcha qui m’avaient accompagné dans une partie de mon
voyage. Il se tenait debout à la clarté du soleil près d’une petite
cabane en branches de lataniers, sous les branches d’un arbre en forme
de voûte, et il allait verser l’eau d’une cruche dans une coupe de terre
pour boire. A côté de lui il y avait sur une pierre une galette d’orge
qu’il avait dû faire griller lui-même et qu’il allait prendre pour son
repas. Oui, ce grand sage allait manger et boire comme tous les hommes,
comme tu es obligé de le faire toi-même, et je ne sais pourquoi cela m’a
rempli d’émotion. Quand il nous a vus, il a posé sa cruche avec un
mouvement d’affectueuse allégresse et il nous a souri bienveillamment.
Il sourit toujours bienveillamment et je dois dire qu’un peu plus tard
ses enseignements m’ont paru venir de plus haut et de plus loin et avoir
plus de beauté parce qu’ils venaient d’un homme ordinaire qui souriait
bienveillamment.
--Quels sont les enseignements qui venaient de si haut et de si loin?
demanda Lao-Tseu avec impatience. Sans doute en as-tu été frappé comme
par un éclair et es-tu demeuré stupéfait par la révélation de ce qui
t’était caché?
--Il n’en fut rien, ô mon maître! car ces enseignements, je les
connaissais. Ce sont ceux que tu m’as enseignés avec peu de mots depuis
longtemps et que tu as enseignés au petit nombre de sages qui sont venus
s’instruire auprès de toi. La vérité qui, grâce à ta parole, circule
dans l’antique Chine est la même que celle que le Bouddha répand dans
l’Inde. Vous enseignez l’un et l’autre qu’il faut vaincre en soi le
désir pour échapper au recommencement des vies successives et rentrer
dans la béatitude de la perfection qui est au-dessus du bien et du mal
et où l’on goûte l’immuable amour. Vous enseignez l’un et l’autre que
l’on y parvient par la simplicité des mœurs, l’absence d’orgueil, la
méditation solitaire, la recherche du divin en soi-même. Aussi ma joie
est grande d’avoir terminé mon voyage afin de m’asseoir à tes côtés et
de rechercher l’extase que tu prescris.
Lao-Tseu avait poussé un grand soupir de soulagement. La vérité n’a pas
besoin de confirmation, mais l’esprit de l’homme manque tellement de
certitude que le plus grand sage est heureux de savoir qu’il y a au loin
un sage qui pense comme lui.