Comme Confucius se tenait un soir devant la porte de sa maison, il vit
monter vers lui, par une des rues en pente qui gravissaient la colline
de Tséou, un étrange cortège funèbre.
Deux porteurs marchaient en tête, ayant sur leurs épaules un cercueil de
bois. Ce cercueil ne devait pas contenir un mort bien pesant, car les
porteurs avaient l’air de le porter sans effort et même l’agitaient
comme si ce n’avait été qu’une légère boîte absolument vide. Les
porteurs étaient suivis d’un groupe de femmes qui avaient des peignes de
couleur dans les cheveux et qui, sous le plâtre des fards et le carmin
des lèvres, semblaient porter des masques blancs tachés de sang.
Confucius reconnut des créatures de mauvaise vie, habitantes de la rue
basse de la ville.
Et il reconnut aussi, au milieu d’elles, deux danseurs de corde, une
vieille mendiante qui, depuis des années, tendait la main à la porte du
Nord, et un grave maître de Feng-Shui qui pratiquait les arts
divinatoires pour quelques sapèques. Il pensa que c’était une prostituée
que l’on enterrait, car les seules cérémonies mortuaires qui puissent se
dérouler la nuit étaient celles des prostituées. Du reste, il distingua
sur le cercueil le cordonnet emblématique auquel était suspendu un
disque de cuivre portant l’empreinte du sceau royal et cette sorte de
diplôme qu’il avait vu rédiger souvent par son père le sous-préfet et où
il était mentionné que la titulaire exerçait la profession de
prostituée.
Il allait à la hâte rentrer et refermer vivement sa porte quand il fut
retenu par l’énormité de l’inconvenance qui frappait sa vue.
Un personnage caricatural et contrefait marchait derrière le cercueil en
s’appuyant sur le bras d’un des danseurs de corde. Il était vêtu d’une
robe blanche de deuil, mais cette robe, trop longue et trop large, lui
avait été visiblement prêtée et était une robe de femme, une sorte de
chemise d’intérieur. Ce personnage, dans lequel Confucius ne reconnut
pas tout de suite le méprisable Mong-Pi, avait les yeux rouges et le
visage couvert de larmes; mais, parfois, il s’arrêtait, il faisait une
grimace, poussait une sorte d’affreux éclat de rire et dessinait en
boitillant derrière le cercueil une gambade grotesque. Puis il se
tournait vers les danseurs de corde, vers le maître en art divinatoire,
vers la mendiante et les autres femmes et il les incitait de l’œil et du
geste à l’imiter.
Les danseurs faisaient un saut, la mendiante levait sa béquille, le
grave maître de Feng-Shui balançait sa tête de droite et de gauche et
les visages fardés montraient l’ivoire des dents et écarquillaient les
prunelles de façon plaisante ou dramatique.
Confucius était immobile sur son seuil comme la statue de la vertu
désapprobatrice.
Mais, en l’apercevant, Mong-Pi saisit le pan de sa robe blanche et, le
déployant, il s’élança tout près du cercueil et se mit à crier:
--Ne regarde pas de ce côté! Ne regarde pas sur la droite!
Et il avait l’air de vouloir cacher, à la légère morte que ballottaient
les porteurs, la maison de Confucius et Confucius scandalisé.
Comme il marchait à reculons et qu’il n’était pas solide sur ses jambes
d’infirme, il glissa et tomba dans une profonde flaque de pluie en
faisant autour de lui un jaillissement d’eau. Le jaillissement d’eau
éclaboussa les porteurs du cercueil et l’un d’eux le reçut au visage. Il
eut un mouvement de recul et le cercueil glissa de son épaule et tomba.
Il s’ensuivit des cris et une grande confusion.
Les danseurs relevèrent Mong-Pi, dont la robe blanche était souillée par
la boue. Les femmes entourèrent le cercueil qui s’était décloué dans sa
chute.
Et alors, durant quelques secondes, Confucius fut témoin d’une
singulière apparition. Toute menue, presque aérienne, il y avait une
petite femme droite et séchée entre les planches de sapin disjointes. La
mort avait paré son visage de la pureté du marbre et de l’orgueil des
statues. Tout le monde fut impressionné par la grandeur qui se dégageait
de sa forme étroite. C’était la prostituée Lu qui, ayant été une humble
créature toute sa vie, trouvait dans ce crépuscule, parmi les flaques de
pluie, l’unique attitude royale que les hommes devaient connaître
d’elle.
La nuit acheva de descendre. Le cortège reprit sa route. Confucius
demeura immobile sur la porte de sa maison. Il interrogea, au sujet de
cette scène incompréhensible, un homme qu’il connaissait et qui passait
sur la route.
--C’est le pauvre Mong-Pi, dit celui-ci, qui enterre sa mère Lu. Elle
vivait de prostitution et était très misérable. Elle n’avait pas de plus
grande joie que de voir son fils faire des grimaces et des farces avec
d’autres vauriens comme lui. Alors Mong-Pi, qui aimait sa mère, a voulu
que son esprit soit égayé une dernière fois avant qu’elle reposât sous
la terre. Quand votre père était sous-préfet, il n’aurait pas permis un
tel scandale. Tout va plus mal qu’autrefois.
Confucius leva les yeux au ciel. Il vit l’étoile Ki qui brillait à
travers d’épaisses nuées d’orage. Ainsi, comme l’étoile Ki, la piété
filiale pouvait briller, au milieu des nuages de la grossièreté, dans le
ciel de l’âme.