Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'était
défendu avec rage. La lutte n'avait pas été longue. Au bout d'une
demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre changé en
cimetière. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi
eux, le mari de Françoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant
tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant.
Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché derrière un arbre,
accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il
avança la tête, regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être
suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour avoir sauvé sa vie,
il ne se trouvait pas hors de péril. Que faire? Où aller? Impossible
de rentrer dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui
le séparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des
assiégeants. Rebrousser chemin et remonter du côté de Versailles?
Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national.
Le galérien qui fuyait naguère le bagne ignoble de Toulon, était
toujours trahi par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à la
porte du paysan, le paysan le chassait à coups de fourche. S'il
demandait asile au berger nomade, le berger lâchait son chien. Pas de
délivrance tant que le galérien évadé portait sur son dos la casaque
maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa peau. De même pour
Pierre. On haïssait les communards. Il ôta sa vareuse et la jeta dans
un buisson avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore la
bande rouge cousue au pantalon noir: mais à quelques pas, elle
ressemblait à la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait
sombre. Il lui restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait
manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait
partagé avec le malheureux Étienne, il ne savait où le prendre
maintenant. Demander l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait
aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il lui disait:
«Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant pas rôder toute la nuit comme
une bête fauve traquée par les chiens. Il ne savait seulement pas où
il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche
s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas gracieuses, coquettement
posées des deux côtés de la route. Pierre frissonnait. Il devait
ressembler à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la
poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmêlés. Cet homme
nu-tête, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et
poussait devant lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le
pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère, il était venu
se promener là, un dimanche, avec Françoise. Il voyait encore son
petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les
blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'était
loin, ce bon temps-là! Tout à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se
dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air
tranquille: une maison de bourgeois parisiens, très calme. La lune qui
se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin
de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une
fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait
un morceau de sucre dans la main et levait les doigts très haut. Le
chien sautait et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle
l'éloignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie
mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des
cheveux blonds qui tombaient épais et bouclés sur son front et sur ses
joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avança vers la
petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute
droite. Deux fois, elle balbutia:
--Monsieur... Monsieur...
Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le chien en profitait
pour manger le morceau de sucre. Pierre dit très vite, d'une voix
qu'il s'efforçait de rendre fort douce:
--Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle... je ne suis pas
méchant... Je n'ai pas mangé depuis hier. Donnez-moi un morceau de
pain et un verre d'eau.
Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression de crainte
et de souffrance, que l'enfant se sentait toute remuée. Elle le
regardait, de ses grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait
subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de rire.
--Vous avez de la chance tout de même! Maman et ma tante sont allées
se promener. La bonne cause avec le jardinier.... Et je ne sais pas
pourquoi, quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais
attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu que maman ne rentre
pas, mon Dieu! Elle ne dirait pas grand'chose; mais c'est ma tante qui
crierait!
Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre une chose
défendue par sa tante, l'enfant disparut dans la maison. Elle revint
au bout de cinq minutes chargée de comestibles. Du pain, de la viande,
une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras pliaient sous ce
fardeau.
--Jamais vous ne pourrez emporter tout ça! s'écria-t-elle. Attendez,
je vais vous donner une serviette.
Elle posait ses provisions sur le perron, et le chien gourmand les
flairait. Pierre la trouvait ravissante, cette enfant. Il aurait voulu
causer avec elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante dont
parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles crieraient en
apercevant cet affreux bohémien dans leur maison. A la hâte, il mit
quelques provisions dans la serviette que la petite rapportait et fit
soigneusement un nœud solide.
--Comment vous nommez-vous, mon enfant? dit-il.
--Gabrielle; mais on m'appelle Gab!
--Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais bien vous embrasser,
mais je suis si noir!...
Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première fois depuis son
départ de Paris, depuis qu'il quittait sa femme et son fils, une lueur
de gaieté flambait dans ses yeux tristes. La petite riait toujours.
--C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir! Embrassez-moi tout de
même! Et ne m'oubliez pas. C'est promis! Gabrielle... Mais on
m'appelle Gab! Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir. Et ma
tante serait dans une colère!...
Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au pied d'un arbre, en
plein champ, il dévora les vivres que la charité d'une fillette lui
donnait. Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant
craintive au lieu d'un petit être courageux et bon, on le saisissait,
on le conduisait à Versailles, on le jetait dans les cachots où
gisaient les fédérés captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni
Françoise. Il fallait maintenant trouver un abri pour la nuit. Rien de
plus simple. Il suffisait de se jeter dans un bouquet de bois. Quand
les arbres dressèrent au-dessus de sa tête leurs branches lourdes, le
malheureux fut envahi par un profond bien-être. L'espérance lui
revenait. Une bonne fée semblait le protéger. Il échappait à tant de
périls! La bataille, d'abord, et cette halte sinistre dans le bois;
puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne attaquaient;
enfin, ce cher petit ange qui surgissait tout à coup pour lui venir en
aide lorsqu'il allait désespérer. Il murmurait son nom avec un
attendrissement particulier, et il revoyait le visage de cette jolie
Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement de ses cheveux blonds.
Un calme délicieux le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà par les
premières caresses du sommeil. Enfin, il s'endormit profondément.
Au-dessus de lui, souriait le grand ciel troué d'étoiles.
Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur la route. Ses
angoisses renaissaient avec le jour. Peu importait qu'on le prît pour
un vagabond. Mais la bande rouge de son pantalon révélait à tout le
monde un fédéré fugitif. Il resta dans son abri pendant de longues
heures. Il avait ménagé ses provisions, la veille; il put déjeuner
assez solidement. En ce moment, l'horloge d'une église lointaine sonna
douze fois. De nouveau Pierre agitait ce problème: «Que faire?» Quand
l'espérance est entrée dans un cœur, elle y reste obstinément. Le
souvenir de Gab le consolait et le soutenait. Après tout, il y a des
êtres bons et généreux, qui aident le pauvre monde. Il trouverait
peut-être un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait pas à
s'embaucher comme garçon d'écurie, dans une ferme? Il se serait bien
hasardé sur la route, mais des soldats défilaient fréquemment par
petites troupes. Il préférait attendre que le soir revînt.
L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin, vers cinq heures,
il se risqua. Un champ de betteraves s'étalait devant lui. Il suivit
un des sillons, et gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la
traversa et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait
toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue, décidé à tout faire pour
sauver sa vie, cette vie nécessaire aux deux êtres qu'il aimait
passionnément. Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier,
quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats de ligne
venaient droit à lui. Le plus simple eût été de continuer son chemin,
sans témoigner aucune crainte, et de passer tranquillement à côté de
ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures, Pierre était hanté par
des visions funèbres. Tout ce qui portait un pantalon rouge lui
causait une épouvante nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre qui
détale devant les chiens. Les soldats, d'abord étonnés, en voyant cet
homme qui se sauvait à leur approche, sans raison ni motifs, coururent
après lui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur donnait
des ailes au fugitif. Bientôt, il prit une avance considérable. Il
franchissait les halliers; il sautait par-dessus les buissons; il
enjambait les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route. Devant
lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres, protégé par un large
saut de loup. Il le suivit pendant quelques minutes et arriva devant
une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il n'en pouvait
plus. Ses dents claquaient. Il voyait trouble; ses tempes battaient
avec force, et son cœur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors
il se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit que la
pitié de ces jeunes filles pouvait seule le sauver encore. Et il alla
droit vers elles, décidé à tout leur dire, à implorer leur secours,
songeant que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient moins
cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée contre son amie, un
peu rassurée par la présence d'Odin, qui montrait les dents. Faustine
attendait le vagabond, le front haut, très calme.
--Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle d'une voix brève.
--Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu, sauvez-moi.
--Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous?
--Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous dirai tout. Je suis un
honnête homme. J'ai une femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les
tuera du même coup.
Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait sa pitié, qui implorait
sa protection. Ses yeux étaient doux, clairs, loyaux; elle songea
qu'étant malheureuse elle devait tendre la main à tous les malheureux.
--Entrez, dit-elle simplement.
Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle ferma la grille et
conduisit le fugitif dans un bosquet.
--Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous n'en pouvez plus.
Asseyez-vous sur ce banc et reposez-vous.
Pierre joignait les mains, il la contemplait comme s'il eût adoré une
madone.
--Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il.
--Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous me direz tout à
l'heure ce que vous voudrez me dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de
savoir qui vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez. On vous
poursuit, je vous donne asile. Voilà tout.
Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière Faustine. Elle se
rassurait maintenant; et, curieusement, elle se rapprochait de Pierre
Rosny.
--Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est pas un voleur!
Pierre pâlit.
--Un voleur, moi!
--Va au château, continua Faustine, et dis à Marius de venir.
--Comment! tu veux rester seule, avec... avec...?
Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle le désignait d'un geste
gêné, assez comique.
--Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit Mlle de Bressier, très
doucement, mais avec l'imperceptible nuance d'autorité qu'elle mettait
dans ses paroles quand elle voulait être obéie.
Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour voir ce qui
se passait. On l'eût profondément étonnée en lui apprenant que ce
fugitif, ce vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la jeune
femme qu'elle trouvait trois jours auparavant gisant dans le saut de
loup. La vie a de ces coïncidences bizarres: par quel caprice du sort
la femme et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer l'un
après l'autre dans le même endroit?
Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu tout lui dire, lui
prouver que sa charité ne sauvait pas un être indigne. Mais la jeune
fille ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise
de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait, en ce jour qui
comptait comme le plus malheureux de tous ses jours. Elle se trouvait
en cet état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à quelqu'un. Si
un oiseau, battu par la pluie et chassé par le vent était venu frapper
contre ses vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le fugitif
ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme qui heurtait à sa porte et
lui criait pitié?
Une seule question se posait devant son esprit, pendant que Pierre
assis sur le banc, reprenait lentement des forces. D'où venait cet
inconnu? Pourquoi le poursuivait-on?
Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était un garde
national, un prisonnier qui s'évadait, sans doute. Elle le
reconnaissait à cette large bande rouge du pantalon noir. Eh bien,
soit! Elle, la fille d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle
recevrait ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait asile.
Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait pas jadis qu'il
recueillait souvent sous sa tente algérienne les Arabes fugitifs? Le
hasard la mettait en face d'un de ces hommes dont la révolte venait de
tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers une
mémoire respectée en couvrant l'inconnu de sa protection.
Nelly reparaissait déjà, mais seule.
--Et Marius? demanda Faustine.
--Impossible de le trouver.
--Alors, nous nous passerons de lui.
--Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua Nelly, tout à fait
rassurée maintenant.
--Monsieur que tu vois là est un garde national de l'armée de Paris,
continua Faustine.
--Un communard!
--Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile à deviner. Il
s'agit de le sauver.
Pierre se leva.
--Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle, dit-il avec gravité.
--Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne sont pas les miennes,
et, sans doute, vos actions ne m'inspireraient que de l'horreur. Mais
je ne veux pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme ait
vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez point. Ce que je
fais n'est pas pour vous. C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre
de nobles actions: je désire que, lui mort, sa mémoire protège encore
ses ennemis. Votre visage et vos mains sont noires de poudre.
Lavez-les dans ce bassin, là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez
dans ma maison, un de mes domestiques pourrait vous voir et les
commérages sont à craindre. Faites vite. Nous n'avons pas de temps à
perdre.
Faustine parlait avec une autorité douce, mais ferme. Pierre salua et
obéit. Un bassin était creusé dans l'encadrement des massifs. Le
fugitif y effacerait aisément les stigmates noirâtres qui le
dénonçaient à tout le monde. Pendant ce temps, Faustine revenue dans
l'allée avec Nelly, exposait son plan à Mlle Forestier. Nelly se
chargerait de détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine,
monterait dans l'appartement d'Étienne, où se trouvait la garde-robe
du jeune homme. Elle y prendrait un costume qu'elle donnerait au garde
national. Quand il aurait changé de vêtements, on ne pourrait plus
reconnaître le fédéré sous le veston bourgeois. Quelques billets de
cent francs lui permettraient de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il
ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La bonne action serait
accomplie. Elle serait quitte envers sa conscience, quitte envers la
mémoire de son père.
--Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont tué le général! dit
Nelly.
--Ils l'ont tué sur le champ de bataille.
--Mais sans eux...
--Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est vrai. Que veux-tu? j'ai
été élevée dans ces idées-là. Un vaincu est sacré.
A ce moment des cris éclatèrent sur la route.
--Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tête.
--Je vois des chasseurs à pied, des pantalons rouges, répliqua Nelly;
ils sont guidés par un capitaine. Tiens! ils viennent du côté de la
grille... Regarde donc, Faustine.