VII

--Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au

salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits

par M. de Guessaint.

Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le

cabinet de travail de son père.

--Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends.

Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à ses souvenirs, elle

aurait été frappée par l'allure étrange de Marius. Ses dents

claquaient. Une pâleur verte rendait presque méconnaissable son visage

énergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il

allait tomber. C'est que maintenant il connaissait toute l'étendue du

désastre qui frappait la famille de Bressier: ce désastre que Faustine

ignorait encore. La veille, Marius trouvait déjà bien étrange

l'absence prolongée d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui

apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon

enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile à ses

chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures

de congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son père au pont de

Courbevoie? Invraisemblable. Le général dirait tout de suite à son

fils: «Tu as une permission?» Non, Étienne courait un danger.

Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la même idée

dans son cerveau, hanté par des terreurs folles. Au matin, il courait

à Versailles sans rien dire à personne. Coûte que coûte, il voulait

savoir la vérité. Il allait la connaître dans toute son horreur.

Couché de bonne heure, la veille, avant l'arrivée de M. de Guessaint,

le matin, il partait avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne

demeurait pas dans le château même. Il occupait ce petit pavillon de

garde où Nelly et Faustine l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait

dans le fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait donc la

mort de son général. Il l'apprit en arrivant à l'état-major de la

place. Le concierge, ancien sergent, vint droit à Marius.

--Ah! comme je vous plains, mon camarade!

--Quoi? qu'est-ce qu'il y a?

--Vous ne savez donc pas? Votre maître?...

--Le capitaine?

--Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!

Marius s'abattit comme un bœuf qu'on assomme. Six heures du matin

sonnaient à peine. Déjà, la cour s'emplissait d'officiers,

d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement

d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat

tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On

savait déjà l'affreux malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi;

le capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent transporta

Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler à lui.

Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui

racontait l'aventure tragique. La mort du père, d'abord, glorieusement

frappé d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses

soldats hésitants et troublés. La mort du fils ensuite, cette fin

hideuse, dans un guet-apens.

Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à coup, au moment où le

soleil se levait, une ombre marcher vers elle. Le factionnaire

criait: «Qui vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu

prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait

bientôt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie

des troupes de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire assez

étrange. D'après lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient

dans les bois, à quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un

capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses

camarades offrir un marché. Les communards respecteraient l'officier;

en échange, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux

entremêlait son récit d'interjections comiques, de phrases

entrecoupées, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'était

pas un méchant homme, mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu

rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Hôtel de ville,

il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses

compagnons et lui ne demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait

bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant.

Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le

récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne

mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le

bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole

d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste

n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi

qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer

Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que

quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur

les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis,

avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé

d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du

bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà

tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une

expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent

tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes

nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée

de perdreaux.

Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à

pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings

avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour

menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché par la conscription à

sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau

étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat,

devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant

d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce

moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait

à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une

gloire lumineuse.

Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mlle de

Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château

de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à

Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait

une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de

Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les

deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine

pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de

Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune

fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré.

Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la

briser: peut-être la tuer.

--Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'étonnera

de l'absence de son frère, en un pareil moment.

--Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez.

--Volontiers. Comment?

--Vous comptez venir au château pour la messe?

--Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre

camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au

moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon

de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le

corps sera transporté sur un affût de canon.

--Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une

mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu

le temps de le rappeler par télégraphe.

--Parfaitement.

--De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une

semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera

permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir

encore.

--Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?

--Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très

crédules.

Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut

bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint.

Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius

dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins

et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées

occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers,

des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du

général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient

nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les

lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la

grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes,

des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du

château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le

perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le

long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur

ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne

pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule.

Tout le monde se découvrit. On saluait la fille et la sœur de deux

soldats tombés pour la patrie.

Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève.

Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui

roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son

affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des

artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la

campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui

commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours

battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des

funérailles de soldat.

La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir

importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule.

Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres,

la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces

fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait

toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant

que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour

une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline,

de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le

secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné.

Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de

Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly

s'éloignait, son amie lui dit:

--Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui

représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma sœur?

Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mlle de Bressier lut à son

cousin le testament du général.

--J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de

mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais

en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à

vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez

pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous

fussiez mon mari; sa volonté soit faite.

--Ma cousine..., balbutia Henry.

Faustine lui tendit la main.

--Je vous promets d'être pour vous une femme fidèle. Au revoir, mon

cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir,

chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours

chez vous.

M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manière

éloquente. En réalité, il ne trouvait pas un mot. L'excès de son

bonheur l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine avant de

partir, il sortit.

--Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda Nelly.

--Mon père le voulait, murmura Mlle de Bressier.

Nelly poussa un soupir significatif.

--Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce

n'est pas ce que je rêvais pour toi!

--Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit lentement Faustine.

Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux.

--Ne jamais quitter mon père, ne point me marier, vivre auprès de cet

héroïque et fier soldat... Étienne est destiné à s'en aller toujours

au loin. Il n'aurait pu être comme moi, pour le général, un compagnon

toujours présent. Tu ne nous aurais pas abandonnés, Nelly. Ta gaieté

si franche et si jeune eût été le sourire de notre maison. Et mon père

eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille...

Nelly se jeta dans les bras de son amie:

--Tu pleures encore, ma pauvre chérie.

--Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu!

--Veux-tu me faire une promesse?

--Laquelle?

--C'est qu'il en sera désormais comme si ton père vivait toujours. Tu

vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra

nous séparer. Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi que tu

refuseras? Voilà bien des années que nous sommes comme deux sœurs. Je

désirerais que l'avenir fût pareil au passé.

Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement.

--C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je respecterai celle-là,

comme j'ai respecté toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je

ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Sœurs nous

avons été, sœurs nous resterons.

--Tu me rends bien heureuse, ma chérie!

--Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize

ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors,

fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.

Le visage de Nelly devint grave.

--Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne

pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis

orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi

voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il

est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais

toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La

douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres

jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette

journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés.

Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je

serai toujours ta sœur, et qu'on ne nous séparera jamais.

De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de

sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle

l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être

aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le cœur, et que

rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a

quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une

tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle.

--Puisque nous sommes sœurs, reprit Nelly, permets-moi d'être

l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon

bras, et viens avec moi dans le parc.

--Je t'en prie...

--Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si

tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas

t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.

--Tu veux...

--Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec

moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables.

Il croit que nous l'oublions.

L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les

nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les

allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc.

Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle

aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne

voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être

violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie

toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans

les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient

les uns à travers les autres, précédées par Odin qui bondissait

auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe.

--Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rêvais

pour toi un prince Charmant. Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune

fille. Ne rougis pas, c'est complètement inutile! Je me disais que tu

épouserais un beau jeune homme, follement amoureux...

--Nelly!

--Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a décidé autrement? Tout ce

qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente

pas, moi aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au monde; et

si je possède une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison

comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite

pour moitié de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est

que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour

t'épargner une larme?

--Ma chérie...

Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces

deux fines créatures. En les faisant presque pareilles l'une à

l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beautés

exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis une demi-heure, quand

celle-ci dit tout à coup:

--Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas égarées? Ce parc est si grand

que j'ai toujours peur de me perdre.

--Non, répliqua Mlle de Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin.

Vois: le saut de loup est à quelques pas. Il suffit de le suivre pour

arriver à la grille.

Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lévrier russe jeta un

aboiement prolongé. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du

fossé, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il

regardait à droite et à gauche, épiant d'un air inquiet. A la distance

où elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant,

leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait être un

vagabond peu désireux de rencontrer quelqu'un.

--A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.

Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.

--Heureusement, le saut de loup nous protège, murmura Nelly. Car voilà

un individu qui ne promet rien de bon.

En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte, et l'homme les

aperçut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croisés,

avec un air de découragement profond. Tout à coup, il eut un geste

brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine. Et, franchissant

la grille, il vint droit à Faustine.

Mademoiselle de Bressier · 第 15 / 32 题