--Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au
salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits
par M. de Guessaint.
Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le
cabinet de travail de son père.
--Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends.
Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à ses souvenirs, elle
aurait été frappée par l'allure étrange de Marius. Ses dents
claquaient. Une pâleur verte rendait presque méconnaissable son visage
énergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il
allait tomber. C'est que maintenant il connaissait toute l'étendue du
désastre qui frappait la famille de Bressier: ce désastre que Faustine
ignorait encore. La veille, Marius trouvait déjà bien étrange
l'absence prolongée d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui
apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon
enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile à ses
chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures
de congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son père au pont de
Courbevoie? Invraisemblable. Le général dirait tout de suite à son
fils: «Tu as une permission?» Non, Étienne courait un danger.
Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la même idée
dans son cerveau, hanté par des terreurs folles. Au matin, il courait
à Versailles sans rien dire à personne. Coûte que coûte, il voulait
savoir la vérité. Il allait la connaître dans toute son horreur.
Couché de bonne heure, la veille, avant l'arrivée de M. de Guessaint,
le matin, il partait avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne
demeurait pas dans le château même. Il occupait ce petit pavillon de
garde où Nelly et Faustine l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait
dans le fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait donc la
mort de son général. Il l'apprit en arrivant à l'état-major de la
place. Le concierge, ancien sergent, vint droit à Marius.
--Ah! comme je vous plains, mon camarade!
--Quoi? qu'est-ce qu'il y a?
--Vous ne savez donc pas? Votre maître?...
--Le capitaine?
--Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!
Marius s'abattit comme un bœuf qu'on assomme. Six heures du matin
sonnaient à peine. Déjà, la cour s'emplissait d'officiers,
d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement
d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat
tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On
savait déjà l'affreux malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi;
le capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent transporta
Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler à lui.
Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui
racontait l'aventure tragique. La mort du père, d'abord, glorieusement
frappé d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses
soldats hésitants et troublés. La mort du fils ensuite, cette fin
hideuse, dans un guet-apens.
Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à coup, au moment où le
soleil se levait, une ombre marcher vers elle. Le factionnaire
criait: «Qui vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu
prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait
bientôt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie
des troupes de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire assez
étrange. D'après lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient
dans les bois, à quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un
capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses
camarades offrir un marché. Les communards respecteraient l'officier;
en échange, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux
entremêlait son récit d'interjections comiques, de phrases
entrecoupées, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'était
pas un méchant homme, mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu
rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Hôtel de ville,
il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses
compagnons et lui ne demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait
bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant.
Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le
récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne
mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le
bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole
d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste
n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi
qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer
Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que
quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur
les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis,
avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé
d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du
bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà
tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une
expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent
tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes
nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée
de perdreaux.
Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à
pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings
avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour
menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché par la conscription à
sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau
étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat,
devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant
d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce
moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait
à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une
gloire lumineuse.
Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mlle de
Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château
de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à
Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait
une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de
Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les
deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine
pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de
Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune
fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré.
Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la
briser: peut-être la tuer.
--Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'étonnera
de l'absence de son frère, en un pareil moment.
--Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez.
--Volontiers. Comment?
--Vous comptez venir au château pour la messe?
--Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre
camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au
moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon
de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le
corps sera transporté sur un affût de canon.
--Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une
mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu
le temps de le rappeler par télégraphe.
--Parfaitement.
--De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une
semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera
permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir
encore.
--Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?
--Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très
crédules.
Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut
bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint.
Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius
dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins
et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées
occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers,
des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du
général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient
nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les
lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la
grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes,
des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du
château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le
perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le
long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur
ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne
pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule.
Tout le monde se découvrit. On saluait la fille et la sœur de deux
soldats tombés pour la patrie.
Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève.
Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui
roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son
affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des
artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la
campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui
commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours
battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des
funérailles de soldat.
La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir
importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule.
Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres,
la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces
fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait
toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant
que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour
une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline,
de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le
secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné.
Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de
Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly
s'éloignait, son amie lui dit:
--Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui
représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma sœur?
Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mlle de Bressier lut à son
cousin le testament du général.
--J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de
mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais
en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à
vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez
pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous
fussiez mon mari; sa volonté soit faite.
--Ma cousine..., balbutia Henry.
Faustine lui tendit la main.
--Je vous promets d'être pour vous une femme fidèle. Au revoir, mon
cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir,
chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours
chez vous.
M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manière
éloquente. En réalité, il ne trouvait pas un mot. L'excès de son
bonheur l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine avant de
partir, il sortit.
--Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda Nelly.
--Mon père le voulait, murmura Mlle de Bressier.
Nelly poussa un soupir significatif.
--Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce
n'est pas ce que je rêvais pour toi!
--Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit lentement Faustine.
Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux.
--Ne jamais quitter mon père, ne point me marier, vivre auprès de cet
héroïque et fier soldat... Étienne est destiné à s'en aller toujours
au loin. Il n'aurait pu être comme moi, pour le général, un compagnon
toujours présent. Tu ne nous aurais pas abandonnés, Nelly. Ta gaieté
si franche et si jeune eût été le sourire de notre maison. Et mon père
eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille...
Nelly se jeta dans les bras de son amie:
--Tu pleures encore, ma pauvre chérie.
--Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu!
--Veux-tu me faire une promesse?
--Laquelle?
--C'est qu'il en sera désormais comme si ton père vivait toujours. Tu
vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra
nous séparer. Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi que tu
refuseras? Voilà bien des années que nous sommes comme deux sœurs. Je
désirerais que l'avenir fût pareil au passé.
Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement.
--C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je respecterai celle-là,
comme j'ai respecté toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je
ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Sœurs nous
avons été, sœurs nous resterons.
--Tu me rends bien heureuse, ma chérie!
--Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize
ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors,
fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.
Le visage de Nelly devint grave.
--Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne
pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis
orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi
voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il
est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais
toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La
douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres
jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette
journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés.
Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je
serai toujours ta sœur, et qu'on ne nous séparera jamais.
De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de
sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle
l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être
aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le cœur, et que
rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a
quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une
tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle.
--Puisque nous sommes sœurs, reprit Nelly, permets-moi d'être
l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon
bras, et viens avec moi dans le parc.
--Je t'en prie...
--Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si
tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas
t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.
--Tu veux...
--Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec
moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables.
Il croit que nous l'oublions.
L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les
nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les
allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc.
Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle
aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne
voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être
violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie
toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans
les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient
les uns à travers les autres, précédées par Odin qui bondissait
auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe.
--Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rêvais
pour toi un prince Charmant. Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune
fille. Ne rougis pas, c'est complètement inutile! Je me disais que tu
épouserais un beau jeune homme, follement amoureux...
--Nelly!
--Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a décidé autrement? Tout ce
qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente
pas, moi aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au monde; et
si je possède une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison
comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite
pour moitié de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est
que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour
t'épargner une larme?
--Ma chérie...
Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces
deux fines créatures. En les faisant presque pareilles l'une à
l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beautés
exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis une demi-heure, quand
celle-ci dit tout à coup:
--Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas égarées? Ce parc est si grand
que j'ai toujours peur de me perdre.
--Non, répliqua Mlle de Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin.
Vois: le saut de loup est à quelques pas. Il suffit de le suivre pour
arriver à la grille.
Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lévrier russe jeta un
aboiement prolongé. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du
fossé, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il
regardait à droite et à gauche, épiant d'un air inquiet. A la distance
où elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant,
leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait être un
vagabond peu désireux de rencontrer quelqu'un.
--A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.
Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.
--Heureusement, le saut de loup nous protège, murmura Nelly. Car voilà
un individu qui ne promet rien de bon.
En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte, et l'homme les
aperçut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croisés,
avec un air de découragement profond. Tout à coup, il eut un geste
brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine. Et, franchissant
la grille, il vint droit à Faustine.