PREMIÈRE PARTIE

I

Le bataillon défilait lentement le long de la rue de Rivoli; en tête,

le drapeau rouge, suivi d'une musique criarde. Peu de monde aux

fenêtres. A peine quelques curieux, çà et là, les mains dans les

poches, regardant ces hommes qui s'en allaient à la boucherie. Une

petite vendeuse de violettes, adossée contre un magasin, ouvrait ses

yeux étonnés, pendant qu'un marchand grommelait tout bas «contre ces

gens qui empêchaient les affaires de marcher». De temps en temps

passait un officier, au visage rouge, aux paupières injectées, engoncé

dans son uniforme galonné. Il disparaissait vite par une rue latérale,

poursuivi par des gamins qui criaient. Les promeneurs, très rares,

pressaient le pas, vaguement inquiets. Chez les soldats, rien de ce

qui relève le moral d'hommes marchant au combat. Tristes, sombres,

muets, ils allaient, le front baissé, n'osant pas se regarder les uns

les autres, comme si chacun craignait de voir dans les yeux de son

voisin le reflet de ses terreurs lugubres.

Au loin, on battait la générale. Un roulement sourd, adouci par la

distance, avec quelque chose de funèbre et d'alangui. On eût dit le

rappel des condamnés. Et c'étaient des condamnés, en effet, forcés de

défendre une cause perdue. Un voile de mélancolie semblait épandu sur

la cité, flottant sur les fronts et les consciences. Tout ce monde

portait le deuil de quelqu'un ou de quelque chose: peut-être d'un

espoir écroulé.

A quelque distance de l'Hôtel de ville, une centaine d'hommes se

joignaient au bataillon. Des enragés, ceux-là, trompés sans doute par

les proclamations menteuses de la Commune. Il suffisait de voir leur

mine conquérante, leurs yeux brillants, leurs fusils très soignés dont

le canon d'acier reluisait au soleil. Ils croyaient sérieusement au

patriotisme des braillards de clubs; ils croyaient au courage de ceux

qui les envoyaient se battre, pendant que certains chefs restaient à

l'abri. Il y avait de tout dans cette troupe, décidée à vaincre ou à

mourir: des exaltés, grisés par la pensée d'un sacrifice sublime; des

égarés, qu'affolaient encore les souffrances physiques et morales du

premier siège; surtout, cette écume populacière que les révolutions

rejettent sur le pavé des rues, écume noire, pareille à la boue qui

surnage à la surface des grands fleuves troublés.

Ils se représentaient l'armée de Versailles à moitié vaincue. Elle

s'évanouirait du jour au lendemain, ainsi que les vapeurs grisâtres

dissipées par le premier rayon de soleil. Ils riaient, ils chantaient,

essayant d'égayer la tristesse de leurs compagnons. Mais bientôt, le

découragement des autres les gagnait, les enveloppait, de même qu'un

lumineux coteau est assombri bien vite par les brouillards montant de

la vallée.

Le bataillon s'arrêta sur la place de la Concorde. Elle se couvrait de

soldats. Il en venait de droite, de gauche, par le pont, par le quai,

par la rue Royale, et l'avenue Gabriel. Là encore, un dédaigneux

abandon. Pas de foule. Les promeneurs ne détournaient point la tête.

Les bonnes d'enfants ne s'attardaient plus; elles ne montraient pas

aux petits curieux la troupe «de ces militaires», moins placides que

les troupiers bonasses.

Cependant, les hommes mettaient la crosse en terre. On commençait

l'appel. Les uns et les autres s'étiraient, comme déjà lassés par

cette première étape: puis chacun répondait: «Présent!» ou un silence

de quelques minutes suivait le nom prononcé. Les absences ne pouvaient

guère surprendre. Après six mois de siège, et deux mois de guerre

civile, les vides se faisaient nombreux, par la faim, par la fièvre,

par la maladie qui décimait les pauvres. On ne comptait même plus ceux

qui manquaient. L'homme prend l'habitude de tout, même de la

souffrance et du danger.

Tout à coup, le capitaine d'une compagnie appela: «Pierre Rosny!» Et

comme personne ne répliquait, il ajouta d'un ton surpris:

--Comment, Pierre Rosny n'est pas là?

Un garde national sortit du rang.

--Pierre nous rejoindra au Point-du-Jour, citoyen. Il a une

consultation ce matin pour son fils.

Invoquée pour un autre, cette excuse eût soulevé les rires et les

quolibets. Mais il s'agissait de Rosny. Personne ne broncha. C'était

un homme convaincu et brave, ayant fait dix fois ses preuves. Nul ne

se serait permis de douter de lui. S'il n'était pas venu, c'est qu'il

ne pouvait pas venir. On ne suspectait ni la bonne volonté ni le

courage de celui-là. Pendant une heure, ce fut une suite

ininterrompue de commandements, de contre-ordres, d'appels. Des

officiers passaient ventre à terre, s'éloignant dans la direction de

la rue Royale; les cantinières allaient d'escouade en escouade,

offrant un petit verre d'eau-de-vie rarement refusé. Mais les

conversations se faisaient plus rares. Nulle part, on ne sentait

l'entrain des premiers jours. Une immense lassitude, qui touchait

presque au dégoût, alanguissait les cœurs et les volontés.

Enfin douze batteries d'artillerie parurent, sortant des Tuileries,

traînées au grand trot par des chevaux vigoureux. Ce fut un roulement

de tonnerre, pendant que les canons filaient le long des

Champs-Élysées, leurs gueules de bronze tournées vers ce Paris

qu'elles voulaient défendre. Un homme grand, sec, habillé d'une longue

redingote noire, fit quelques pas sur la chaussée, jetant un regard

aigu sur les bataillons rangés. Il inclinait un peu la tête en

marchant, comme si elle eût plié sous le poids d'une responsabilité

trop lourde. L'œil, fixe et brillant, s'illuminait par instants de

rapides éclairs. On sentait là une volonté qui pensait. Un léger

tressaillement nerveux secouait le bas du visage. Alors les lèvres

minces et pâles s'entr'ouvraient, montrant des dents très blanches.

Cet homme était le citoyen Delescluze, délégué à la guerre. Il monta

sur un banc et leva la main. Tous les bataillons s'ébranlèrent les uns

après les autres dans un ordre remarquable. A force de se battre, ces

ouvriers devenaient des soldats. Puis, sous la volonté puissante de ce

révolté, ils sentaient mollir les vieilles rébellions toujours prêtes

à bondir dans leurs âmes. La longue file noire s'engagea dans l'avenue

des Champs-Élysées où le soleil de mai jetait d'éblouissantes nappes

de lumière. L'artillerie semblait plus menaçante parmi cet appareil

guerrier, dans ce gai retour du gai printemps. Le ciel bleu riait, la

brise tiédie embaumait; les arbres exilés au Rond-Point des

Champs-Élysées et au Cours-la-Reine, pouvaient se croire encore dans

la profondeur sombre de la forêt natale. «Mai qui fleurit, cœur qui

rit», dit la chanson. Les cœurs gémissaient cependant, les yeux

pleuraient, et là-bas, dans la grande ville, saignait l'immense

troupeau des veuves et des orphelins.

Ce n'était pas fini. La Commune concevait le rêve tragique de

s'ensevelir sous les ruines fumantes de Paris. Furieusement, elle

poussait ces hommes au combat; ils croyaient mourir pour une Idée, et

ne tombaient que pour assouvir l'ambition effrénée de quelques-uns. On

racontait que ce jour-là l'armée des rebelles tentait une grande

sortie: la sortie de malheureux poussés par des chimères et se ruant

vers l'Impossible.

Les pavés de Paris s'entr'ouvraient pour vomir des bataillons. De la

Bastille à l'Arc-de-Triomphe, montait une foule énorme, remuante,

sombre à l'œil. Ondulante et secouée comme un serpent gigantesque,

elle déroulait ses anneaux d'acier d'où sortaient des canons de fusil

et des baïonnettes aux reflets sinistres. Mais à la Bastille, les

bataillons ne s'embrigadaient pas comme aux Champs-Élysées. Ceux de ce

quartier-là formaient l'arrière-garde. Ainsi, dans la rue Jean

Baussire qui se tord sur elle-même pour aller du boulevard

Beaumarchais à la place, c'étaient des allées et venues sans fin. A la

porte d'un petit pharmacien, situé vers le milieu de la rue à côté

d'un hôtel borgne, une longue file stationnait, impatiente et

souffreteuse. On faisait queue pour les médicaments, maintenant, comme

naguère pour le pain et pour la viande. Le pharmacien se hâtait et se

démenait, ne sachant où donner de la tête. Aidé de ses deux élèves, il

préparait hâtivement les ordonnances, sans intérêt, sans pitié pour

les malades, qui attendaient de lui la guérison. A peine eut-il un

geste d'empressement, quand un garde national entra, disant:

--La potion est-elle prête?

--Voilà, citoyen Rosny.

Le citoyen Rosny était un homme de quarante ans, grand, brun, pâle,

d'une figure énergique. Il prit délicatement la fiole entre ses mains

calleuses, avec un soin infini, comme s'il craignait de la briser. Il

balbutia un remerciement furtif, puis, sortant de la pharmacie,

traversa rapidement la rue. Il entra dans une maison triste

d'apparence et noircie par le temps. En guise de porte, une cloison

disjointe suintant l'humidité. L'étroit escalier conduisait à des

chambres pauvres occupées par des ouvriers vivant au jour le jour. Qui

donc parmi ces malheureux possédait encore des économies après les

épreuves de ces mois terribles? Au cinquième étage, le citoyen Rosny

s'arrêta et frappa contre une porte, en disant très bas: «C'est moi,

Françoise.» La porte s'entre-bâilla et se referma rapidement, pendant

que Françoise répliquait, également à voix basse: «Prends garde. Il ne

faut pas changer la température.» La chambre était petite, mais très

propre; les murs nus et reluisants, les rideaux éblouissants, les

carreaux vierges attestaient des soins de tous les instants.

--Comment est Jacques? continua Pierre sur le même ton.

--Toujours calme.

Et la jeune femme, en disant ces deux mots, couvait d'un ardent regard

un garçon de seize ans qui sommeillait, étendu dans le lit. Les yeux

du père et de la mère se rencontrèrent dans une commune pensée.

Françoise embrassa tendrement son mari:

--Voyons, ne te tourmente pas, reprit-elle. Le docteur est certain que

tout danger a disparu. Tu sais bien qu'il amène aujourd'hui son

maître, un grand savant. Ah! je suis plus inquiète de toi que de

Jacques, va, maintenant!

Avec une expression de haine farouche, elle étendait son poing fermé

dans le vide, comme pour en menacer des ennemis lointains. Elle était

belle ainsi, dans l'éclat de ses trente-cinq ans, avec sa crinière

blonde qui donnait un caractère étrange à sa figure d'une pâleur mate.

Cette fille du peuple avait l'élégance innée. Grande, bien faite, elle

semblait créée pour le luxe; ses yeux d'un bleu très sombre,

étincelaient; le front haut, un peu bombé au-dessus des tempes,

prouvait l'intelligence, et le regard révélait une énergie vaillante.

Pierre Rosny oubliait l'enfant pour une minute. Maintenant il

contemplait sa femme avec une expression de tendresse fière. Françoise

réveilla son malade, et lui fit boire une gorgée de potion.

--Comment es-tu, Jacques?

--Bien, maman. Merci.

--As-tu encore sommeil?

L'enfant sourit:

--J'ai toujours sommeil, murmura-t-il.

Il ferma de nouveau les yeux, pendant qu'elle le baisait au front.

Puis, bordant avec soin la couverture, elle revint auprès de son mari,

qu'elle entraîna dans un coin de la chambre.

--Tu partiras après la visite du docteur?

--Oui, j'ai fait avertir le capitaine que je rejoindrais le bataillon

au Point-du-Jour. Oh! j'ai le temps.

Françoise hésitait. Elle reprit:

--Tu crois que c'est pour aujourd'hui la grande sortie?

--Pour aujourd'hui ou pour demain. En tous cas, je resterai peut-être

deux jours dehors. Il faut en finir, tu comprends. Ça ne peut pas

durer toujours. Et encore, Dieu sait quand je retrouverai du travail!

Après la guerre, les maçons, les menuisiers auront de l'ouvrage: il y

a tant de maisons par terre, et tant de ruines à relever! Mais nous

autres, les compositeurs d'imprimerie! Si c'est la Commune qui

l'emporte: bon. Et puis, il y aura toujours les trente sous par jour.

Mais si ce sont les autres? Tu sais bien ce qu'on nous raconte. A

Versailles, ils veulent faire la monarchie, et une monarchie comme

avant 89; c'est-à-dire plus de Chambre, plus de libertés, plus de

journaux. On cassera les presses, et personne n'aura le droit d'être

imprimeur. Si on supprime les journaux, on ne permettra pas les livres

non plus. Pense donc! Une censure comme autrefois! Alors, qu'est-ce

que nous deviendrons, nous autres, les compositeurs? Tu vois bien que

j'ai raison de me mettre en colère et de désespérer.

Cet homme intelligent, presque instruit, qui avait beaucoup lu

Jean-Jacques, débitait sérieusement ces balourdises énormes. Il

croyait aux mensonges des clubs, aux calomnies de quatre ou cinq

feuilles publiques. Comme tant d'autres fédérés, il s'imaginait que

des bandes de chouans marchaient sur Paris. La folie faisait délirer

ce cerveau, de même que déliraient aussi d'autres cerveaux moins

solides. Il avait eu des succès dans les réunions publiques avec son

élocution facile et un peu déclamatoire. Ces applaudissements

faisaient de lui un sectaire, un fanatique. Tous ses amis se jetaient

dans le mouvement insurrectionnel, et il les suivait naturellement.

--C'est effrayant, tout ce que tu me dis là. Et tu admets que

l'ancien régime pourrait revenir?

--Il faut bien le croire, puisqu'on nous l'affirme. Est-ce que tu

t'imagines qu'on se battrait, s'il ne fallait pas sauver la Liberté?

Françoise cachait sa tête pâle entre ses mains. Ses cheveux blonds,

mal retenus par le peigne, tombaient maintenant sur ses épaules, et la

jeune femme s'auréolait d'une splendeur fauve. Elle reprit, haussant

la voix, avec un geste brusque:

--Si ce que tu racontes est vrai, c'est nous qui serons les

vainqueurs. On ne recommence jamais le passé. Ce qui est fini est

fini. Est-ce qu'une barque remonterait le courant de la Seine? Je ne

peux pas croire aux folies qu'on débite. Supprimer toutes les

libertés! Comment vivrait le pauvre monde? Il y a des moments où je

m'imagine qu'on colporte ces histoires-là, pour que, vous autres, vous

ayez du cœur à vous battre. Du moment que tu me dis que c'est vrai,

toi, un honnête homme, c'est bien, je te crois. Alors, c'est moi qui

ai raison. Nous l'emporterons. Et nous l'emporterons, parce que nous

avons pour nous le bon droit et le bon sens.

--Ma brave Françoise!

--Et puis, nous ne pouvons pas avoir donné pour rien nos larmes et

notre sang! Ah! ce que j'ai peur, vois-tu! Tu vas retourner là-bas...

Et si tu ne revenais pas?

Dans un mouvement de passion, elle se jetait dans les bras de Pierre,

collant ses lèvres à celles de son mari. Elle l'aimait tant! Ils se

rencontraient un jour, dans un square, ils causaient ensemble pendant

une heure, et se plaisaient tout de suite. Lui, vingt-deux ans; elle,

seize. La liaison s'ébauchait rapidement. Vers le milieu de la

journée, il disait «mademoiselle Françoise»; et elle l'appelait

«monsieur Pierre». Ils se racontaient leur histoire commune, avec la

confiance touchante et sublime des êtres bons.

Lui, travaillait dans une imprimerie. Un bon métier: il gagnait huit

francs par jour. Mais, par exemple, il ne fallait pas bouder à la

besogne. Son patron l'estimait; il espérait bien être un jour metteur

en pages dans un journal. Oh! alors, il deviendrait riche, il aurait

vite des économies. Cette bambine de seize ans se montrait ravie d'en

apprendre si long. Ce qui touche à l'imprimerie comme ce qui touche au

théâtre, intéresse toujours les êtres intelligents. L'un et l'autre ne

servent-ils pas à grandir et à exalter la pensée humaine?

A son tour, Françoise parlait d'elle. Elle était dans un atelier de

couture, appartenant aux célèbres demoiselles Standisch. De même que

Pierre, elle donnait des détails amusants, racontant les niches que se

faisaient les ouvrières, les bavardages de celle-ci, les amours de

celle-là. Pierre s'égayait:

--Est-ce que vous avez aussi des amoureux, mademoiselle Françoise?

--Moi? jamais! répliquait la jeune fille, en le regardant bien en

face, de ses yeux purs et tranquilles. Mon parti est pris. Je veux me

marier, aimer mon mari, avoir un enfant. Voyez-vous, monsieur Pierre,

il y a celles qui sont honnêtes et celles qui ne le sont point. On ne

peut pas se montrer coquette et rester sage. On ne joue pas avec

l'amour d'un honnête homme. Si on l'aime, il faut le lui dire, et si

on le lui dit, il faut l'épouser.

Les jeunes gens se quittaient, charmés l'un de l'autre. Ils se

revoyaient le dimanche suivant; et, peu à peu, Pierre apprenait à

estimer Françoise, à l'aimer davantage. Le compositeur jugeait bien

vite son caractère. Elle était absolument droite, foncièrement loyale;

en revanche, violente et passionnée. Elle haïssait «les bourgeois»: ce

qu'elle appelait les «gens qui se sont seulement donné la peine de

naître»! Pourquoi cette exaltation absurde chez une créature honnête

qui jugeait sainement les choses? Sans doute le reflet d'une

éducation première, l'enseignement d'une mère envieuse et jalouse. Peu

importait ce mauvais grain, jeté par hasard dans une si bonne terre.

Tant de qualités faisaient oublier ce défaut-là! Courageuse, active,

ne reculant jamais devant la fatigue, et disant d'une certaine façon:

«Cela est bien» ou «Cela est mal», qui faisait comprendre tout de

suite que cette enfant de seize ans irait droit dans la vie, sans

dévier jamais du chemin du devoir et de l'honneur. Deux mois après,

ils s'épousaient. Neuf mois, jour pour jour, après le mariage, Jacques

venait au monde. Et dès lors, ils vivaient tous les trois, heureux et

fiers. Après dix-sept ans de labeurs et de soins, le ménage

économisait enfin quelque argent. En mai 1870, il possédait 4,000

francs à la caisse d'épargne. Dans le quartier,--ils demeuraient alors

rue Saint-Antoine,--tout le monde aimait ces braves gens, si beaux, si

bons, si travailleurs. Puis la guerre éclatait, et Jacques devenait

garde national. Il entrait dans les bataillons de marche, car il

voulait se battre. Et il se battait bien, aux avant-postes, du côté du

fort de Montrouge. Mais plus de travail, plus de gain. On commençait

de manger les économies; le bon temps était passé, et le malheur

allait venir.

Assise auprès du lit, Françoise évoquait tous ces souvenirs, et des

larmes coulaient de ses yeux. Vrai, depuis quelques mois, elle payait

bien son bonheur passé. Au 18 mars, voilà que Pierre se jetait dans la

Commune! Elle n'osait pas le retenir, croyant qu'il faisait ce qu'il

devait faire. Alors recommençaient les éternelles angoisses. Les deux

seuls êtres qu'elle aimât, toujours en péril!

Cependant, Jacques se rendormait. Le mari et la femme se rapprochaient

de la fenêtre et causaient encore, mais à voix très basse pour ne pas

éveiller l'enfant. Pierre dit pour la seconde fois:

--Vrai, tu n'es plus inquiète de Jacques?

--Non. Malheureusement, les forces sont lentes à revenir.

A dix heures seulement, le docteur parut, accompagné d'un autre homme

de haute taille, à l'œil vif, au front puissant. C'était le docteur

Grandier, médecin en chef des hôpitaux, un savant illustre; mieux

qu'un homme illustre: un homme très bon. Il salua respectueusement

Françoise et hocha la tête, mécontent, en voyant la vareuse de garde

national sur le dos de Pierre. Enfin, se tournant vers son jeune

collègue, un de ses anciens internes:

--Alors, vous me disiez, Borel?...

--Je vous disais, mon cher maître, que ce jeune garçon revient de

loin. Une balle dans le corps, rien que ça!

--Une balle... par accident?

--Non pas, s'il vous plaît, mon cher maître! Un joli lingot de plomb,

en pleine poitrine, à Montretout.

M. Grandier restait stupéfait. Il regardait Pierre et Françoise comme

s'il les prenait pour des fous.

--C'est votre fils, n'est-ce pas, Madame? Vous êtes assez jolie et

assez jeune pour que je vous adresse cette question.

--Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, rougissant un peu.

--Mais c'est un bambin! quel âge a-t-il?

--Seize ans et demi.

--Et vous le laissez s'engager? Vous êtes bons tous les deux à mettre

à Charenton!

--Oh! il est parti malgré moi, répliqua Françoise, en ébauchant un

vague sourire de fierté. Son père, mon mari que vous voyez là, se

battait aux avant-postes, pendant le premier siège. Moi, je restais

seule avec Jacques. L'enfant devenait triste. Il ne se plaisait même

plus à pétrir de la terre glaise. Car c'est un artiste, Monsieur! Il

usait ses journées à regarder les troupes défiler, et il fermait les

poings d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: «C'est honteux de

penser que je suis ici à ne rien faire, quand les autres se battent!»

Je demeurais tout interdite, toute frissonnante. Pensez donc! je

tremblais déjà pour mon mari. Est-ce que j'allais encore trembler pour

mon fils? «Mais tu es trop petit, Jacques. Il n'y a pas un seul

bataillon où on voudrait de toi!» Il m'a répondu, en hochant la tête:

«Alors, pourquoi père me racontait-il autrefois de si belles

histoires? Celle de Bara, tambour à quatorze ans; celle des

volontaires de seize ans, qui s'enrôlaient pour courir à la

frontière?» Je ne savais trop que répliquer. On a tort de mettre

certaines idées dans le cerveau des enfants. Pendant huit jours

encore, Jacques restait songeur, tout triste. Il rentrait tard, le

soir. Un matin, il m'a dit: «Écoute, maman, je voudrais t'obéir, mais

il n'y a plus moyen. Bersier... tu sais, Bersier, le graveur qui m'a

appris à dessiner? eh bien, il est sergent dans les francs-tireurs. Il

m'a fait inscrire dans sa compagnie. Je partirai tantôt. Pardonne-moi,

maman! mais je n'y tenais plus!» Et il me sautait au cou,

m'embrassant, me câlinant. Moi, j'étais bien malheureuse, mais aussi

toute fière! Oh! je peux dire cela, Jacques dort, il ne m'entend pas.

Il y a une âme de héros et d'artiste dans cet enfant. J'ai souri; et

j'ai répondu: «Va te battre, puisque tu y tiens tant que ça!» Mais

après son départ, je me suis mise à sangloter; je maudissais le sort.

Ah! que je souffrais, quand la nuit tombait toute noire, toute glacée!

Je pensais à mon pauvre petit, déjà intelligent, fier et hardi comme

un homme. Quinze jours après, on se battait à Montretout. Jacques

sautait le premier dans le jardin de M. Gounod, où se cachaient six

cents Badois. Et il tombait, la poitrine traversée. Voilà notre

histoire, Monsieur.

Françoise parlait simplement, avec une émotion concentrée, mais

profonde. Elle jetait sur Jacques un long regard chargé d'amour. Le

petit héros dormait toujours, et son sommeil souriait. Peut-être

rêvait-il fièrement aux belles actions accomplies. M. Grandier

détournait la tête. Il ne voulait pas laisser voir les larmes qui

roulaient dans ses yeux. Rien ne remue un homme de cœur comme la

rencontre soudaine d'un caractère. Les êtres supérieurs ont plaisir à

rencontrer la supériorité chez les autres.

--Voulez-vous me donner la main, Monsieur? dit-il en se tournant vers

Pierre Rosny. L'homme et la femme qui ont mis au monde et qui ont

élevé cet enfant-là sont de braves gens.

--Vous nous le guérirez, n'est-ce pas, docteur? s'écria Pierre dans un

élan de reconnaissance.

Mademoiselle de Bressier · 第 8 / 32 题