--Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il
ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de
choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait
en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et
que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa
la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il
inventa aussi le lit, seule demeure commune des Dieux et des hommes.
C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina
de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est
lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie
a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à
ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant
le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à
Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils
d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas
d’en rire aux éclats!
Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:
Hercule--parlons moins fort!--
A tué le lion de Belfort.
Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote
durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote
coule la clarté de la même étoile:
Ecclissè, Ecclissa,
Mon bateau t’entraîne,
Nous avons tous fait ça,
Comme chante Hélène.
Gentil fuseau, ciseau méchant,
Marchandis’s pour les filles,
Ecclissè, qu’il est beau le champ
Qu’on fauche sans faucilles!
Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait
la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de
son terrier, un noir chagrin,
--Merci, camarades, dit Ulysse, et dites encore à Zeus quel nom, s’il
nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est
revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce
le nom d’Ajax, le nom d’Achille?
--C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède
surpassait toutes les autres.
C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun
cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que
les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de
leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une
boucle.
Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour
jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie
embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers
n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de
piscine.
* * * * *
C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa
cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au
pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné
jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que
regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et
bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres
gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur
dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets
innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la
foudre avait fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même
comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne
déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra,
et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de
tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs
têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains
ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une
coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les
atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col.
--O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La
lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes!
--O Ulysse! répondit une voix lamentable, ce n’est pas un ennemi qui
t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor!
Le roi d’Ithaque se débattait avec rage.
--O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait
Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le
rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui
des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne
lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure
au monde était ce héros flottant!
--Lâche ma tête! criait Ulysse.
--O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus
divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax,
je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon,
et, Latone, à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les
Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est
né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!
Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des
oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il
plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...
Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.
--Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je
maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre
le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux!
C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver,
tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accrocherais la tête d’Ajax, aux
seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...
Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de
rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de
plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.
--Pauvre Elpénor, fit-il.
--O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.
--Brave Elpénor, reprit Ulysse.
--O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de
reconnaissance.
--Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.
--O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne
trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.
Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport
ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il coula à pic,
et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses
compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait
enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait
le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et
Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un
arpent de tempête.
Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il
l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces
opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer,
pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une
conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina
l’astifin: il était sauvé!
Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à l’aventure, sans voile et sur
un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait
s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait,
semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune,
brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit,
Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains
d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette
pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne
qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
LE CYCLOPE 1
LES SIRÈNES 49
MORTS D’ELPÉNOR 67
CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.