Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc

tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé

les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras

candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la

proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et

d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de

l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait,

louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi

paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au

gouvernail:

--Le cher, le beau navire! Ah! qu’il est propre et luisant! Que

prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée,

fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!

MORTS D’ELPENOR

Bouillant Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici

le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez

sans l’attendre.

--J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et

non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours

désastreux de ses épithètes et de ses métaphores.

--Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève,

semblable à la licorne, est-il souffrant?

--Non certes! fit Ulysse.

--Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de

vers à soie, est-il souffrant?

--Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes

fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je

vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route.

Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de

la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée

d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur

délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son

et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se

souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de

nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les

éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le

héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne distinguât aussi,

en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules

grasses.

--Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette

enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux.

Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins

noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait

seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point

de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les

cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge

fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les

tendait à les rompre:

--Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse;

rond et rouge, comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc,

comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la

pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine

doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je

ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour.

Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps

et l’étirent, comme un canevas neuf.

Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait

l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui

offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un

soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait

l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et

ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la fontaine, mais sous le jet de

l’eau glacée, les filles de Sidon.

--Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre,

semblable au lion!

Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la

belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor.

--Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner,

à toi qui es le conseil même?

--L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne

possède que ses propres trésors. L’époux trompé,--que de fois pût

défaillir sa vigilante épouse!--ne possède qu’une honte! Mais à l’homme

sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes.

O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés

journellement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux

tirelires!

Il dit, et eux secouaient modestement leur crâne demi-chauve, d’où rien

ne retombait, si ce n’est du soleil un reflet plus pâle que ne le

renvoie un vieux miroir.

--Vous le savez! reprit Ulysse. Nous embarquons aujourd’hui, non pour un

beau rivage, mais pour les Enfers, où Tirésias m’annoncera qu’une seule

île désormais peut nous être funeste, l’île bombée et ronde où les

troupeaux de Phœbus paissent, disséminés sur une ligne droite du centre

à la côte, d’un pas d’autant moins pressé qu’ils broutent plus loin de

la mer et le bœuf du milieu pivote sur place. Nous partons au

crépuscule, pour que nos matelots passent sans le remarquer des ténèbres

de la nuit à ceux de l’Erèbe. Mais Circé, qui semble approuver notre

voyage, a décidé d’irriter contre nous les puissances mêmes qui

l’ordonnent. Je tiens d’Ecclissè que sont préparées à l’office

vingt-quatre coupes d’une crème, votre dessert de midi, qui vous donnera

l’illusion que vous êtes chacun un dieu, plus une vingt-cinquième, à moi

destinée, pour que je me prétende Zeus; et jetant les yeux sur la terre

l’Olympe y verra de lui-même une image grimaçante. Passez donc à

l’office, prenez les coupes, jetez-les à la mer. Si les dauphins et les

rascas en délirent, Neptune est responsable, et il est notre ennemi.

--Divin Ulysse, crièrent les conseils, fou qui veut être un dieu! Tant

que nous vivrons nous crierons: Fou qui veut être immortel!

Déjà ils se précipitaient à l’office, mais le roi d’Ithaque les retint.

--Une minute mes amis. C’est maintenant qu’il faut sortir votre

sagesse: que pensez-vous d’Elpénor?

--Qu’en penses-tu toi-même, astucieux Ulysse? Nous sommes habiles et ne

voudrions point t’exprimer un avis qui ne fût exactement le tien.

--La franchise seule me plaît, dit Ulysse, je déteste Elpénor.

Parlez-moi sans contrainte.

--Nous le détestons! répartit le vif Euryloque. La flèche qui meurtrit

Philoctète au genou pénétra dans sa gorge même, et que dire de son

haleine! Ses jambes sont cagneuses et il semble rouler entre elles,

quand il marche, le globe d’Atlas. Et je ne parlerai point des

paillettes qui le matin, comme un verglas, sont tombées de sa tête

chauve sur ses épaules nues. Mais toi, Périmède, dont le corps est moins

soyeux que l’âme, quel est ton avis?

--Je ne sais, répondit avec lenteur Périmède, ce que tu penses de lui,

divin Ulysse, ni ce que pense Euryloque... Pour moi je déteste Elpénor!

Ce n’est pas seulement qu’il soit lâche. Il serait hypocrite d’être

courageux pour qui est escroc et menteur. Mais, après dix-huit années,

il confond babord et tribord; et quand je commande aux rameurs: nagez!

chaque fois il se jette à l’eau. Du reste, au disque toujours le

dernier, et, en fait de lutte, il ne parvient guère à terrasser que la

nonchalante Ecclissè. Quand l’ombre du grand figuier sur la plage a

tourné, j’aperçois à midi leurs deux empreintes, mêlées comme des

initiales, d’ailleurs si molles! Mais les femmes sont ainsi faites qu’un

mal fait les captive, et la faiblesse seule les vainc!

Ainsi parlait le jaloux Périmède, et il tendait, semblable au castor, un

solide barrage aux flots de son aigreur. Mais Ulysse l’interrompit:

--Laissons-là Ecclissè, ô Périmède. Mais, quand je cligne de mon âme

comme d’un œil myope pour voir toutes pensées réduites mais plus

distinctes, et que je roule, diminuées sur le fond de ma mémoire comme

en une émeraude concave, la mer, les naufrages et notre éternelle

aventure, il m’apparaît qu’Elpénor y joua le rôle décisif, et non la

Destinée. Il est à la source de chacun de nos malheurs. Tous les

spectres dressés et maussades des Dieux, entre lesquels pauvres Grecs

nous nous faufilons à grand’peine, il les bouscule comme des quilles, et

d’une maladresse si complète et si continuelle que je crains d’offenser,

en le contrariant, je ne sais quel dieu des fous. Car enfin qui versa

dans vos oreilles la cire bouillante et vous fit hurler à ce point que

vous couvrîtes pour moi les chants des sirènes? Qui brisa les armes

d’Achille, et prétendit pour se justifier qu’elles étaient de cristal?

Toujours le premier pour les escapades, le dernier à l’embarquement, qui

fut, dans cette île même, changé le premier en porc, et ne voulut

revenir à son état humain qu’après avoir essayé les formes, qu’il

prétendait intermédiaires, du brochet et du chimpanzé?

--O Ulysse, cria Périmède, c’est Elpénor!

--Ne m’interromps point, Périmède. La réponse est inutile à des

exclamations. Mais qui donc, je vous le demande, nous força d’aborder

l’île des Ciconiens sous le prétexte de nausées?--Le mal de mer à un

compagnon d’Ulysse!--Qui nous offrit un rivage qu’il nous dépeignait

peuplé de ses parentes, les accortes filles de Mélados, et qui se

trouva comble d’affreux Lestrigons? Qui surprîmes-nous, dans la caverne

de Cyclope, enfilant une aiguille pour coudre les paupières du géant?

--C’est Elpénor! ne put s’empêcher de crier Périmède, puis il se tut

sous le regard menaçant du héros.

--Mais enfin, acheva Ulysse, je suis las! Cette nuit nous serons aux

Enfers. Là-bas rien à casser, rien à heurter, mais un génie me dit que

la maladresse est plus impie encore dans le royaume des ombres, car

aucun bruit ni dommage n’en est la rançon. Il faut qu’Elpénor n’embarque

pas, et tous deux...

Mais soudain Ecclissè parut, nue, et qui semblait ainsi hors de soi, et

si terrifiée que les métaphores fausses elles-mêmes se refusaient à sa

bouche rouge, et qu’Ulysse agacé devait terminer ses phrases.

--O maître! gémissait-elle. Mes bras, mes bras tombent comme, comme...

--Des fruits, acheva rapidement Ulysse. Qu’y a-t-il?

--O roi d’Ithaque, je suis perdue, perdue comme, comme...

--Une fille, acheva Ulysse, un trousseau de clefs. Mais encore?

--Deux des coupes sont dérobées, ô Ulysse! Deux de tes compagnons vont

se croire des Dieux, et insulter leurs collègues vengeurs!

Ulysse pâlit.

--Toi, commanda-t-il, Périmède! arrête Elpénor et l’enferme. Il est à

coup sûr le premier des coupables. Et nous, cher Euryloque, découvrons

le second et l’empêchons de nuire.

Car il ne reculait pas devant l’inversion du pronom complément quand

les mouvements de son âme étaient rapides.

Mais déjà Euryloque avait assemblé sur deux files ses vingt-quatre

matelots et Ulysse l’un après l’autre les contemplait, d’un esprit

minutieux, s’essayant à découvrir dans leur regard ou dans leur souffle,

comme on reconnaît l’eau bouillante à ses bulles, cette buée qui décèle

la présence du dieu. Ou bien il approchait ses yeux d’un point suspect

de leur corps, cicatrice ou basane, comme l’expert qui cherche une

signature.

--O Zeus, pensait-il cependant, pardonne-moi! Voilà que je ne puis

découvrir le coupable! Non point que ces hommes me semblent privés de

toute estampille divine. Bien au contraire! Ils sont abrutis par vingt

ans de souffrances, de jeûnes, de banquets; les roulis des mers les plus

vides, l’agitation sur les terres les plus rocailleuses les a tassés et

durcis comme des sacs de sel, les voilà au niveau le plus bas de la

culture et de l’intelligence. Et cependant pas un seul devant lequel je

prenne sur moi de dire: Toi, mon ami, tu n’es pas un dieu!

Il se tourna vers son fourrier.

--Eh bien, mon pauvre Euryloque, qu’en penses-tu?

--Touchons-les, Ulysse. C’est au toucher qu’on ne peut manquer de

reconnaître les dieux, sans parler des déesses, car il se peut, selon la

coupe bue, que nous ayons dans l’escouade Vénus elle-même.

Déjà il passait la main dans le cou du vieux Krokus, fils d’Orcheus, qui

fit un bond subit, quand les échos de voix en querelle retentirent dans

le parc, puis les voix elles-mêmes, et Périmède apparut, poussant devant

lui Elpénor, un Elpénor étrange, dont la droite était nue, la main

brandissant un arc, la gauche drapée de tigre et de panthère, le bras

soutenant un thyrse, et son visage aussi était coupé en deux moitiés

contraires, l’une claire, l’autre sombre, comme les portraits-enseignes

des nettoyeurs de vieux tableaux, l’œil droit cruel, fixe et pur, l’œil

gauche chassieux, clignotant...

--Seigneur! cria Ulysse. Il a bu les deux coupes!

Cependant Elpénor, acclamant de la commissure gauche de ses lèvres la

cohorte des camarades, entreprit de danser le péan sur son pied sénestre

aux varices pourpres, et dans les airs son pied droit, blanc comme un

osselet, se cambrait indigné.

--Je suis Diacchus! criait-il aux reprises. Je ne suis rien moins que

Diacchus!

--O perfide Circé! se lamentait Ulysse. Il a bu la coupe de Diane et

celle de Bacchus!

Déjà, sans d’ailleurs qu’ils s’en doutent, une ombre recouvrait le côté

gauche des matelots, une clarté leur côté droit.

--Saisissez-le! ordonna le roi d’Ithaque. A moins que l’un de vous ne

soit assez sûr de son épée et le pourfende en deux parts égales. Si

Vulcain fut coupable d’offrir Vénus et Mars unis par des maillons de fer

à la risée des dieux, quel poids divin n’attirera pas sur nos têtes

celui qui présente aux hommes, accolés par la peau humaine, greffe

infâme, la Pudeur et le dieu du Vin. Saisissez Elpénor, le portez sur le

faite du palais, le faites boire jusqu’à ce qu’il en dorme!

Ils s’empressèrent, le soutenant et l’élevant dans les airs par les deux

membres de sa part gauche, car il est pie d’aider Bacchus, mais nul

mortel n’aurait l’audace d’effleurer de son doigt les chers biens, même

faux, d’Artemis.

Ils revenaient quand Ecclissè parut. Elle répandait de lourdes larmes

qui eussent coulé jusques à ses genoux, puisqu’elle était nue, mais elle

les essuyait à hauteur de la ceinture qu’elle avait irritable. Alors,

entre mille sanglots, elle balbutia un langage incertain dont on perçut

seulement la phrase «semblable à la terre» et les mots «chevaux blancs»;

de quoi l’astucieux Ulysse conclut qu’elle parlait de la mer, et que les

béliers noirs destinés au repas des ombres étaient embarqués.

--En route! commanda-t-il.

--Nagez! cria joyeusement Euryloque, n’ayant plus à redouter qu’Elpénor

à ce mot plongeât de son banc.

Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par

le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la

lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double

dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et

divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues:

--Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté

de la terrasse!

Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la

rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps

reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal,

ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour

dissemblables--et du mélange de deux essences immortelles il ne resta

plus qu’un pauvre cadavre d’homme.

* * * * *

Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont

une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille

difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi.

Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les

béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs

mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand

Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie

étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide

avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la

surface retournée des flots. Devant lui l’horreur et la nuit à ce point

confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres

de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul

chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits

sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses

compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le

miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient

au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière.

Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une

moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par

milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le

moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse

vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis,

la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou

folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées.

Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se

heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur

les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang,

elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups

d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt

frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises

et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les

murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents

qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et

d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et

la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le

premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun

autre...

Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au

duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à

nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait,

elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain,

tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le

pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche:

--O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils?

Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres:

--Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi?

--Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor!

Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te

suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici

le second, non le premier!

--O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais

chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en!

Ou que veux-tu?

--Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon

corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles

solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne

te lâche point.

Il disait, et déjà Ulysse apercevait les ombres pour lesquelles il

avait franchi les portes infranchissables,

--Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir

l’ombre de Tirésias!

Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme

au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain.

--Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme

et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse,

présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal

charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de

roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes

doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un

mourant papillon! O maître, présente-moi à Tirésias! Que j’apprenne du

moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous

fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que

jamais elle n’observait!

--Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille!

--Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de

femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse,

présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil

des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître,

présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et

tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur

le sinistre trottoir! Présente-moi...

--Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?...

Oh! Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit

Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande

femme--comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les

couleurs!--qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous

assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!...

Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel

fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas--mais

ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de

l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient

là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas!

C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la

vit qui souriait au matelot, comme à la plus fraiche des ombres et qui

sentait encore la vie.

* * * * *

Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se

heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais

vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son

pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses

jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être

plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les

alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de

tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir

du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand

des dieux, que l’île de Circé risquait de devenir un jour, du fait de

ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au

cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent

ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril

que courait sa gloire...

Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais

obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet

du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur

un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer

l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot,

ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes,

lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter

le moral des survivants, et aussi avec la bonté sincère qu’inspire de

voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la

veille encore se repaissait de mouton sur le gril.

--O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher

pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et

opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente

des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son

ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes

du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez

une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes

gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque,

lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir

privé de la lumière!

--O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles

Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de

Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor

fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.

Elpénor · 第 2 / 3 段