II

La simplicité seule de l’idée en fit le charme. Quoi de plus facile que

de passer pour un homme prévoyant en politique, et, par-dessus tout,

déférent aux désirs du peuple, et de s’acquérir une réputation

d’originalité, en appelant un enfant du pays à la conduite de ce pays?

Deux cent millions d’êtres humains, parmi les plus dévoués et les plus

reconnaissants qui soient sous la domination de Sa Majesté,

célébreraient le fait, et _leur louange demeurerait éternellement_.

Cependant il était indifférent à l’éloge comme au blâme, ainsi qu’il

seyait au Plus Grand parmi les Plus Grands de Tous les Vice-rois. Son

administration s’appuyait sur le principe, et le principe est chose qui

doit s’appliquer en saison et hors de saison. Il avait, de la plume et

de la parole, créé l’Inde Nouvelle, regorgeante d’avenir--bruyante,

tenace, nation parmi les nations--tout, bien son œuvre. C’est pourquoi

le Plus Grand parmi les Plus Grands de Tous les Vice-rois fit un pas de

plus en avant, et prit en même temps conseil de ceux qui devaient lui

donner leur avis sur la nomination d’un successeur à Yardley Orde. Il

existait un gentleman, membre du service civil du Bengale, lequel

gentleman avait conquis son rang, et un grade universitaire en sus, en

belle et ouverte compétition avec les fils des Anglais. Il était

cultivé, avait du monde, et, si le rapport disait vrai, avait administré

sagement et, par-dessus tout, d’une façon sympathique, un district fort

peuplé dans le sud-est du Bengale. Il était allé en Angleterre, et il

avait fait le charme de maints salons. Son nom, si le vice-roi s’en

souvenait bien, était Mr. Grish Chunder Dé, M. A.[28] Bref, quelqu’un

voyait-il une objection à ce qu’on appelât, toujours en principe, un

homme du pays à la conduite du pays? Le district du sud-est du Bengale

pouvait avec avantage, présumait-il, passer aux main d’un agent du

service civil plus jeune, de la nationalité de Mr. G. C. Dé (qui avait

écrit un pamphlet remarquablement brillant sur la valeur politique de la

sympathie dans l’administration); et Mr. G. C. Dé pourrait être

transféré dans le nord, à Kot-Kumharsen. Le vice-roi était opposé, en

principe, à se mêler de nominations qui appartenaient au contrôle des

gouvernements provinciaux. Il désirait qu’en l’occurrence il fût bien

entendu qu’il se contentait de donner un avis et de recommander. En ce

qui concernait la simple question de race, Mr. Grish Chunder Dé était

plus anglais que les Anglais, et possédait en outre ce pouvoir de

sympathie et ce flair que les meilleurs dans le meilleur service du

monde peuvent seulement espérer acquérir à la fin de leur carrière.

[28] Master of Arts.

Les rois, aussi austères que leur barbe noire, qui siègent à l’entour de

la table du Conseil de l’Inde, se divisèrent sur la question du pas en

avant, ce qui eut pour inévitable résultat de mettre le Plus Grand de

Tous les Vice-rois aux confins d’une crise de nerfs et de lui faire

manifester un entêtement ahuri, aussi touchant que celui d’un jeune

enfant.

--Le principe a du bon, dit le chef au regard las des Provinces

Rouges[29], où se trouvait situé Kot-Kumharsen, attendu que lui aussi

soutenait des théories. La seule difficulté est...

[29] Le lieutenant-gouverneur du Pundjab.

--Serrez la vis aux fonctionnaires du district, embrigadez Dé en le

flanquant de chaque côté d’un commissaire-délégué très énergique,

donnez-lui le meilleur adjoint de la province, commencez par inculquer

la crainte de Dieu dans le pays, et, si quelque chose ne va pas, dites

que ses collègues ne l’ont pas soutenu. Toutes ces jolies petites

expériences-là retombent, en fin de compte, sur l’administrateur du

district, dit le Chevalier de l’Épée Nue[30], avec un accent de

franchise et de vérité dont frémit le chef des Provinces Rouges. C’est

sur une entente tacite de cette sorte que s’accomplit la transmission de

pouvoirs, aussi tranquillement que possible pour maintes raisons.

[30] Le commandant en chef de l’armée de l’Inde.

Le retour d'Imray · 第 13 / 22 题