Il était une fois un Homme, une Femme et un Tertium Quid.
Tous trois manquaient de sagesse, mais c’était la Femme qui en manquait
le plus. L’Homme eût dû veiller sur sa Femme, laquelle eût dû éviter le
Tertium Quid, lequel eût dû prendre épouse à lui, après juste et honnête
flirt, à quoi personne ne peut visiblement trouver à redire autour du
Jakko ou d’Observatory Hill. Lorsqu’on voit sur un poney blanc d’écume
un jeune homme, le chapeau en arrière, voler sur une descente, à quinze
milles à l’heure, pour rencontrer une jeune fille qui jouera une
convenable surprise en le rencontrant, naturellement on approuve ce
jeune homme, on lui souhaite de l’avancement, on prend intérêt à ses
succès, et, le moment venu, on offre une pince à sucre ou une selle de
dame, selon ses moyens et sa générosité.
Le Tertium Quid volait à cheval sur la descente, mais c’était pour
rencontrer la Femme de l’Homme; et quand il volait sur la montée,
c’était dans le même but. L’Homme était dans les plaines, à gagner pour
sa femme l’argent qu’elle dépensait en toilettes, en bracelets à quatre
cents roupies, et en autres riens de ce genre. Il travaillait dur et lui
envoyait quotidiennement une lettre ou bien une carte postale. Elle
aussi lui écrivait chaque jour, disant qu’elle soupirait après son
retour à Simla. Le Tertium Quid, pendant qu’elle écrivait les billets,
avait coutume de se pencher par-dessus son épaule et de rire. Puis tous
deux s’en allaient à cheval côte à côte au bureau de poste.
Or, Simla est un étrange lieu, et singulières sont ses coutumes; à moins
d’y avoir fait au bas mot dix saisons, personne n’y est qualifié pour
passer jugement sur preuves induites des circonstances, lesquelles
preuves ne jouissent d’aucun crédit devant les Cours. Pour ces raisons,
pour d’autres encore, inutiles à rapporter, je me refuse à déclarer
positivement s’il y avait quelque irréparable mal dans les relations de
la Femme de l’Homme avec le Tertium Quid. S’il en était ainsi, et c’est
à vous, là-dessus, à vous former une opinion, la faute en incombait à la
Femme de l’Homme. Elle avait des manières de jeune chat, accompagnées
d’un air de douce et duveteuse innocence. Mais elle était diablement
docte et instruite dans le mal; et, de temps à autre, lorsque tombait le
masque, les hommes s’en apercevaient, frissonnaient et--presque
reculaient. Les hommes sont parfois difficiles, et les moins difficiles
sont toujours les plus exigeants.
Simla est originale dans sa façon de traiter les amitiés. Certains
attachements, qui se sont fixés et cimentés au cours d’une demi-douzaine
de saisons, acquièrent presque la sainteté des liens du mariage et se
voient révérés comme tels. En retour, certains attachements d’âge aussi
avancé, et, selon toute apparence, aussi vénérables, ne semblent jamais
conquérir nulle situation officielle reconnue; alors qu’une connaissance
née du hasard, âgée de deux mois à peine, entre dans la place qui de
droit revient à l’aînée. Il n’est point de loi réductible pour marquer
de son empreinte ce qui règle ces choses.
Certaines gens ont un don qui leur assure une indulgence infinie, et
d’autres ne l’ont pas. La Femme de l’Homme ne l’avait pas. Par exemple,
regardait-elle par-dessus le mur du jardin, les autres femmes
l’accusaient de séduire leurs maris. Elle se plaignait d’un air
pathétique de n’avoir point la permission de choisir ses amis. Lorsque,
parlant ainsi, elle portait son gros manchon blanc à ses lèvres et vous
regardait par-dessus, l’œil tout près du sourcil, vous sentiez qu’elle
avait été indignement calomniée, et que l’instinct des autres femmes
était en faute chez elles toutes; ce qui était absurde. On ne la
laissait point posséder le Tertium Quid en paix, et elle était si
étrangement bâtie que, le lui eût-on permis, elle n’eût point joui de
cette paix. Il n’était pas jusqu’à ses actions les plus banales qu’elle
ne préférât envelopper de quelque semblant d’intrigue.
Au bout de deux mois de promenades à cheval, d’abord autour du Jakko,
puis de l’Elysium, puis de Summer Hill, puis d’Observatory Hill, puis
sous le Jutogh, et enfin du haut en bas de la route carrossable jusqu’à
la brèche de Tara Devi quand arrivait le crépuscule, elle dit au Tertium
Quid:
--Frank, on prétend qu’on nous voit trop ensemble. Les gens sont
vraiment horribles.
Le Tertium Quid tira sa moustache, et répondit que les gens horribles ne
méritaient point la considération des gens aimables.
--Mais, ils ont fait plus que parler--ils ont écrit--écrit à mon
mari--j’en suis sûre, dit la Femme de l’Homme.
Et elle tira de la poche de sa selle une lettre de son époux, qu’elle
donna au Tertium Quid.
C’était une honnête lettre, écrite par un honnête homme alors en train
de cuire dans les Plaines, à deux cents roupies par mois (attendu qu’il
en allouait à sa Femme huit cent cinquante) en banian[26] de soie et
pantalon de coton. Il y était dit que, peut-être, elle n’avait point
pensé au manque de sagesse qu’il y avait à laisser si généralement
accoupler son nom à celui du Tertium Quid; qu’elle était trop une enfant
pour comprendre les dangers que présentait cette sorte de chose; que
lui, son mari, était le dernier homme de la terre à s’immiscer par
jalousie dans ses petits intérêts et ses petits amusements, mais qu’il
était préférable qu’elle plantât là le Tertium Quid sans bruit et par
égard pour son mari. Le ton de cette lettre était adouci de maints jolis
petits noms d’amitié, et elle amusa considérablement le Tertium Quid.
Lui et Elle se prirent à rire dessus, si bien que vous eussiez pu, à
cinquante mètres de là, voir leurs épaules sursauter, tandis que les
chevaux marchaient nonchalamment côte à côte.
[26] Vêtement des Banians.
Leur conversation n’avait rien qui mérite d’être rapporté. Elle eut pour
résultat que, le jour suivant, personne ne vit la Femme de l’Homme et le
Tertium Quid ensemble. Ils étaient descendus tous deux au cimetière,
lequel, en bonne règle, ne reçoit des habitants de Simla que des visites
officielles.
Un enterrement à Simla, avec le clergyman à cheval, la famille à cheval,
et le cercueil qui crie en oscillant entre les porteurs, est une des
choses les plus déprimantes qui soient, surtout quand le cortège passe
sous le renfoncement humide, moite, au pied du Rockcliffe Hotel, d’où le
soleil est absent, et où tous les ruisseaux de montagne se lamentent et
pleurent de concert, en descendant les vallées.
Il se trouve parfois des gens pour prendre soin des tombes, mais nous
autres, dans l’Inde, changeons si souvent, si souvent nous voyons
transférés, que, la seconde année à peine écoulée, les morts n’ont plus
d’amis--rien que des connaissances, beaucoup trop occupées à s’amuser en
haut de la montagne pour prêter attention à de vieux compagnons. L’idée
d’user d’un cimetière comme lieu de rendez-vous est manifestement une
idée de femme. Un homme se fût contenté de dire: «Laissez parler les
gens. Nous descendrons le Mall.» La femme est faite différemment,
surtout si c’en est une comme la Femme de l’Homme. Elle et le Tertium
Quid jouirent de leur société réciproque parmi les tombes d’hommes et de
femmes qu’ils avaient connus et avec lesquels ils avaient autrefois
dansé.
Ils prenaient une grande couverture de cheval et s’asseyaient sur
l’herbe, un peu à gauche du bord inférieur, à l’endroit où existe une
dépression du sol, où les tombes occupées s’arrêtent court et où
attendent celles qu’on apprête à l’avance. Tout cimetière indien bien
ordonné possède une demi-douzaine de tombes en permanence ouvertes pour
les cas imprévus et le va et vient accidentel. Dans la montagne, ces
dernières sont ordinairement à la taille des bébés, attendu que les
enfants qui arrivent affaiblis et malades des Plaines, souvent
succombent sous les effets des pluies de montagne, ou contractent des
pneumonies par suite de l’imprudence de leurs _ayahs_[27], lesquelles
les emmènent sous les bois de pins humides après le coucher du soleil.
Dans les cantonnements, il va sans dire que la taille d’homme est plus
demandée; ces arrangements variant suivant le climat et la population.
[27] _Ayah_, mot hindou qui signifie «servante» ou «bonne».
Un jour que la Femme de l’Homme et le Tertium Quid venaient d’arriver
dans le cimetière, ils virent une poignée de coolies occupés à défoncer
le sol. Ces coolies avaient tracé l’empreinte d’une tombe de grandeur
naturelle, et le Tertium Quid leur demanda si quelque _sahib_ était
malade. Ils répondirent qu’ils n’en savaient rien, mais qu’ils avaient
simplement reçu l’ordre de creuser une tombe de _sahib_.
--Travaillez donc, dit le Tertium Quid, et voyons comment on fait cela.
Les coolies se mirent à l’œuvre, et la Femme de l’Homme ainsi que le
Tertium Quid regardèrent et causèrent durant une couple d’heures, tandis
que s’approfondissait la tombe. Alors, un coolie qui recevait la terre
dans des paniers au fur et à mesure qu’on la jetait, sauta par-dessus la
fosse.
--C’est bizarre, dit le Tertium Quid, en se levant. Où est mon
pardessus?
--Qu’est-ce qui est bizarre? demanda la Femme de l’Homme.
--J’ai éprouvé un frisson tout le long du dos, absolument comme si on
avait marché sur ma tombe.
--Pourquoi donc regarder cela? dit la Femme de l’Homme. Allons-nous-en.
Le Tertium Quid resta debout à la tête de la tombe, les yeux fixes, sans
répondre, l’espace de quelque temps. Puis il dit, en laissant tomber un
caillou:
--C’est vilain--et froid, horriblement froid. Je ne crois pas que je
reviendrai au cimetière. Cela n’a rien de joyeux, décidément, de voir
creuser des tombes.
Tous deux se mirent à causer, et furent d’accord que le cimetière avait
une action déprimante. Ils s’entendirent aussi pour faire, le lendemain,
une promenade à cheval en laissant derrière eux le cimetière et en
prenant à travers le tunnel Mashobra jusqu’en haut de Fagoo et retour,
attendu que tout le monde devait se rendre à une garden-party au palais
du vice-roi, et que tous les gens de Mashobra iraient aussi.
En remontant la route du cimetière, le cheval du Tertium Quid, fatigué
d’être resté debout si longtemps, essaya de prendre le mors aux dents,
et fit si bien qu’il se força un tendon de l’arrière-train.
--Il faudra, demain, que je prenne la jument, dit le Tertium Quid, mais
elle ne souffrira rien de plus qu’un bridon.
Ils s’arrangèrent pour se rencontrer dans le cimetière, après qu’ils
auraient laissé aux gens de Mashobra le temps d’arriver à Simla. Cette
nuit-là, il plut fort et, le lendemain, quand le Tertium Quid arriva au
lieu de rendez-vous, il s’aperçut que la nouvelle tombe contenait un
pied d’eau, le sol étant d’argile aussi gluante qu’obstinée.
--Sapristi! Cela n’a pas bon air, dit-il. S’imagine-t-on mis entre
quatre planches et descendu dans ce puits!
Ils partirent alors dans la direction de Fagoo, la jument jouant avec le
bridon et choisissant sa route comme si elle eût été chaussée de satin,
tandis que le soleil brillait de façon exquise. La route qui, sous
Mashobra, conduit à Fagoo, est officiellement dénommée route de
l’Himalayan-Thibet; mais en dépit de son nom elle n’a guère plus de six
pieds de large en la plupart des endroits, et la chute dans la vallée
au-dessous peut avoir quelque chose comme mille ou deux mille pieds.
--Nous voici en route pour le Thibet, dit gaiement la Femme de l’Homme,
comme les chevaux approchaient de Fagoo.
Elle chevauchait sur le côté muraille.
--Le Thibet, dit le Tertium Quid, si loin des gens qui disent des choses
horribles, et des maris qui écrivent des lettres stupides. Avec vous...
au bout du monde!
Un coolie portant une bille de bois apparut à un tournant, et la jument
prit du champ pour l’éviter, les pieds de devant en dedans et les
hanches en dehors, comme toute raisonnable jument.
--Au bout du monde, dit la Femme de l’Homme.
Et elle parla des yeux au Tertium Quid par-dessus l’épaule gauche.
Il souriait, mais, tandis qu’elle le regardait, le sourire se congela,
pour ainsi dire, sur sa face, et se changea en ricanement nerveux--le
genre de ricanement que l’on a quand on ne se trouve point tout à fait à
l’aise sur sa selle. La jument semblait sombrer par l’arrière, et ses
narines claquaient pendant qu’elle essayait de se rendre compte de ce
qui arrivait. La pluie de la nuit précédente avait converti en boue le
côté versant de la route de l’Himalayan-Thibet, lequel était en train de
céder sous elle.
--Que faites-vous? demanda la Femme de l’Homme.
Le Tertium Quid ne répondit pas. Il continua de ricaner nerveusement,
enfonça ses éperons dans les flancs de la jument, qui frappait de ses
pieds de devant sur la route, et la lutte commença. La Femme de l’Homme
se mit à crier:
--Oh! Frank, sautez!
Mais le Tertium Quid semblait collé à la selle--la face bleue et
blanche--et il tenait les yeux fixés sur ceux de la Femme de l’Homme.
Alors, celle-ci voulut empoigner la tête de la jument et la prit par les
naseaux en place de la bride. L’animal redressa la tête et descendit
avec un cri, le Tertium Quid sur elle, et le ricanement nerveux fixé aux
traits du Tertium Quid.
La Femme de l’Homme entendit le tintement des petites pierres et de la
terre détachée qui tombaient de la route, et le fracas glissant de
l’homme et du cheval en train de descendre. Puis tout redevint
tranquille, et elle cria à Frank de laisser là sa jument et de remonter
à pied. Mais Frank ne répondit pas. Il était sous sa jument, à neuf
cents pieds plus bas, en train de gâter une pièce de maïs.
* * * * *
Comme les invités revenaient du palais vice-royal dans les brumes du
soir, ils rencontrèrent une femme momentanément démente sur un cheval
momentanément fou, qui galopait de droite et de gauche dans les
tournants, les yeux et la bouche ouverts, et la tête semblable à celle
de la Méduse. Un homme, au péril de sa vie, l’arrêta, et elle fut
enlevée de sa selle, sous forme d’un paquet flasque, puis assise sur le
bord de la route, pour avoir à s’expliquer. Cela demanda vingt minutes,
et alors on la renvoya chez elle dans un rickshaw de dame, toujours la
bouche ouverte et ses mains taquinant ses gants de cheval.
Elle garda le lit durant les trois jours qui suivirent et furent trois
jours de pluie, de sorte qu’elle omit d’assister aux funérailles du
Tertium Quid, lequel fut descendu dans dix-huit pouces d’eau au lieu des
douze qui avaient primitivement soulevé ses objections.