Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n'avait rien pour les
dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses
trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils
en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs
dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait
pour donner une idée de l'importance des affaires qui s'y
décidaient.
Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d'une
seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une
_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses
couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais
cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au
milieu tendue d'un store en jute à dessins rouges, il paraissait
gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu'en
laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois
entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et
à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et
M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin
vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient
debout devant de hautes tables inclinées.
N'ayant rien à faire et n'osant occuper la place de Bendit,
Perrine s'assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps,
elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant
la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé
d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentât de ceux-là, qui
lui firent paraître les heures longues.
Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à
sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux,
qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise.
«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit
Mombleux, qui n'avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et
voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée.
Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit
l'ironie, mais elle se remit vite:
«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de
Guillaume.»
Le ton de cette réplique plut sans doute à l'ingénieur, car se
tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un
encouragement en même temps qu'une approbation.
«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour
l'obstination n'était pas à moitié Picard.
-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.
-- C'est la même chose.
-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours,
quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui
ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s'était pas trouvée là
pour la lui garder.
-- Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons
contribué à la lui garder.
-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous
devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait
jamais employé les chandelles autrement que pour son propre
usage.»
Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de
Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la
renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle
trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais
sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne
s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on
la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.
Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait
d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux
eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez
près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils
diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu
des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les
habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux,
Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait
éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne
soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les
espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils
parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle
pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.
Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant
pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur
des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de
chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air
indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.
D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle
voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment
M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez
mère Françoise.
«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny;
il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est
pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle
suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle
parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une
nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.
-- Quelles autres choses?
-- Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez
imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous.
-- Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai
amusé M. Vulfran.
-- Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager!
-- Ne l'excitez pas contre moi.
-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger;
quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous
n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain;
seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos
affaires, ne les lui dites pas à elle.
-- Soyez tranquille.
-- C'est qu'elle est maline.[2]
-- Mais me voilà avertie.»
À trois heures, comme il l'en avait prévenue, M. Vulfran sonna
Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée
habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour
sans visiter les différents établissements, les uns les autres,
sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses
ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations;
et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte
lui-même, comme s'il n'avait point été aveugle, par toutes sortes
de moyens qui suppléaient ses yeux voilés,
Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un
gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et
du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se
faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur
l'épaule de Perrine, dans un immense hangar où l'on était en train
d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on déchargeait des wagons
qui les avaient apportés.
C'était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se
déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à
moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc
comme s'il n'était pas là, un peu plus hâté seulement dans une
régularité générale.
«Écoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il à Perrine, car je
veux pour la première fois tenter l'expérience de voir par tes
yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on décharge. Tu
sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?»
Elle hésita.
«Ou plutôt la couleur gris-perle?
-- Gris-perle, oui, monsieur.
-- Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert:
le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge?
-- Oui, monsieur, au moins à peu près.
-- À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à
la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire
quelle est sa nuance.»
Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné
le chanvre, elle dit timidement:
«Rouge; est-ce bien rouge?
-- Donne-moi ta poignée.»
Il la porte à ses narines et la flaira:
«Tu ne t'es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en
effet.»
Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son étonnement,
il continua:
«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de
caramel?
-- Précisément, monsieur.
-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a été séché au four où il
a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et
couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que
tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en
toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de
chanvre.
Cette fois elle trouva que la couleur était verte.
«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le
vert dont tu parles?
-- À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des
taches brunes et noires.
-- Donne ta poignée.»
Au lieu de la porter à son nez, il l'étira des deux mains et les
brins se rompirent.
«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été
mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis
content de toi; c'est un bon début.»
Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt,
Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de
beaucoup la plus longue, à cause de l'inspection du travail des
ouvriers anglais.
Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était
descendu, avait été conduite à l'ombre d'un gros tremble; et au
lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l'avait
attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant
bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa
fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il était entré dans
un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si
bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture,
il n'avait trouvé personne.
«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les
accompagnait.
Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de
M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de
son temps.
À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout à
fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes
fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en
avant, qu'à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.
«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui
avait entendu ces pas inégaux; l'animal est gris, n'est-ce pas,
Benoist?
-- On ne peut rien vous cacher.
-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.»
Puis s'adressant à Guillaume, qui s'arrêtait:
«D'où viens-tu?
-- Monsieur... je vais... vous dire...
-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre,
le bruit de tes pas me le prouve.
-- Monsieur... je vais... vous dire....»
Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en
remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il
voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-
dessus sans pouvoir le saisir.
«Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt,
dit le directeur.
-- Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.
-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la
réplique; à partir de l'heure présente tu n'es plus a mon service.
-- Monsieur... je vais... vous dire...»
Mais, sans l'écouter, M. Vulfran s'adressa à son directeur:
«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.
-- Sait-elle conduire?
-- Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit
leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite?
-- Certainement, monsieur.
-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un
fossé, il n'ira pas de lui-même.»
Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive,
sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité
dont elle se chargeait.
«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de
son fouet légèrement.
-- Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur.
-- C'est déjà quelque chose.»
Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le
phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d'un
chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement
le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que
Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle!
Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l'on
se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les
gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus
rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de
lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la
tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères;
quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans
un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son
salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui
d'une amie véritable.
«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.»
Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à
ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne,
qui était leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait
auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnés
au Mince:
«Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me
doit, car elle nous doit tout.»
Quels renseignements avait-elle pu donner?
Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de
départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec
les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son
goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus
justement cent légendes devenues rapidement le fond de
conversations d'autant plus passionnées que personne ne
s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les
suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires
à côté.
Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec
Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut
absolument stupéfait.
«Où donc est Guillaume? s'écria-t-il en se précipitant au bas de
l'escalier de sa véranda pour recevoir le patron.
-- Débarqué pour cause d'ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran
en souriant.
-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de
prendra cette résolution, dit Talouel.
-- Parfaitement.»
Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de
Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en
effet avait été de persuader à M. Vulfran qu'il n'était qu'une
main, aussi docile que dévouée, qui n'exécutait jamais que ce que
le patron ordonnait ou pensait.
Si j'ai une qualité, disait-il, c'est de deviner ce que veut le
patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.»
Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot:
«Je suppose que vous voulez...»
Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur
un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se
renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre
réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres:
«Parfaitement.»
«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que
celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montrée
digne de votre confiance?
-- Parfaitement.
-- Cela ne m'étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par
la petite Rosalie, j'ai pensé qu'on en ferait quelque chose et que
vous la découvririez.
En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui
disait en insistant:
«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi
prête à me le rendre.»
Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un
peu avant la sortie il s'arrêta devant le bureau de Perrine et
sans entrer, à mi-voix de façon à n'être entendu que d'elle:
«Que s'est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?»
Comme cette question n'entraînait pas la révélation de choses
graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu'il
demandait.
«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra
demander à rentrer, il aura affaire à moi.»