Quand à la caisse on lui remit, après l'avoir examinée des pieds à
la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l'usine
en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.
Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait
acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été
moins gênée pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre.
Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de
M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute
elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter
sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait
raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son
enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté
dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce
n'étaient point des robes de ce genre qui convenaient
présentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver
conviendraient-elles mieux?
On lui eût dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa
misère, qu'on allait lui donner des vêtements et du linge, qu'elle
n'eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait
pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient
de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.
C'était place de l'Église que Mme Lachaise avait son magasin,
incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec
une montre d'étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de
bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les
convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là
leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au
cabaret.
Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme
l'entrée d'une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la
maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière
un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin,
ne sachant à qui s'adresser. À la fin elle se décida à élever
l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main.
«Qu'est-ce que c'est, petite?» demanda Mme Lachaise.
Elle tendit l'enveloppe qui à l'un de ses coins portait imprimée
la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine».
La marchande n'avait pas lu la fiche entière que sa physionomie
s'éclaira du sourire le plus engageant:
«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant
son comptoir pour avancer une chaise.
Perrine répondit qu'elle avait besoin de vêtements, de linge, de
chaussures, d'un chapeau.
«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous
commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer
des étoffes; vous allez voir.»
Mais ce n'était point des étoffes qu'elle voulait voir, c'était
une robe toute faite qu'elle put revêtir immédiatement ou tout au
moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec
M. Vulfran.
«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande
dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos
qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de
Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne.
Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua
ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin
devait être noire, parce qu'elle était en deuil.
«C'est pour aller à l'enterrement, cette robe?
-- Non.
-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez
employer votre robe dit ce qu'elle doit être, sa forme, son
étoffe, son prix.
-- La forme, la plus simple; l'étoffe, solide et légère; le prix,
le plus bas.
-- C'est bien, c'est bien, répondit la marchande, on va vous
montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.»
Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi;
dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de
s'occuper elle-même d'une acheteuse qui montrait de pareilles
dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui
M. Vulfran faisait l'aumône d'un deuil, et encore quel domestique?
Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en
cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:
«Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec
blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la
blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout
ira à merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.»
C'était là une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgré
leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très
jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches,
elles iraient à merveille, elle devait le croire.
Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile,
puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand
elle déclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux
chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa
patronne, et ce fut par grâce qu'elle daigna montrer les
chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient
l'habillement de cette petite niaise: avait-on idée d'une sottise
pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine
demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient
l'objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d'ailleurs à trois
mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de
la demoiselle de magasin:
«Moins que rien cette petite.»
-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ça? demanda
Mme Lachaise.
-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.
-- Pas avant huit heures, pas après neuf.»
Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui
envoyât ses vêtements, qu'elle ne savait pas où elle coucherait le
soir. Dans son île, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se
passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgré le
dédain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait
pour elle de la richesse -- a besoin d'être gardée; il fallait
donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout
naturellement elle pensa à le prendre chez la grand'mère de
Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers
la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce
qu'elle désirait, c'est-à-dire un cabinet ou une toute petite
chambre, qui ne coûtât pas cher.
Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir
d'une allure légère.
«Vous partez!»
-- Et vous, vous êtes donc libre!»
En quelques mots précipités elles s'expliquèrent:
Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne
pouvait pas rentrer chez sa grand'mère immédiatement comme elle
l'aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du
cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien à faire de la journée,
pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles
reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.
Rapide à l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission
faite, s'agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries,
de courses dans les prairies, de repos à l'ombre, qu'elles ne
rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en
passant la barrière de sa grand'mère que Rosalie eut conscience de
l'heure.
«Qu'est-ce que va dire tante Zénobie?
-- Dame!
-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous?
-- Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous
entretenir toute la journée, pensez ce qu'a été notre promenade
pour moi qui n'ai personne.
-- C'est vrai tout de même.»
Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les
pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mère
Françoise, ce qui permit qu'il se conclût assez promptement sans
être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour,
douze francs pour un cabinet orné d'une petite glace avec une
fenêtre et une table de toilette.
À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle
commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle
allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf
heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle
se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais
au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir.
Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'après avoir donné ses
ordres à ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux
coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule,
M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère
qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers
elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre
sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour
l'avoir longuement observée.
Assurément ce n'était pas la bienveillance qu'exprimait cette
physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère.
Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pût lui reprocher?
À cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une réponse:
ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D'après eux
M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s'était si bien
appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc
qu'elle achetât, ou plutôt n'achetât point?
Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait
la parole d'un ton dur:
«Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité?
-- À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda-
elle effrayée.
-- À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici?
-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit
la vérité.
-- Tu m'as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de
chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de
Françoise, interrogée hier par quelqu'un qui voulait avoir des
renseignements sur toi, a dit que tu n'as passé qu'une nuit chez
sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as
fait depuis ce temps-là.»
Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec
émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s'était affermie.
«Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitté
la chambrée de mère Françoise.
-- Qui?
-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je
vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce
jour mérite d'être connu de vous.
-- La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce
que tu es.
-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez,
vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie
vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé.
-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie,
raconte donc.»
Elle fit ce récit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la
chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations.
«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?
-- Les autres n'ont sans doute pas vécu comme moi en plein air,
car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien,
et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je
ne pense pas que ce soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la
mort.
-- La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?
-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas
que vos ouvrières vivent là.
-- Continue.»
Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer
dans l'aumuche.
«Tu n'as pas eu peur?
-- Je suis habituée à n'avoir pas peur.
-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route
de Saint-Pipoy, à gauche?
-- Oui, monsieur.
-- Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est
donc là que tu as dormi?
-- Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner
à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittée que
pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition
des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je
peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.
-- Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade?
-- Si j'osais vous dire.
-- Tu dois tout me dire.
-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de
petites filles?
-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je
ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien
long... et vide.»
Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui
accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si
heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il
prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi
depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule,
savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne
remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de
l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous
soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni
privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il
pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là
que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette
tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie
allongée par l'évocation sans doute de souvenirs pénibles.
Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi
à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle
point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce
sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner,
elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.
Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une
chanson, elle commença:
«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c'est la façon dont je me
suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et
aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m'eût été impossible,
j'ai réuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous
dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment
j'ai vécu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installée.
Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à
couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui
certainement ne lui échapperaient pas.
Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce
fut de la curiosité et de l'intérêt.
«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois.
Alors il l'interrogea pour qu'elle précisât ce que, par crainte de
le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui
montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement
de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employés
pour remplacer ce qui lui manquait:
«Tu as fait cela!»
Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la
main sur les cheveux:
«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir
qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton
bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous
sortirons.»