Chez Perrine, c'était bien souvent les événements du jour écoulé
qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois
de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de
ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur
avait commencé à la frapper, s'était-elle éveillée baignée de
sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le
sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée
à Maraucourt, sous l'influence des pensées d'espoir qui
renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces
cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur
poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer
l'avaient serrée moins fort à la gorge.
Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'était au lendemain qu'elle
pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l'atelier, ou bien à son
île, ou bien encore à ce qu'elle avait entrepris ou voulait
entreprendre pour améliorer sa situation, ses espadrilles, sa
chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s'il
obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet
qu'elle avait taché d'imposer à son esprit: tantôt un atelier dans
lequel la baguette d'une fée remplaçant le pilon de La Quille,
donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les
conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain
radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait
surgir une nouvelle île d'une beauté surnaturelle avec des
paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que
dans les rêves; ou bien encore, plus terre à terre, son
imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui
remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées
par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis,
lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la
jupe en indienne qu'elle se promettait.
Sans doute ce moyen de suggestion n'était pas infaillible, et son
imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni
assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux,
que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou
celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin
cette continuation s'enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes
nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique
qui la relevait.
Ce soir-là quand elle s'endormit dans sa hutte close, la dernière
image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi
bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie,
continuèrent son voyage d'exploration aux abords de son île.
Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu'elle rêva,
mais plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une
cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure
diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier
infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et
qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs,
ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des
pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien
qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes
les manières connues, sans en oublier une seule: à la coque, au
fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la
crème, au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux
pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait
avec des lueurs d'éclairs; et à côté de ceux-là d'autres plus
importants, et qui incontestablement étaient des chefs,
mélangeaient d'autres oeufs à des pâtes pour en faire des
pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois
qu'elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce
rêve bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la
lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que
quand le sifflet de l'usine la réveilla, elle en était encore à
suivre la préparation d'une crème au chocolat dont elle retrouva
le goût et le parfum sur ses lèvres.
Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit
qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappée dans son
voyage, ce n'était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité
de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient
dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui
donnait que du pain sec et de l'eau: et c'étaient ces oeufs qui
avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces
cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet
estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions,
qui en réalité n'étaient que des protestations.
Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces
oeufs qui n'appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les
avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n'ayant à sa
disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d'aucune sorte,
elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de
défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les
uns que les autres; mais c'est là le mérite des oeufs précisément
qu'ils n'ont pas besoin de préparations savantes: une allumette
pour mettre le feu à un petit tas de bois sec ramassé dans les
taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire
comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu'elle pût
se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au
festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait
son prix.
Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à
l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d'une obsession
comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu'à la
sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d'allumettes et
un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant
pour revenir à son entaille.
Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le
retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne l'occupait
pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la
journée, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait
onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne
couvait pas encore.
C'était là une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient
frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la
sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien.
Autrefois Perrine n'eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé
complètement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle
avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie
pour les chagrins des autres, de même que son affection pour
Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie
qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'était-
elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu,
une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et
d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains
ménagements.
Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps
arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas
dans l'aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s'en
échapperait pourrait donner l'éveil à ceux qui le verraient, mais
simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades
qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de
la fumée ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement
elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un
brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs,
tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle
égrugeait une pincée de sel pour qu'il fondît mieux. À la vérité
il lui manquait un coquetier; mais c'est là un ustensile qui n'est
indispensable qu'à qui dispose du superflu. Un petit trou fait
dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la
satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point;
à la première bouchée, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais
mangé d'aussi bon, et elle se dit qu'alors même que les marmitons
de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement
pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la
coque, cuit sous les cendres.
Réduite la veille à son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle
pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être,
ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de
son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas
fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas
accommoder d'une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien
que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles
trouvailles. Bon, très bon l'oeuf à la coque; mais bonne aussi une
soupe chaude liée avec un jaune d'oeuf. Et cette idée de soupe lui
avait trotté par la tête avec le très vif regret d'être obligée de
renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses
espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine
confiance, en lui démontrant ce qu'on peut obtenir avec de la
persévérance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'à croire
qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en
fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en métal
quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des
impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en
attendant qu'elle eût gagné l'argent nécessaire pour l'acquisition
de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se
contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les
maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.
C'était ce qu'elle se disait un matin en se rendant à son travail,
lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, à la porte d'une
maison d'où l'on avait déménagé la veille, elle vit un tas de
vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de
toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer-
blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de
légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites,
hautes, plates.
En recevant l'éclair que leur surface polie lui envoyait, elle
s'était arrêtée machinalement; mais elle n'eut pas une seconde
d'hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les
fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux;
pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu'elle la
pouvait désirer, elle n'avait qu'à tirer parti de ces vieilles
boîtes. D'un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix
de quatre boîtes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher
au pied d'une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le
soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d'industrie,
tous les menus qu'elle inventait pourraient être mis à exécution.
Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute
la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc
arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui
échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser.
Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s'avisa de les
enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après
avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin,
elles étaient à la place même où elle les avait cachées.
Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de
la fumée, ce fut dans la carrière qu'elle s'établit, espérant
trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire
des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-
blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes
de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le
couperait.
Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui
fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore
n'était-il pas du tout prouvé que si elle l'avait montrée à
quelqu'un, on eût deviné que c'était une cuiller; mais comme c'en
était une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et
d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas à
s'inquiéter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles
de table.
Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il
ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille.
Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant
pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de
lait, elle devait l'acheter.
Mais pour l'oseille elle économiserait cette dépense, par une
recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de
l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout
en n'ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés,
seraient encore très bons pour elle.
Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle
pouvait composer le menu de son dîner, maintenant qu'elle s'était
fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une
fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons
de l'étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que
fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers
qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait
achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut
qu'à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de
cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent
suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les
plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer
dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns
des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d'une
grosseur bien suffisante.