Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la
chambre où elles allaient s'installer, à laver le plancher, à
frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la
maison était construite n'avait jamais été bien certainement à
pareille fête.
Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits où
elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait
pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des
jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des
graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants
de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes
de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain
qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant
fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne
ressemblait en rien à celle qu'on obtient dans un jardin, avec des
soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour
sauvage qu'elle fût, elle n'en avait pas moins son charme de
couleur et de parfum.
Cela lui donna l'idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs,
des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des
bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'où ils chasseraient
la mauvaise odeur en même temps qu'ils l'égayeraient. Il semblait
que ces fleurs n'appartenaient à personne, puisque Palikare
pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle
n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à
Grain de Sel.
«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci.
-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.
-- Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c'était pour les
vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c'est
pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs,
moi j'aime mieux celle du vin, même il n'y a que celle-la que je
sente.»
Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y
trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa
ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil,
la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des
oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en
même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs.
Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui
habitaient de chaque côté de leur chambre: une vieille femme qui
sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores
aux couleurs du drapeau français; et un grand bonhomme courbé en
deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu'il
semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans
tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au
tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de
Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un
parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait
aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et
vendre à l'abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme
au tablier, c'était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de
vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme
un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous
lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait
pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.
Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put
alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment
de douce surprise:
«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.
-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse
de te faire plaisir!»
Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur
de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la
malade osât s'en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu'elles
ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?
Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et
quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce
qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner
chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle
ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne
respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment
gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le
produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin
prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus,
où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle
parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois été exposés
à la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient
quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain.
Mais ce n'était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les
montagnes, ils avaient toujours l'espérance, qui se réalisait
souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui
leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe,
ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs,
bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire
photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'à Paris il n'y a
rien à attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le
leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,
c'est qu'elle devait répondra à cette question, elle ne sachant
rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre
la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère
incapable de s'ingénier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie
mère, quand elle ne se sentait qu'une enfant.
Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée
et fortifiée; mais il n'en était pas ainsi, et bien que sa mère ne
se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot
habituel: «Cela va aller», elle voyait qu'en réalité «cela
n'allait pas»: pas de sommeil, pas d'appétit, la fièvre, un
affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser,
si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne
l'abusaient point.
Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu'elle craignait pour
l'ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le
docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet
cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire;
mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le
courage de l'arrêter.
«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas
d'égale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que
ceux qui pressent?
-- Qu'est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d'un ton fâché.
Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout.
«Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui
et que nous n'en recevrons que demain; alors...»
Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d'oeil rapide çà et
là, comme s'il voyait pour la première fois leur misère, il remit
son carnet dans sa poche:
«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne
presse, celui d'hier peut être encore continué aujourd'hui.
«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si
rien ne pressait, c'était que sa mère ne se trouvait pas aussi mal
qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore espérer et
attendre.
Le mercredi était le jour qu'elle attendait, mais son impatience
de le voir arriver était traversée par l'émotion douloureuse avec
laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par
l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre côté, il devait la
séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa
mère, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot à son ami qui,
n'ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à manger
autant qu'il voulait après tant de privations, ne s'était jamais
montré si joyeux. Dès qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou
cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot,
et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu'à ce
qu'elle fût près de lui; mais aussitôt qu'elle lui avait mis la
main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui
posait la tête sur l'épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient
ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des
yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours.
«Si tu savais!» murmurait-elle doucement.
Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux
satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture,
les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne
du monde. D'ailleurs, il s'était fait un ami de Grain de Sel, de
qui il recevait des marques d'amitié qui flattaient sa
gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de
se détacher, il s'était approché de Grain de Sel occupé à triquer
les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là.
C'était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel
d'avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main,
de façon à n'être point obligé de se lever lorsque l'envie de
boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là,
tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui,
mais précisément parce qu'il s'y appliquait et s'y échauffait, la
soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tardé
à se faire sentir. Au moment où, s'interrompant, il allait prendre
sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou
tendu.
«Qu'est-ce que tu fais là, toi?»
Comme le ton n'était pas grondeur, l'âne n'avait pas bougé.
«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes
les idées tournaient toujours autour du mot boire.
Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu'il emplissait, il
l'avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors celui-ci
considérant l'invitation comme sérieuse avait fait deux pas de
plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manières qu'elles
fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait
aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu'au bord.
«Oh! la! la! la!», s'écria Grain de Sel en riant aux éclats.
Et il se mit à appeler:
«La Marquise! la Carpe!»
À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu'un chiffonnier chargé de sa
hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon
dont la profession était d'être marchand de pâte de guimauve et de
parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet
tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons
jaunes, bleus, rouges, comme l'eût fait une fileuse de sa
quenouille.
«Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise.
-- Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.»
De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme
la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des
exclamations des gens qui le regardaient.
«J'avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l'un,
mais je ne le croyais pas.
-- C'est un poivrot! dit un autre.
-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant à Grain
de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.
-- Ça ferait la paire.»
Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour
lui et proposa à Perrine de l'accompagner le mercredi au Marché
aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle
n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux
chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y
prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans
se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des
histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable
de se défendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idée de
s'attaquer à elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire
la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le
caresser et de l'embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle
ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre
ami! et elle ne pouvait s'arrêter à cette pensée sans revoir les
ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre
entière, l'âne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis
que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues
et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de
la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
n'était-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il
partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne
pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses
maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n'avaient
même pas conscience de leur cruauté.
Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui
passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand
Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de
Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant
d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui
parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de
Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami?
Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par
Perrine, et à travers des rues, où il n'y avait que peu de
voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large,
aboutissant à un grand jardin.
«C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu'ils
n'ont pas un âne comme le tien.
-- Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine
pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n'ont qu'à se
promener.
Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idée:
«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas...
parce que le gouvernement...»
Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.
Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si
active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se
diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux
ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant
lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les
charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en
esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'âne. Mais lui, qui
n'avait pas les mêmes préoccupations, n'était pas embarrassé pour
leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un
concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs
mêlaient leur mot.
Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande
grille au delà de laquelle s'étendait un vaste espace que des
lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se
trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre.
Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de
regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir
la grille, il refusa d'avancer. Avait-il deviné que c'était un
marché où l'on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur?
Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait
sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa
résistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrière il le
ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se
permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en
reculant et en entraînant Perrine.
Quelques curieux s'étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle
autour d'eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des
porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et
donnait son conseil sur les moyens à employer pour l'obliger à
passer la porte.
«V'là un âne qui donnera de l'agrément à l'imbécile qui
l'achètera», dit une voix.
C'était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi
Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester.
«C'est un malin, dit-il; comme il a deviné qu'on va le vendre, il
fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres.
-- Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait
fait l'observation.
-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?
-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?
-- C'est ma foi vrai.»
Et ils se donnèrent la main.
«C'est à vous l'âne?
-- Non, c'est à cette petite.
-- Vous le connaissez?
-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin
d'un bon âne, je vous le recommande.
-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin.
-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de
payer un droit là-dedans.
-- D'autant mieux qu'il paraît décidé à ne pas entrer.
-- Je vous dis que c'est un malin.
-- Si je l'achète ce n'est pas pour faire des malices, ni pour
boire des verres, mais pour travailler.
-- Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s'arrêter.
-- De Grèce!...»
Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait
n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile,
maintenant qu'il n'avait plus à entrer dans le marché, Palikare
venait derrière elle, sans même qu'elle eût à tirer sur le licol.
Qu'était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le
visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le
costume composé d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en
cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte
pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'était
son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et
il n'avait rien de dur ni de méchant.
Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie
s'étaient arrêtés devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur
une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec
deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux,
tenant toujours son âne.
«Vous allez voir s'il est malin», dit Grain de Sel en avançant son
verre plein.
Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées
aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l'en empêcher.
«Hein!» dit Grain de Sel triomphant.
Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:
«Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour
traîner ma charrette et mes peaux de lapin.
-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grèce attelé à une roulotte.
-- Ça, c'est autre chose.»
Et l'examen de Palikare commença en détail et avec attention;
quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle
voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrêté à l'avance avec
Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu'elle dit.
Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne
vendu sans garantie! C'était se moquer du monde.» Et le malheureux
Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux
sabots. «Vingt francs, c'était tout ce qu'il valait; et encore...
-- C'est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous
allons le conduire au marché.»
Perrine respira, car la pensée de n'obtenir que vingt francs
l'avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse;
alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les
plus pressants?
«Savoir s'il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit
La Rouquerie.
Jusqu'à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement,
mais arrivé là il s'arrêta, et comme elle insistait en lui parlant
et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.
«Palikare, je t'en prie, s'écria Perrine éplorée, Palikare!»
Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.
De nouveau on s'était rassemblé autour d'eux et l'on plaisantait.
«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.
-- Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.
-- Tapez dessus.»
Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.
«Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne
trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garçon;
mais, dépêchez-vous de les prendre ou j'en achète un autre.»
Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en
même temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait
paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un
sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue:
«Avancez ou reculez, ne restez pas là.»
Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait
pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu'il comprit qu'elle
renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite
docilité en remuant les oreilles d'un air de contentement.
«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en
pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire
ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait
bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des-
Rentiers n'est pas si loin.»
Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait
trop longue pour lui.
«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton
âne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme.
-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans
ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir
l'immensité.
-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.»
En effet, la rue du Château-des-Rentiers n'est pas bien loin du
Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour
arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du
Champ Guillot.
Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant
la tête de ses larmes qu'elle l'embrassa après l'avoir attaché
dans une petite écurie.
«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.
-- Nous nous aimions tant!»
V
«Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'était sur cent
qu'elles avaient établi leurs calculs?»
Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications
depuis la Maison-Blanche jusqu'à Charonne, mais sans lui trouver
de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains
de sa mère l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à
quoi et comment il allait être employé.
Ce fut sa mère qui en décida:
«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,
-- Es-tu assez bien?
-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en
espérant un rétablissement qui ne viendra pas... ici. Et en
attendant nos ressources se sont épuisées, comme s'épuiseraient
celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure.
J'aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de
misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus
elle fera pitié. Il faut, il faut partir.
-- Aujourd'hui?
-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit
sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d'apprendre
les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est
celui du Nord; la gare d'arrivée, Picquigny.
Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en
cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un
indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et
moins fatigant que d'aller à la gare du Nord, qui est bien loin de
Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le
matin: l'un à six heures, l'autre à dix heures, et que la place
pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt-
cinq.
«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une
voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la
gare puisqu'elle est éloignée. J'aurai bien des forces jusqu'au
fiacre.
Cependant elle n'en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures,
elle voulut, en s'appuyant sur l'épaule de sa fille, gagner la
voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver,
bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue:
le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle
serait tombée.
«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiète pas, cela
va aller.»
Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les
regardait partir apportât une chaise; c'était un effort désespéré
qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration
s'arrêta, la voix lui manqua.
«Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne
sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous
deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas
partir... tout de suite.»
C'était une femme d'expérience que la Marquise; presque aussitôt
que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et
la respiration se rétablit; mais au bout d'un certain temps, comme
elle voulut s'asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.
«Vous voyez qu'il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton
du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous
prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe;
car c'est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est
celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève
à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait!
il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.»
Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s'était
remis au travail.
«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?»
demanda-t-elle.
Ce fut par un sourire qu'il répondit, et tout de suite il ôta le
couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée
devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se
répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux
écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude
en même temps que de fierté.
«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre
femme, ça la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous
savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.»
La Carpe leva les bras au Ciel.
«C'est bien triste pour cette petite.»
La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui
disait:
«Qu'y pouvons-nous?»
Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre,
mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne
s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux
n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.
Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour
ne pas perdre une goutte de bouillon.
«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du
matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les
lèvres.»
Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la
bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une
nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.
Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise
le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine
à le boire.
«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»
N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à
tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise
se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que
d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose.
Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement
à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:
«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le
chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est
plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement.
C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la
vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller
mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût
rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son
matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans
la somnolence.
Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l'idée de la mort, qui
obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors
même qu'elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes,
qu'ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante.
Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle?
C'est à cinquante ans, à soixante ans qu'on meurt, et elle n'en
avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour être condamnée à une
mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des
mères, qui n'avait jamais été que bonne pour les siens et pour
tous? Cela n'était pas possible. Au contraire, la guérison
l'était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le
prouver, même dans cette somnolence, qu'elle se disait n'être
qu'un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations.
Quand, malgré tout, le doute l'étreignait trop cruellement, elle
demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans
son espérance:
«Puisqu'elle n'est pas morte dans sa première syncope, c'est
qu'elle ne doit pas mourir.
-- N'est-ce pas?
-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.»
Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère
on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se
demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie,
car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant
terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre,
surtout pour l'imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où
iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible
qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que
les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à
Maraucourt?
Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des
moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une
intensité si poignante, qu'elle se demandait, baignée de sueur, si
elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir
qu'elle se trouvait dans cet état d'appréhension et
d'anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu'elle
tenait dans les siennes, la serrait.
«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette
pression dans la réalité.
-- Te parler, car l'heure est venue des dernières et suprêmes
paroles.
-- Oh! maman...
-- Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton
émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J'aurais
voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je
me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit
être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de
reculer encore.»
Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses
idées vacillantes. «Il faut nous séparer...»
Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put
contenir.
«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me
demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois
orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait.
Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures,
demain peut-être.»
L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre
qu'après un certain temps.
«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir;
pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une
double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est
mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton
père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être utile plus
tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand
soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur
de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le
montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens
tout ce que je te dis?'
-- Oui, maman, oui.
-- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas
t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien à faire à Paris et
que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir
immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as
assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas;
mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas
manger que rester à Paris. Tu me le promets?
-- Je te le promets.
-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque
un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.»
Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre
contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle
resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,
«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété,
éperdue de désespoir, maman!»
Cet appel la ranima:
«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent
qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai encore des recommandations
à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce
que je t'ai déjà dit, attends.»
Après un moment, elle reprit:
«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque
rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce
sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant
aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est là.... Mais j'ai
espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne
t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis.»
Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase:
«Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec
cette pensée, et l'espérance de vivre à jamais dans ton coeur.»
Cela fut dit avec l'exaltation d'une prière qu'elle jetait vers le
ciel; puis aussitôt, comme si elle s'était épuisée dans cet
effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non
syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration
pantelante.
Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère
restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l'enclos
qu'elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le
coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s'être trop
longtemps contenue.
Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis,
comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle
qu'elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour
tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses
larmes et ses spasmes de désespoir.
Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir
où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses
sanglots que pour les laisser éclater plus violents.
Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois
peut-être, le marchand de sucre qui l'avait observée sortit de
chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s'approchant
d'elle:
«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyée.
-- Oh! monsieur...
-- Eh bien, tiens, prends ça, -- il tendit ses bâtons de sucre,
les douceurs c'est bon pour la peine.»