La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchée
prés d'elle, tout habillée sur la planche, avec un fichu roulé qui
lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau
qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraîche:
elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l'aube,
le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit
grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule
couverture un peu chaude qui leur restât.
Malgré son désir d'aller chercher le médecin aussitôt que
possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui
demander le nom et, l'adresse d'un bon médecin, si ce n'était a
lui?
Bien sûr qu'il connaissait un bon médecin, et un fameux qui
faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de
rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, près de l'église; pour
trouver la rue Riblette il n'y avait qu'à suivre le chemin de fer
jusqu'à la gare.
En entendant parler d'un médecin fameux qui faisait les visites en
voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le
payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel
en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. À la fin il
comprit:
«Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de
quarante sous. Et pour être sûre qu'il vienne, tu feras bien de
les lui remettre d'avance.»
En suivant les indications qui lui avaient été données, elle
trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n'était
point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la
rue, à la porte d'une remise derrière laquelle on était en train
d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et
en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait a venir, ce
qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui
demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ
Guillot.
Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle
de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard; s'il ne la
guérissait point instantanément, au moins allait-il l'empêcher de
souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte,
lorsque son père avait été malade. Mais c'était en pleine
montagne, dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait
appelé sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un
barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai médecin comme on
en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort,
comme devait l'être celui-là, puisqu'on le disait fameux.
Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme
ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de
labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le
médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d'une
barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard.
Avant qu'il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui
exposait sa demande.
«Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.
-- Non monsieur, c'est ma mère qui est malade, très malade.
-- Qu'est-ce que c'est ta mère?
-- Nous sommes photographes.»
Il mit le pied sur le marchepied.
Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous.
«Nous pouvons vous payer.
-- Alors, c'est trois francs.»
Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra
dans la poche de son gilet.
«Je serai près de ta mère d'ici un quart d'heure.»
Elle fît en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la
bonne nouvelle:
«Il va te guérir, maman, c'est un vrai médecin celui-là.»
Et vivement elle s'occupa de sa mère, lui lava le visage, les
mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et
soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut
d'autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus
misérable encore.
Elles n'eurent pas une trop longue attente à endurer: un roulement
de voiture annonça l'arrivée du médecin et Perrine courut au-
devant de lui.
Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui
montra la roulotte.
«C'est dans notre voiture que nous habitons», dit-elle.
Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa
paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec
sa clientèle; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage
comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchée sur son matelas,
dans cet intérieur dénudé.
«Tirez la langue, donnez-moi la main.»
Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin
n'ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s'établit un
diagnostic auprès des pauvres gens; en moins d'une minute son
examen fut fait.
«Il faut entrer à l'hôpital», dit-il.
La mère et la fille poussèrent un même cri d'effroi et de douleur.
«Petite, laisse-moi seul avec ta maman», dit le médecin d'un ton
de commandement.
Perrine hésita une seconde; mais, sur un signe de sa mère, elle
quitta la roulotte, dont elle ne s'éloigna pas.
«Je suis perdue? dit la mère à mi-voix.
-- Qui est-ce qui parle de ça: vous avez besoin de soins que vous
ne pouvez pas recevoir ici.
-- Est-ce qu'à l'hôpital j'aurais ma fille?
-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.
-- Nous séparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule à Paris? que
deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa
main dans la mienne.
-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où
le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre;
le pouvez-vous?
-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-être.
-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la
chambre n'est pas tout, il faut des médicaments, une bonne
nourriture, des soins: ce que vous auriez à l'hôpital.
-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me séparer de ma
fille. Que deviendrait-elle?
-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que
je devais.»
Il appela:
«Petite.»
Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques
lignes sur une feuille blanche, qu'il détacha:
«Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de
l'église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet nº 1; tu
lui feras boire d'heure en heure la potion nº 2; le vin de
quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle
voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.»
Elle voulut l'accompagner pour le questionner:
«Maman est bien malade?
-- Tâche de la décider à entrer à l'hôpital.
-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir?
-- Sans doute, je l'espère; mais je ne peux pas lui donner ce
qu'elle trouverait à l'hôpital. C'est folie de n'y pas aller;
c'est pour ne pas se séparer de toi qu'elle refuse: tu ne serais
pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisée et délurée.»
Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture; Perrine eût
voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.
Alors elle revint à la roulotte.
«Qu'a dit le médecin? demanda la mère.
-- Qu'il te guérirait.
-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs;
prends tout l'argent.»
Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut
lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant;
«Vous avez de quoi payer?» dit-il.
Elle ouvrit la main.
«C'est sept francs cinquante», dit le pharmacien qui avait fait
son calcul.
Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs
quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche à deux
francs; il lui manquait donc treize sous.
«Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin
d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?
-- Ah! non par exemple.»
Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte,
désespérée, anéantie.
«Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize
sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt.»
Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni
faire crédit de treize sous, ni accepter le florin:
«Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous
viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer
les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs
cinquante.»
Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain
viennois, qui devait provoquer l'appétit de sa mère, et revint
toujours courant au Champ Guillot.
«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain,
comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman?
-- Oui, ma chérie.»
Toutes deux étaient pleines d'espérance et Perrine d'une foi
absolue; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il
allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompée? quand
on demande la vérité à un médecin, il doit la dire.
C'est un merveilleux apéritif que l'espoir; la malade, qui depuis
deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du
petit pain.
«Tu vois, maman, disait Perrine.
-- Cela va aller.»
En tout cas, son irritabilité nerveuse s'émoussa; elle éprouva un
peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de
Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour
vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus
facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes
choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes,
matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en était
pas de même, parce qu'il n'achetait pas de bêtes, excepté les
petits chiens, et son avis était qu'on devait attendre au mercredi
pour le vendre au Marché aux chevaux.
Le mercredi c'était bien loin, car, dans sa surexcitation
d'espérance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mère
aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à
attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles
pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger
des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur
encore, qu'on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le
prix payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait
au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt,
elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le
perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux
de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie,
se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec
ses deux maîtresses auprès de lui!
Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes
avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle
imaginait sans la préciser, Grain de Sel n'offrit que quinze
francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, après
l'avoir longuement examinée.
«Quinze francs!
-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez
que je fasse de ça?»
Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les
diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en
haussant les épaules d'un air de pitié méprisante.
Tout ce qu'elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une
augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et
l'engagement que la roulotte ne serait dépecée qu'après leur
départ, de façon à pouvoir jusque-là l'habiter pendant la journée,
ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester
enfermée dans la maison.
Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres
qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait
précieuse, car, malgré l'orgueil avec lequel il parlait de ses
appartements, et qui n'avait d'égal que son mépris pour la
roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu'il
fallait leur détresse pour l'accepter.
À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n'étaient pas en
toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte: tout à
l'entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel
faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries:
verres cassés, os, ferrailles: tandis qu'à l'intérieur le couloir
et. des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient
celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons,
bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses
innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les
ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'âcres odeurs
qui prenaient à la gorge.
Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas
empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:
«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je
sois là pour recevoir et «triquer» ce qu'ils apportent.
-- Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle.
-- Bien sûr qu'il les connaît; il est venu plus d'une fois à côté
quand il a soigné la Marquise.»
Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il
savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et
puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mère pouvait bien
en habiter une autre.
«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés
aux trois sous pour l'âne et aux six sous pour la roulotte.
-- Vous l'avez achetée?
-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la
payer,»
Elle ne trouva rien à répondre; ce n'était pas la première fois
qu'elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent elle l'avait été
plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par
croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment
de ceux qui n'ont pas.