Heureuse et fière de son succès, Madame d'Aulnay traversa d'un pas léger
le long et étroit corridor qui partait de la Bibliothèque, et entra à
droite dans une jolie chambre fournie de tout ce qui pouvait donner du
confort, mais dans laquelle régnait en ce moment-là une grande
confusion. Des châles et des écharpes gisaient éparpillés sur les
chaises, pendant qu'une valise ouverte et quantité de cartons étaient
amoncelés sur le plancher.
Debout devant un grand miroir et mettant la dernière main à
l'arrangement des flots de sa chevelure, se tenait une jeune fille à la
taille légère et exquise, au visage plein de charme et d'expression.
--Déjà habillée, charmante cousine! s'écria en souriant Madame d'Aulnay.
Avec très-peu tu as fait beaucoup, reprit-elle en jetant un coup-d'oeil
significatif et peut-être dédaigneux sur la robe gris-sombre, aussi unie
dans sa façon que dans ses matériaux, que portait la jeune fille. Mais,
approche donc que je t'examine de plus près; d'ici je ne fais que
t'entrevoir.
Joignant l'action aux paroles, elle attira son amie près de la fenêtre;
puis, écartant le lourd rideau de damas qui empêchait le jour de
pénétrer entièrement dans la chambre:
--Sais-tu bien, Antoinette, que tu es devenue véritablement belle!
exclama-t-elle. Quel teint!...
--Assez! assez! Lucille, interrompit celle qui était l'objet de ces
éloges, en portant ses jolies petites mains sur sa figure, comme pour
cacher la rougeur qui en couvrait la surface. C'est exactement ce que
m'a prédit Madame Gérard lorsque je suis partie de la maison.
--Je t'en prie, raconte-moi ce qu'a dit cette ennuyeuse, pointilleuse et
scrupuleuse vieille gouvernante? Viens me dire cela.
Et, faisant asseoir sa jeune compagne dans un fauteuil bien bourré, elle
en approcha un autre et se jeta dans ses molles profondeurs.
--D'abord, dit Antoinette entrant en matière, elle a fait tout en son
pouvoir et a plus glosé pendant une semaine que je ne l'avais entendue
pendant un long mois, pour induire mon père à m'empêcher de venir ici.
Elle a parlé de mon extrême jeunesse et de ma complète inexpérience, des
dangers et des piéges qui environneraient mes pas, et alors, chère
Lucille,--te le dirai-je?--elle a fait allusion à toi.
--Et qu'a-t-elle donc dit de moi?
--Rien de bien terrible; seulement, que tu étais une femme gracieuse,
belle, accomplie, charmante;--ah! ah! c'est maintenant ton tour de
rougir;--mais que tu étais éminemment incapable de remplir la charge si
pleine de responsabilité de servir de mentor à une jeune fille de dix
sept ans. Établissant un contraste entre nous, elle a prétendu que du
contact de ton caractère plein d'imagination, léger et impulsif, avec
mon esprit étourdi, enfantin et romanesque, il ne pouvait résulter rien
de bon en me confiant pendant six longs mois à ta direction.
--Et qu'a répondu l'oncle de Mirecourt à tout cela!
--Pas grand'chose d'abord, mais je suis tentée de croire que cette
pauvre Madame Gérard en a beaucoup trop dit. Tu sais que papa se pique
fort d'avoir une large part de cette _fermeté_--pour employer un terme
peu sévère--qui a constitué de temps immémorial un des attributs de
notre famille. Aussi, aux instances de Madame Gérard, il avait commencé
par répondre que, comme j'avais dix-sept ans, il était temps que je
visse un peu la société, ou du moins la vie des villes,--qu'après tout
Madame d'Aulnay était sa nièce, femme aimable et pleine de coeur, et une
foule d'autres éloges flatteurs dont je t'épargnerai l'énumération afin
de ne pas trop flageller ta modestie. Cependant, les choses menacèrent
un moment de tourner contre nous, car papa a une grande confiance dans
le jugement de Madame Gérard, et il finit par faire remarquer qu'en
effet je pourrais bien remettre à un autre hiver ma promenade à la
ville. A cette déclaration, accablée par la chute de mes espérances, je
fondis en pleurs. Cette circonstance trancha la difficulté. Papa revint
sur sa première décision et déclara qu'il m'avait presque donné sa
parole, et qu'à moins que je ne l'en dégageasse moi-même, il devait la
tenir. Madame Gérard alors s'en prit à moi, et pendant deux jours, par
ses prières et ses instances, elle m'a rendue très-malheureuse. Un
moment, je voulus faire le sacrifice de cette promenade et me rendre à
ses prières, et j'étais bien près d'y céder, lorsque je reçus ta
dernière lettre si bonne et si pressante. Après en avoir pris
connaissance, j'embrassai tendrement Madame Gérard--pourquoi ne le
ferai-je pas? depuis ma plus tendre enfance elle a été pour moi une amie
pleine d'affection,--et je la priai de me pardonner pour cette fois si
je lui désobéissais. Elle a dit.... Mais qu'importe? me voilà!
--Et tu es très-bien venue, ma chère petite cousine. Je déclare que je
n'aurais eu ni le coeur ni le courage d'entrer dans la campagne de cette
saison sans un auxiliaire aussi précieux que toi. Tu es une riche
héritière, une jolie fille, de haute naissance: tu vas rencontrer ici
l'élite même de ces élégants étrangers Anglais.
--Anglais! répéta Antoinette en faisant un léger mouvement de surprise.
Oh! Lucille, papa en abhorre même le nom.
--Qu'est-ce que cela fait? Si nous ne les avons pas, qui aurons nous?
Nos chers officiers Français, ainsi que la fleur de notre jeune noblesse
nous ont laissés pour toujours; ceux de ces derniers qui restent au pays
sont dispersés dans les campagnes, enfermés dans de lugubres Seigneuries
ou de vieux Manoirs solitaires; ils ne seraient que des visiteurs
incertains et d'occasion. Assurément, je n'ouvrirai pas mes salons, qui
ont été fréquentés tous les soirs, pendant si longtemps, par des hommes
comme le colonel de Bourlamarque et ses chevaleresques compagnons, à des
employés au gouvernement inférieur que nos maîtres Anglais n'ont pas
même jugé dignes d'être destitués. Mais, dis-moi, les deux jeunes
Léonard doivent-elles venir à la ville prochainement?
--Oui, j'ai reçu hier une lettre de Louise qui m'annonce qu'elles
doivent venir toutes deux passer une couple de mois à Montréal chez leur
tante.
--Tant mieux: elles sont jolies, élégantes, elles seront par conséquent
ajoutées à notre cercle. Mais, je dois t'avertir à temps qu'il faut que
tu aies pour mardi prochain une jolie toilette de bal dont je me propose
de surveiller en personne l'achat et la confection. J'ai décidé que nous
célébrerions _la Ste. Catherine_ avec tout l'éclat possible. En
attendant, je dois te dire que si tu t'ennuies quelque peu lorsque tu
seras seule dans ta chambre, tu n'auras qu'à te poster près de la
fenêtre à toutes les heures de relevée: tu pourras voir de là les
superbes tournures de nos futurs invités qui se promènent constamment
dans la rue.
--En connais-tu quelques-uns, Lucille?
--Je n'ai fait la connaissance que d'un seul, mais je puis te dire que
si les autres lui ressemblent seulement, nous ne regretterons assurément
pas autant les braves compagnons du chevalier de Lévis. Le Major
Sternfield--tel est son nom--et il a mis tout le régiment à ma
disposition, m'assurant que ses officiers se rendraient également
empressés et agréables,--le Major Sternfield donc est très-joli, de
manières polies et courtoises, en un mot c'est un homme du monde
accompli. Il s'est fait présenter ici par le jeune Foucher, et quoique,
de prime abord, je l'aie reçu avec un peu de réserve, ma froideur
apparente a bientôt cédé au charme de ses hommages pleins de déférence
et à la délicate flatterie de ses manières. A toutes ces perfections, le
charmant homme joint encore celle de parler très-bien le français: il
m'a dit avoir passé deux ans à Paris. En partant, il m'a demandé la
permission de revenir bientôt avec deux de ses amis qui désirent
vivement, paraît-il, se faire présenter ici.
--Et qu'est-ce que mon cousin d'Aulnay dit de tout cela?
--En vrai philosophe, en bon et sensible mari qu'il est, il murmure
d'abord, mais finit par se soumettre. Et il vaut mieux pour nous deux
qu'il en soit ainsi, car quoiqu'il n'existe qu'une très faible sympathie
entre lui et moi,--lui, étant un homme positif, pratique et savant,
tandis que moi je suis d'un tempérament romanesque et enthousiaste ne
pouvant souffrir la vue d'un livre, à moins que ce ne soit un roman ou
une poésie sentimentale--nous sommes heureux, en dépit de cette
frappante disparité de goûts et de caractère, et nous avons l'un pour
l'autre un mutuel attachement.
--Aimais-tu beaucoup M. d'Aulnay lorsque vous vous êtes mariés? demanda
tout-à-coup mais avec hésitation Antoinette qui avait la conscience de
parler d'un sujet jusque-là défendu à sa jeune imagination.
--Oh! non, chère. Mes parents, quoique remplis de bonté et d'indulgence
à mon égard, se montrèrent inflexibles sur cette question de mon
mariage. Ils se contentèrent simplement de m'informer que M. d'Aulnay
était le mari qu'ils m'avaient destiné et que je lui serais unie dans
cinq semaines. Je pleurai presque sans interruption pendant huit jours.
Mais, maman m'ayant promis que je choisirais moi-même mon trousseau qui
serait aussi riche et aussi coûteux que je pourrais le désirer, je fus
tellement occupée par mes emplettes et mes modistes, que je n'eus plus
de temps à donner à l'expansion de mes regrets, jusqu'au jour de mon
mariage. Eh! bien, malgré cela, je te déclare que je suis heureuse, car
M. d'Aulnay s'est toujours montré indulgent et généreux; mais, ma chère
enfant, l'expérience a été terriblement hasardée, car elle aurait pu se
terminer par une longue vie de misère.... Rappelle-toi, Antoinette,
continua-t-elle avec un petit air de sentimentalisme, que la base la
plus solide d'un mariage heureux, c'est l'amour réciproque et une
parfaite communauté d'âme et de sentiments.
Apparemment l'estime mutuelle, la dignité morale et la prudence dans un
choix convenable ne comptaient pour rien aux yeux de Madame d'Aulnay.
Après cet exposé, nous demanderons au lecteur si la digne gouvernante
n'avait pas eu raison d'élever la voix contre l'idée de remettre entre
les mains d'un tel mentor une jeune fille comme Antoinette de Mirecourt,
avec son inexpérience d'enfant, douée d'une imagination aussi poétique,
d'un coeur aussi ardent, aussi passionné?