II.

Heureuse et fière de son succès, Madame d'Aulnay traversa d'un pas léger

le long et étroit corridor qui partait de la Bibliothèque, et entra à

droite dans une jolie chambre fournie de tout ce qui pouvait donner du

confort, mais dans laquelle régnait en ce moment-là une grande

confusion. Des châles et des écharpes gisaient éparpillés sur les

chaises, pendant qu'une valise ouverte et quantité de cartons étaient

amoncelés sur le plancher.

Debout devant un grand miroir et mettant la dernière main à

l'arrangement des flots de sa chevelure, se tenait une jeune fille à la

taille légère et exquise, au visage plein de charme et d'expression.

--Déjà habillée, charmante cousine! s'écria en souriant Madame d'Aulnay.

Avec très-peu tu as fait beaucoup, reprit-elle en jetant un coup-d'oeil

significatif et peut-être dédaigneux sur la robe gris-sombre, aussi unie

dans sa façon que dans ses matériaux, que portait la jeune fille. Mais,

approche donc que je t'examine de plus près; d'ici je ne fais que

t'entrevoir.

Joignant l'action aux paroles, elle attira son amie près de la fenêtre;

puis, écartant le lourd rideau de damas qui empêchait le jour de

pénétrer entièrement dans la chambre:

--Sais-tu bien, Antoinette, que tu es devenue véritablement belle!

exclama-t-elle. Quel teint!...

--Assez! assez! Lucille, interrompit celle qui était l'objet de ces

éloges, en portant ses jolies petites mains sur sa figure, comme pour

cacher la rougeur qui en couvrait la surface. C'est exactement ce que

m'a prédit Madame Gérard lorsque je suis partie de la maison.

--Je t'en prie, raconte-moi ce qu'a dit cette ennuyeuse, pointilleuse et

scrupuleuse vieille gouvernante? Viens me dire cela.

Et, faisant asseoir sa jeune compagne dans un fauteuil bien bourré, elle

en approcha un autre et se jeta dans ses molles profondeurs.

--D'abord, dit Antoinette entrant en matière, elle a fait tout en son

pouvoir et a plus glosé pendant une semaine que je ne l'avais entendue

pendant un long mois, pour induire mon père à m'empêcher de venir ici.

Elle a parlé de mon extrême jeunesse et de ma complète inexpérience, des

dangers et des piéges qui environneraient mes pas, et alors, chère

Lucille,--te le dirai-je?--elle a fait allusion à toi.

--Et qu'a-t-elle donc dit de moi?

--Rien de bien terrible; seulement, que tu étais une femme gracieuse,

belle, accomplie, charmante;--ah! ah! c'est maintenant ton tour de

rougir;--mais que tu étais éminemment incapable de remplir la charge si

pleine de responsabilité de servir de mentor à une jeune fille de dix

sept ans. Établissant un contraste entre nous, elle a prétendu que du

contact de ton caractère plein d'imagination, léger et impulsif, avec

mon esprit étourdi, enfantin et romanesque, il ne pouvait résulter rien

de bon en me confiant pendant six longs mois à ta direction.

--Et qu'a répondu l'oncle de Mirecourt à tout cela!

--Pas grand'chose d'abord, mais je suis tentée de croire que cette

pauvre Madame Gérard en a beaucoup trop dit. Tu sais que papa se pique

fort d'avoir une large part de cette _fermeté_--pour employer un terme

peu sévère--qui a constitué de temps immémorial un des attributs de

notre famille. Aussi, aux instances de Madame Gérard, il avait commencé

par répondre que, comme j'avais dix-sept ans, il était temps que je

visse un peu la société, ou du moins la vie des villes,--qu'après tout

Madame d'Aulnay était sa nièce, femme aimable et pleine de coeur, et une

foule d'autres éloges flatteurs dont je t'épargnerai l'énumération afin

de ne pas trop flageller ta modestie. Cependant, les choses menacèrent

un moment de tourner contre nous, car papa a une grande confiance dans

le jugement de Madame Gérard, et il finit par faire remarquer qu'en

effet je pourrais bien remettre à un autre hiver ma promenade à la

ville. A cette déclaration, accablée par la chute de mes espérances, je

fondis en pleurs. Cette circonstance trancha la difficulté. Papa revint

sur sa première décision et déclara qu'il m'avait presque donné sa

parole, et qu'à moins que je ne l'en dégageasse moi-même, il devait la

tenir. Madame Gérard alors s'en prit à moi, et pendant deux jours, par

ses prières et ses instances, elle m'a rendue très-malheureuse. Un

moment, je voulus faire le sacrifice de cette promenade et me rendre à

ses prières, et j'étais bien près d'y céder, lorsque je reçus ta

dernière lettre si bonne et si pressante. Après en avoir pris

connaissance, j'embrassai tendrement Madame Gérard--pourquoi ne le

ferai-je pas? depuis ma plus tendre enfance elle a été pour moi une amie

pleine d'affection,--et je la priai de me pardonner pour cette fois si

je lui désobéissais. Elle a dit.... Mais qu'importe? me voilà!

--Et tu es très-bien venue, ma chère petite cousine. Je déclare que je

n'aurais eu ni le coeur ni le courage d'entrer dans la campagne de cette

saison sans un auxiliaire aussi précieux que toi. Tu es une riche

héritière, une jolie fille, de haute naissance: tu vas rencontrer ici

l'élite même de ces élégants étrangers Anglais.

--Anglais! répéta Antoinette en faisant un léger mouvement de surprise.

Oh! Lucille, papa en abhorre même le nom.

--Qu'est-ce que cela fait? Si nous ne les avons pas, qui aurons nous?

Nos chers officiers Français, ainsi que la fleur de notre jeune noblesse

nous ont laissés pour toujours; ceux de ces derniers qui restent au pays

sont dispersés dans les campagnes, enfermés dans de lugubres Seigneuries

ou de vieux Manoirs solitaires; ils ne seraient que des visiteurs

incertains et d'occasion. Assurément, je n'ouvrirai pas mes salons, qui

ont été fréquentés tous les soirs, pendant si longtemps, par des hommes

comme le colonel de Bourlamarque et ses chevaleresques compagnons, à des

employés au gouvernement inférieur que nos maîtres Anglais n'ont pas

même jugé dignes d'être destitués. Mais, dis-moi, les deux jeunes

Léonard doivent-elles venir à la ville prochainement?

--Oui, j'ai reçu hier une lettre de Louise qui m'annonce qu'elles

doivent venir toutes deux passer une couple de mois à Montréal chez leur

tante.

--Tant mieux: elles sont jolies, élégantes, elles seront par conséquent

ajoutées à notre cercle. Mais, je dois t'avertir à temps qu'il faut que

tu aies pour mardi prochain une jolie toilette de bal dont je me propose

de surveiller en personne l'achat et la confection. J'ai décidé que nous

célébrerions _la Ste. Catherine_ avec tout l'éclat possible. En

attendant, je dois te dire que si tu t'ennuies quelque peu lorsque tu

seras seule dans ta chambre, tu n'auras qu'à te poster près de la

fenêtre à toutes les heures de relevée: tu pourras voir de là les

superbes tournures de nos futurs invités qui se promènent constamment

dans la rue.

--En connais-tu quelques-uns, Lucille?

--Je n'ai fait la connaissance que d'un seul, mais je puis te dire que

si les autres lui ressemblent seulement, nous ne regretterons assurément

pas autant les braves compagnons du chevalier de Lévis. Le Major

Sternfield--tel est son nom--et il a mis tout le régiment à ma

disposition, m'assurant que ses officiers se rendraient également

empressés et agréables,--le Major Sternfield donc est très-joli, de

manières polies et courtoises, en un mot c'est un homme du monde

accompli. Il s'est fait présenter ici par le jeune Foucher, et quoique,

de prime abord, je l'aie reçu avec un peu de réserve, ma froideur

apparente a bientôt cédé au charme de ses hommages pleins de déférence

et à la délicate flatterie de ses manières. A toutes ces perfections, le

charmant homme joint encore celle de parler très-bien le français: il

m'a dit avoir passé deux ans à Paris. En partant, il m'a demandé la

permission de revenir bientôt avec deux de ses amis qui désirent

vivement, paraît-il, se faire présenter ici.

--Et qu'est-ce que mon cousin d'Aulnay dit de tout cela?

--En vrai philosophe, en bon et sensible mari qu'il est, il murmure

d'abord, mais finit par se soumettre. Et il vaut mieux pour nous deux

qu'il en soit ainsi, car quoiqu'il n'existe qu'une très faible sympathie

entre lui et moi,--lui, étant un homme positif, pratique et savant,

tandis que moi je suis d'un tempérament romanesque et enthousiaste ne

pouvant souffrir la vue d'un livre, à moins que ce ne soit un roman ou

une poésie sentimentale--nous sommes heureux, en dépit de cette

frappante disparité de goûts et de caractère, et nous avons l'un pour

l'autre un mutuel attachement.

--Aimais-tu beaucoup M. d'Aulnay lorsque vous vous êtes mariés? demanda

tout-à-coup mais avec hésitation Antoinette qui avait la conscience de

parler d'un sujet jusque-là défendu à sa jeune imagination.

--Oh! non, chère. Mes parents, quoique remplis de bonté et d'indulgence

à mon égard, se montrèrent inflexibles sur cette question de mon

mariage. Ils se contentèrent simplement de m'informer que M. d'Aulnay

était le mari qu'ils m'avaient destiné et que je lui serais unie dans

cinq semaines. Je pleurai presque sans interruption pendant huit jours.

Mais, maman m'ayant promis que je choisirais moi-même mon trousseau qui

serait aussi riche et aussi coûteux que je pourrais le désirer, je fus

tellement occupée par mes emplettes et mes modistes, que je n'eus plus

de temps à donner à l'expansion de mes regrets, jusqu'au jour de mon

mariage. Eh! bien, malgré cela, je te déclare que je suis heureuse, car

M. d'Aulnay s'est toujours montré indulgent et généreux; mais, ma chère

enfant, l'expérience a été terriblement hasardée, car elle aurait pu se

terminer par une longue vie de misère.... Rappelle-toi, Antoinette,

continua-t-elle avec un petit air de sentimentalisme, que la base la

plus solide d'un mariage heureux, c'est l'amour réciproque et une

parfaite communauté d'âme et de sentiments.

Apparemment l'estime mutuelle, la dignité morale et la prudence dans un

choix convenable ne comptaient pour rien aux yeux de Madame d'Aulnay.

Après cet exposé, nous demanderons au lecteur si la digne gouvernante

n'avait pas eu raison d'élever la voix contre l'idée de remettre entre

les mains d'un tel mentor une jeune fille comme Antoinette de Mirecourt,

avec son inexpérience d'enfant, douée d'une imagination aussi poétique,

d'un coeur aussi ardent, aussi passionné?

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 11 / 45 题