Romagné demanda la permission de finir sa journée, de ramener son
tonneau sous la remise et de chercher un remplaçant pour un mois.
--Du rechte, disait-il, che n’est pas la peine de commencher
aujourd’hui, pour une demi-journée.
On lui prouva que la chose était urgente, et il prit ses mesures en
conséquence. Un de ses amis fut mandé et promit de le suppléer durant
un mois.
--Tu m’apporteras mon pain tous les choirs, dit Romagné.
On lui dit que la précaution était inutile, et qu’il serait nourri dans
la maison.
--Cha dépend de che que cha coûtera.
--M. L’Ambert vous nourrira gratis.
--Gratiche! ch’est dans mes prix. Voichi ma peau. Coupez tout de
chuite!
Il supporta l’opération comme un brave, sans sourciller.
--Ch’est un plaigir, disait-il. On m’a parlé d’un Oubergnat de mon
pays qui che faigeait pétrifier dans une chourche à vingt chous
l’heure. J’aime mieux me faire couper par morcheaux. Ch’est moins
achujettichant, et cha rapporte pluche.
M. Bernier lui cousit le bras gauche au visage du notaire, et ces deux
hommes restèrent, un mois durant, enchaînés l’un à l’autre. Les deux
frères siamois qui amusèrent jadis la curiosité de l’Europe n’étaient
pas plus indissolubles. Mais ils étaient frères, accoutumés à se
supporter dès l’enfance, et ils avaient reçu la même éducation. Si
l’un avait été porteur d’eau et l’autre notaire, peut-être auraient-ils
donné le spectacle d’une amitié moins fraternelle.
Romagné ne se plaignit jamais de rien, quoique la situation lui parût
tout à fait nouvelle. Il obéit en esclave, ou mieux, en chrétien, à
toutes les volontés de l’homme qui avait acheté sa peau. Il se levait,
s’asseyait, se couchait, se tournait à droite et à gauche, selon le
caprice de son seigneur. L’aiguille aimantée n’est pas plus soumise au
pôle nord que Romagné n’était soumis à M. L’Ambert.
Cette héroïque mansuétude toucha le cœur du notaire, qui pourtant
n’était pas tendre. Pendant trois jours, il eut une sorte de
reconnaissance pour les bons soins de sa victime; mais il ne tarda
guère à le prendre en dégoût, puis en horreur.
Un homme jeune, actif et bien portant ne s’accoutume jamais sans effort
à l’immobilité absolue. Qu’est-ce donc lorsqu’il doit rester immobile
dans le voisinage d’un être inférieur, malpropre et sans éducation?
Mais le sort en était jeté. Il fallait ou vivre sans nez ou supporter
l’Auvergnat avec toutes ses conséquences, manger avec lui, dormir avec
lui, accomplir auprès de lui, et dans la situation la plus incommode,
toutes les fonctions de la vie.
Romagné était un digne et excellent jeune homme; mais il ronflait comme
un orgue. Il adorait sa famille, il aimait son prochain; mais il ne
s’était jamais baigné de sa vie, de peur d’user en vain la marchandise.
Il avait les sentiments les plus délicats du monde; mais il ne savait
pas s’imposer les contraintes les plus élémentaires que la civilisation
nous recommande. Pauvre M. L’Ambert! et pauvre Romagné! quelles nuits
et quelles journées! quels coups de pied donnés et reçus! Inutile de
dire que Romagné les reçut sans se plaindre: il craignait qu’un faux
mouvement ne fît manquer l’expérience de M. Bernier.
Le notaire recevait bon nombre de visites. Il lui vint des compagnons
de plaisir qui s’amusèrent de l’Auvergnat. On lui apprit à fumer
des cigares, à boire du vin et de l’eau-de-vie. Le pauvre diable
s’abandonnait à ces plaisirs nouveaux avec la naïveté d’un Peau-Rouge.
On le grisa, on le soûla, on lui fit descendre tous les échelons qui
séparent l’homme de la brute. C’était une éducation à refaire; les
beaux messieurs y prirent un plaisir cruel. N’était-il pas agréable et
nouveau de démoraliser un Auvergnat?
Certain jour, on lui demanda comment il pensait employer les cent louis
de M. L’Ambert lorsqu’il aurait fini de les gagner:
--Je les placherai à chinq pour chent, répondit-il, et j’aurai chent
francs de rente.
--Et après? lui dit un joli millionnaire de vingt-cinq ans. En seras-tu
plus riche? en seras-tu plus heureux? Tu auras six sous de rente par
jour! Si tu te maries, et c’est inévitable, car tu es du bois dont on
fait les imbéciles, tu auras douze enfants, pour le moins.
--Cha, ch’est possible!
--Et, en vertu du Code civil, qui est une jolie invention de l’Empire,
tu leur laisseras à chacun deux liards à manger par jour. Tandis
qu’avec deux mille francs tu peux vivre un mois comme un riche,
connaître les plaisirs de la vie et t’élever au-dessus de tes pareils!
Il se défendait comme un beau diable contre ces tentatives de
corruption; mais on frappa tant de petits coups répétés sur son crâne
épais, qu’on ouvrit un passage aux idées fausses, et le cerveau fut
entamé.
Les dames vinrent aussi. M. L’Ambert en connaissait beaucoup, et de
tous les mondes. Romagné assista aux scènes les plus diverses; il
entendit des protestations d’amour et de fidélité qui manquaient de
vraisemblance. Non seulement M. L’Ambert ne se privait pas de mentir
richement devant lui, mais il s’amusait quelquefois à lui montrer
dans le tête-à-tête toutes les faussetés qui sont, pour ainsi dire, le
canevas de la vie élégante.
Et le monde des affaires! Romagné crut le découvrir comme Christophe
Colomb, car il n’en avait aucune idée. Les clients de l’étude ne se
gênaient pas plus devant lui qu’on ne se prive de parler en présence
d’une douzaine d’huîtres. Il vit des pères de famille qui cherchaient
les moyens de dépouiller légalement leurs fils au profit d’une
maîtresse ou d’une bonne œuvre; des jeunes gens à marier qui étudiaient
l’art de voler par contrat la dot de leur femme; des prêteurs qui
voulaient dix pour cent sur première hypothèque, des emprunteurs qui
donnaient hypothèque sur le néant!
Il n’avait point d’esprit, et son intelligence n’était pas de beaucoup
supérieure à celle des caniches; mais sa conscience se révolta
quelquefois. Il crut bien faire, un jour, en disant à M. L’Ambert:
--Vous n’avez pas mon echtime.
Et la répugnance que le notaire avait pour lui se changea en haine
déclarée.
Les huit derniers jours de leur intimité forcée furent remplis par une
série de tempêtes. Mais enfin M. Bernier constata que le lambeau avait
pris racine, malgré des tiraillements sans nombre. On détacha les deux
ennemis; on modela le nez du notaire dans la peau qui n’appartenait
plus à Romagné. Et le beau millionnaire de la rue de Verneuil jeta deux
billets de mille francs à la figure de son esclave en disant:
--Tiens, scélérat! L’argent n’est rien; tu m’as fait dépenser pour cent
mille écus de patience. Va-t’en, sors d’ici pour toujours, et fais en
sorte que je n’entende jamais parler de toi!
Romagné remercia fièrement, but une bouteille à l’office, deux petits
verres avec Singuet et s’en alla titubant vers son ancien domicile.
V