L’AUXILIAIRE DU HASARD

--Eh bien, nous sommes roulés.

--Oui. J’ai parfaitement réussi, affirma Williams, sitôt que nous fûmes

seuls.

--Tu crois que ce n’est pas définitif?

--Évidemment, mais cela ne saurait tarder. Et mon choix est fait. Au

fond, c’est tout à fait ce que je voulais. En Égypte,--Le Caire, le Nil,

les tombeaux, les Français brimés par les Anglais, les partis qui

veulent chasser l’occupant, les Pyramides, le désert, un grand

voyage--et nous étions nos maîtres. Mais la Mésopotamie, c’est plus

inconnu... Du reste, je dois suivre Prénonne. Nous tâcherons de lui

créer le plus d’embarras possible...

--Pourquoi ce Prénonne a-t-il agi ainsi?

--Parce que, comme tu as vu, je viens de le lui demander. Mais oui! Il

suffit que je dise à Prénonne que je désire une chose pour qu’il

s’évertue à m’en faire obtenir une autre, le contraire. Il ne s’agit

plus que de s’entendre sur les mots. C’est pourquoi je pouvais promettre

avec assurance à Lucien Lemans que j’obtiendrais ce qu’il voulait. Mais,

pour tout le monde, continue d’affirmer que ce départ dérange tous nos

projets. Il ne faut pas que le mandarin se doute du service qu’il nous a

rendu.

--Mais enfin, m’étonnai-je, un peu irrité par le calme de Williams,

qu’allons-nous faire là-bas?

--Cela ne se dit ni ne s’écrit, répondit Williams, ironiquement

sentencieux.

--Quels salauds! Les Anglais qui permettent cette expédition

géographique savent bien qu’elle se fera sous leur contrôle.

--Ils se doutent également de ce que Prénonne et ses amis entreprennent.

Et si tu ne le sais pas toi-même, tu peux toujours le leur demander.

--Ce qui signifie, d’après toi?

--Puisqu’ils nous permettent d’aller en Mésopotamie faire un «voyage

d’études», c’est qu’il doit y avoir du danger pour nous.

--Enfin, tu estimes que ce voyage dont nous sommes est un événement

heureux. L’avais-tu vu en songe? demandai-je, presque sérieux.

--Pas très clairement.

--Il y a des entreprises qu’on ne distingue bien que lorsqu’elles se

sont accomplies.

Ces derniers mots eurent le don de déplaire à Williams, qui, d’habitude

volontairement calme et discret, me répliqua avec vivacité:

--Tu préfères bénir le hasard ou le maudire, accepter les plus

romanesques arrangements, les plus inattendus même, trouver naturelles

les rencontres que nous faisions plutôt que de te demander si quelqu’un

dans la coulisse n’a pas intérêt à forcer la main au destin?

Nous revenions par les rues tranquilles, dénommées _street_ dans ce

pays, et qui traversaient d’anciens camps militaires, se multipliaient

dans ces quartiers déserts et semblaient ne conduire nulle part, si ce

n’est d’un tas de sable à de nouveaux tas de sable... Je les

reconnaissais pour y avoir rencontré, la nuit de mon arrivée à

Port-Saïd, Lucien Lemans errant à l’aventure.

--De toutes façons, il vaut mieux que tu sois au courant, décida

Williams. Sans remonter jusqu’à Paris, tu imagines facilement que je

suis pour quelque chose dans ton départ et le mien pour l’Égypte. Tu es

assez subtil pour ne pas douter qu’à Marseille, si je craignais de

manquer le courrier, je redoutais surtout de ne pas trouver Prénonne...

Je me suis adressé à cet homme qui joue au professeur d’énergie devant

les autres, et qui est, tant sa vanité va s’épaississant, sa première

dupe. C’est avec joie, je te l’ai dit, que j’ai accueilli le faux

Dallène et que je l’ai aidé à se substituer à son frère. A Paris, je

n’ai rien essayé contre Henne, à qui Prénonne ne tenait peut-être pas,

je te dirai pourquoi plus tard; par contre, j’ai fait apporter quelques

modifications pour les autres voyageurs.

Williams alluma un petit cigare italien, toussa, puis il continua avec

une certaine satisfaction:

--J’ai mis Pierre Sartigues, qui est de bonne famille, mais ne paraît

pas très dangereux, et Rives-Ribière, qui est assez loyal... Quand j’ai

vu Christian, ou Christiane, comme il te plaira, à Marseille, j’ai voulu

connaître l’envers de ce mystère. A tout hasard, j’ai télégraphié à

l’adresse de mon ancien camarade: «Embarquerai demain pour Égypte,

Christian», de façon que le véritable Dallène, sachant ce qu’il avait à

faire contre un usurpateur, fût à même d’agir rapidement. Une jeune sœur

ne disparaît pas sans laisser de traces. Christian doit être bien

malade, puisqu’il n’est pas venu lui-même. Il a délégué un remplaçant.

--Qui donc?

--Oui, j’ai combiné tout cela, reprit Williams, répondant, non à la

question que je lui posais, mais à celle que je ne formulais point. Que

veux-tu? ajouta-t-il, notre intérêt doit tout primer. Nous ne sommes pas

au bout.

Comme je trouvais mon ami en veine de confidences, j’insistai pour

obtenir quelques précisions nouvelles.

--Pourquoi Christiane, reconnue par Prénonne, n’a-t-elle pas repris ses

vêtements de jeune fille?

--Pourquoi persiste-t-on dans un mensonge? répondit Williams, si ce

n’est par un ridicule entêtement, même quand on s’aperçoit qu’il n’a pas

réussi. Et puis aussi peut-être parce que j’ai dit à Christiane que le

costume masculin lui allait très bien... Il fallait, du reste, que le

stratagème durât quelques jours, le temps pour Christiane de s’habituer

à la réussite de son coup d’audace dont elle était la première étonnée.

--C’est bien joué. On pouvait s’y tromper.

--Cette histoire, aujourd’hui, ennuie Prénonne. Je proclame, d’ailleurs,

partout qu’il s’est trompé; on finira par le savoir.

Je regardais Williams et je pensais: «Quelle duplicité chez ce gros

garçon cordial, que de machinations dans cet homme rond en qui l’on est

enclin à avoir confiance...»

--A vrai dire, tout s’est arrangé pour le mieux. Le véritable Dallène

que je redoutais, parce qu’il me connaît, n’est pas venu. J’ai aidé le

faux à tenir son rôle, parce qu’il n’était pas dangereux. Pour nous,

s’entend. Remarque, en passant, que je ne comprends point que l’on

n’emploie pas plus souvent des femmes pour les opérations délicates.

Elles y sont excellentes. Tout compte fait, si Prénonne veut se

débarrasser de Christiane, nous la prendrons avec nous, d’autant mieux

que nous avons un moyen de la maîtriser.

--Lequel? demandai-je.

--La menacer de la laisser en route.

--Ce serait cruel et un peu...

--Rassure-toi. C’est une chose que l’on ne peut mettre à exécution. Un

chef ne doit jamais abandonner ceux qui ont confiance en lui, qu’ils

soient malades, blessés ou prisonniers, même sous prétexte d’aller

chercher des secours. C’est une trahison. Je pense ainsi.

Williams se tut un moment. Aussitôt, pour ne pas le laisser se

refroidir, je lui fis cette remarque:

--Christiane pleurait quand nous avons quitté le bateau...

--Naturellement. Elle se doutait, du reste, que je ne tenais point à sa

compagnie pour aller à terre. Mais cela ne l’a pas empêchée de nous

surveiller et de nous débarrasser de Prénonne au moment critique.

--Comment aurais-tu fait, si le sort avait désigné, à la courte paille,

Christiane, et non moi-même?

--Le sort ne pouvait pas désigner Christiane quand j’avais besoin de

Blaze.

--Tu lui as donc un peu forcé la main?

--Le hasard et moi sommes de vieilles connaissances.

Williams aperçut à ce moment-là mon geste de surprise. Il jeta son petit

cigare qui charbonnait.

--Que veux-tu? C’est dans l’ordre. Cette jeune femme ne pouvait que nous

encombrer; je m’en suis débarrassé; de même, si je voyais qu’elle peut

m’être utile, je la reprendrais.

Nous étions arrivés à la villa de l’hôtel. Déjà nous franchissions les

portes du jardin. Williams, qui pensait visiblement à tout ce qu’il

avait accompli, se mit à rire:

--On arrive, dit-il, à tirer bien des ficelles dans la coulisse. Et

puis, on ne se trompe guère quand on suit les conseils d’une instinctive

méfiance. Dès les premiers jours, j’ai tenu à l’écart ce Constantin de

Henne qui ne me connaît pas, mais affirmait me connaître. Enfin,

n’oublions pas: Henne va prendre de l’importance dès que nous serons en

Mésopotamie. C’est lui qui réglera le ravitaillement, les distances à

parcourir. De même, je me suis méfié de cette petite Christiane...

A ce moment-là, derrière les branchages d’un buis argenté, le visage

blanc de Christiane Dallène se montra. Williams, tournant le dos, ne

pouvait rien voir, mais j’eus l’air si stupéfait que mon ami poursuivit,

le plus naturellement du monde:

--Mais il faut raisonner son premier mouvement. Il faut le vérifier,

sinon on répète avec les sots que l’habit fait le moine ou ne le fait

pas. Et je dois avouer que je suis complètement revenu sur mes premières

impressions.

Je me demandais si la jeune fille était là depuis longtemps, si elle

nous avait vus venir ou si c’était par hasard... Lorsque j’osai de

nouveau regarder dans la direction où elle se trouvait tout à l’heure,

Christiane avait disparu.

Sous les murs de Bagdad · 第 55 / 89 题