Williams descendit dans le jardin de l’hôtel, mais, au lieu de gagner la
porte de la grille, sur la rue principale, déserte, il est vrai, à cause
de la lourde chaleur de midi, il se rendit vers la petite sortie qui
donnait sur une ruelle.
--Lucien Lemans va peut-être venir nous demander...
--Tant pis... Il fera connaissance avec Mlle Christian.
Et Williams se mit à rire.
--Accompagne-moi, veux-tu?
--Où allons-nous?
--Pas très loin.
Puisque Williams ne tenait pas à parler, ce n’était pas la peine de
l’interroger. Rapidement, par des avenues qu’il connaissait déjà,
Williams se rendit dans les quartiers marchands du centre, au Métropol
Hôtel où il demanda à être conduit auprès de M. de Prénonne. Un Arabe
qui sommeillait au haut d’un escalier se leva, tendit la main pour le
«backchich», l’éternel pourboire de l’Orient, accepta la monnaie, mais
ne put nous renseigner.
Au deuxième étage, un indigène nous indiqua la chambre nº 12. Nous y
allâmes, et nul ne s’opposa à notre passage, tant est grande
l’indifférence de ces gens que l’on rencontre dans les couloirs et qui,
assis à la turque, se tiennent immobiles contre les murs.
Williams frappa à la porte indiquée, tourna un loquet, et nous nous
trouvâmes en présence d’un homme habillé de blanc, l’air plus colonial
que tous les colons de Port-Saïd, et qui écrivait devant une table. En
nous apercevant, il parut un peu embarrassé et, d’une façon trop
brusque, étendit un buvard sur le travail qu’il venait de terminer,
puis:
--Que me vaut, messieurs, l’honneur de votre visite?
--Je voulais, déclara Williams aussitôt, sans autre avertissement, comme
vous ne l’ignorez pas, voir surtout ce qui se passait en Égypte. Or, on
ne nous le permet pas. On n’a pas tort, du reste. Un pays qui va se
soulever, n’est-ce pas? il vaut mieux que cela ne se sache pas trop
vite... Nous allons donc repartir, mais, avant, nous essayerons d’aller
jusqu’au Caire, une toute petite excursion.
--Tous les deux? interrogea M. de Prénonne que je n’aurais pas reconnu
sur-le-champ si je n’avais été averti que nous allions nous trouver en
face de lui.
--Nous serons trois, rectifia Williams.
--Vous emmenez Mlle Christiane Dallène! Oh! je vous l’abandonne de grand
cœur.
--Alors nous serons quatre, observa mon ami.
--Comment donc?
Prénonne, tout en parlant, remuait des livres sur sa table; il les
déplaçait, les rangeait, les soulevait un moment comme pour les examiner
de plus près, puis les reposait négligemment sur les écritures qu’il
achevait quand nous étions entrés et qu’il avait déjà couvertes avec une
feuille de buvard.
--Quatre! remarquait M. de Prénonne, mais c’est une petite expédition
qui se constitue.
--Bien modeste, il est vrai, reconnut Williams, mais, comme nous sommes
tous d’accord, nous ferons bonne besogne.
Prénonne salua d’une inclinaison de tête cette réponse assez
désobligeante.
--Et quel est ce quatrième personnage qui se joint à vous?
--Un homme très expert aux choses orientales, très précieux par
conséquent pour nous...
--Comment se nomme-t-il?
--Lucien Lemans.
--Eh bien, puissiez-vous réussir.
--Nous vous en remercions.
Des souhaits d’une bonhomie apparente s’échangeaient.
--Mes compliments à Mlle Christiane Dallène. Elle vous rendra de grands
services.
--Elle est très habile, en effet. Je n’en connais pas de meilleure pour
aider ses amis à descendre de nuit, à l’aide d’une corde, le long d’un
bateau que l’on a mis en quarantaine, et au nez de tous les
surveillants.
Prénonne ne répondit pas, mais ses yeux trop étroits, enfoncés dans son
visage en pointe, exprimaient une colère longtemps contenue.
--Et le soir, elle peut faire illusion dans son travesti.
Williams se retirait lorsque Prénonne, très blanc, tout d’un coup, comme
le jour où il se laissait envahir par rage soudaine, devant le cargo
japonais, sur le quai de Marseille, se leva et, d’un geste qu’il voulait
large et noble, mais qui était tout simplement déclamatoire:
--Tout cela est bel et bon, messieurs, mais ce Français dont vous
parlez, ne serait-ce pas celui que l’on a débarqué ces jours-ci de
l’_Oregon_?
--Je vois avec plaisir que vous êtes toujours bien renseigné.
--Et ce monsieur n’est-il pas l’ami du véritable Christian Dallène? Ne
devait-il pas, au dernier moment, remplacer son ami empêché?
--Je constate, interrompit Williams, que M. de Henne... je voulais dire:
votre service de renseignements est toujours aussi bien fait...
--Cela suffit.
--Toujours aussi bien fait, répéta Williams, mais avec les erreurs
inévitables en aussi délicates matières... Lucien Lemans ne devait pas
prendre la place de Christian, puisque la sœur de Christian, Mlle
Christiane, l’avait déjà acceptée.
--Ne revenons pas là-dessus... Je tenais à vous avertir, monsieur
Lecharier, que M. Lemans, dont vous disposez à la légère, viendra avec
moi jusqu’à Mossoul.
--J’ignorais cette particularité, monsieur.
--C’est pourquoi, repartit M. de Prénonne faisant tout à coup l’aimable,
je me fais un plaisir de vous l’annoncer moi-même.
--Aller en Mésopotamie, c’est bien curieux, m’a-t-on dit.
--Mais vous me ferez encore la grâce d’avertir M. Blaze Romerdy qu’il
vient également avec moi.
--Vous venez de le faire.
--Également Mlle Christiane.
--Que vous m’abandonniez tout à l’heure, de grand cœur...