J’avais peut-être, par le ton sentencieux de certaines paroles, ennuyé
Christian, peut-être aussi, par l’imprudence de mes réparties,
l’avais-je froissé? Je ne savais... Les gens très susceptibles prennent
toujours soin de cacher leur susceptibilité, quand ils le peuvent.
Tout au long de la journée du lendemain, Christian parut s’appliquer à
ne pas me rencontrer. Et lorsque cela lui arrivait par hasard, il
n’avait pas l’air de me reconnaître. Après une première surprise,
j’affichai une indifférence que, somme toute, je portais avec
allégresse.
Christian Dallène affectait de se tenir, la plupart du temps, avec
Constantin de Henne, sur le pont d’avant. C’est à peine si, tout
d’abord, je m’attardais à la bouderie persistante de mon camarade.
D’ailleurs, j’étais occupé par Rives-Ribière, par Pierre Sartigues et
par Williams, qui, sachant bien que c’était dans son tempérament de
parler, qu’il devait chaque jour fournir un certain effort dans ce sens,
racontait des histoires éprouvées. Ainsi, ayant établi la part du feu,
Williams ne sacrifiait que le minimum de ce qu’il avait décidé.
Christian n’assistait pas, d’habitude, à nos réunions de la matinée;
Constantin de Henne n’y venait jamais, il nous fuyait du reste, et ne
m’avait adressé la parole qu’une ou deux fois depuis qu’il m’avait vu
avec Williams. Un rapide bonjour, quelques mots sur la température
probable, la vitesse du bâtiment, c’était là le thème de nos courtes
répliques. Le soir, quand je rentrais sous la tente, Constantin de Henne
dormait, ou bien il faisait semblant. Et puis Williams était là, et les
deux hommes ne se parlaient jamais. Cependant ils devaient se connaître,
et autrefois, qui sait?...
J’aurais donc pu croire que rien n’était modifié à mes habitudes de
camaraderie avec Christian, si ce dernier n’avait pris soin, à trois
reprises, de se pavaner à côté de notre groupe. Il regardait en biais
pour voir si on se retournait sur lui. Il arrangeait ses longs cheveux
qu’il lissait de la paume de la main et semblait juger coquettement de
l’effet qu’ils pouvaient produire. Christian montrait tous les défauts,
d’une si irritante affectation, que j’avais souvent remarqués chez lui.
Comme je méprisais alors ce compagnon narquois et infatué de sa
personne, à qui j’avais, à la légère, accordé toute une réserve de
sympathie inemployée!
Lorsque la cloche sonna les trois coups du quart, comme sur les
bâtiments européens, je descendis au salon et ne fus point surpris de
n’y pas découvrir Dallène. Je ne marquai nulle contrainte, mais
l’après-midi me parut long et pénible. Je me sentais isolé parmi mes
camarades et j’avais l’impression qu’ils m’observaient. Je ne me
trompais d’ailleurs point; Williams me l’avoua plus tard.
Alors, ne sachant que faire, je m’aventurai jusqu’au rendez-vous, sur le
pont d’arrière, en retrait de l’escalier du salon, où d’habitude, sans
en avoir convenu d’avance, je rencontrais Christian. Je ne découvris
rien ni personne, pas même nos deux chaises longues habituelles. Un
Japonais plein de zèle les avait empilées et amarrées, à cause du roulis
qui menaçait.
Le soir, au dîner, Christian trouva encore le moyen de faire défaut;
j’appris par la suite qu’il s’était fait servir en compagnie de
Constantin de Henne et de Prénonne, dans la cabine de ce dernier. Si
j’étais parvenu, tant bien que mal, à m’occuper dans la journée, je ne
voyais pas sans appréhension approcher la nuit et sa longue veillée
coutumière, tant on prend vite, à bord, de petites habitudes. Rester
avec mes compagnons du matin, que j’avais quittés les autres jours,
après le dernier repas, eût semblé assez bizarre... Un moment, Williams
se leva, s’approcha de moi. Il allait me parler sans doute, puis il se
ravisa et s’éloigna... Je n’osai lui demander ce qu’il voulait me dire
et je montai sur le pont. Il devait en être ainsi...
On venait de signaler un bateau au loin... il me sembla, en effet, après
un long moment d’attention, discerner quelque chose de noir avec un bout
de fumée sur les crêtes blanches des vagues qui montaient les unes sur
les autres, dans une agitation continue.
--C’est un trois-cheminées, n’est-ce pas?
Autour de moi, il n’y avait que des matelots japonais, j’en étais
certain. Je me retournai et j’aperçus Christian, très droit en dépit du
roulis, le feutre sur le front, son large manteau de pasteur romantique
harcelé par le vent.
--C’est un trois-cheminées, répliquai-je.
Mais Dallène continuait:
--Vous me fuyez donc maintenant? Voyons, j’aime les situations nettes.
Dites-moi si ma présence vous gêne?
--Vous êtes tout à fait malade, mon garçon. Je ne suis pas forcé de vous
tenir compagnie. Vous ne vous trouvez pas sous ma tutelle, ni moi sous
la vôtre.
--Vous vous fâchez tout de suite.
Et, le plus naturellement du monde, il me demanda:
--Qu’avez-vous fait d’important aujourd’hui?
Je me retournai complètement et je regardai ce mystérieux Christian que
je croyais pourtant connaître. Ce matin, un Christian coquet, un peu
trop fat; ce soir, un être insinuant qui le prenait d’abord de haut,
s’excusait ensuite, répondait à côté de la question posée ou bien se
mettait à interroger. Je haussai les épaules et je feignis d’être dupe
de ce jeu facile, puisque je répondis:
--Je ne me souviens pas. Je me suis reposé. J’ai parcouru des journaux
illustrés, toute une collection dépareillée de magazines américains,
anglais et français... Vous connaissez la petite bibliothèque du
bateau?...
--Comme vous êtes bizarre, interrompit Dallène qui avait dû se rendre
compte que je le jugeais peut-être à sa valeur.
Entre temps, la nuit s’était allongée sur la mer et le ciel; elle
s’insinuait entre nous sur le cargo et protégeait nos solitudes
hostiles.
--Pourquoi ce jugement inattendu?
--Vous parlez peu. Vous regardez les gens avant de leur répondre. Vous
aimez de rester seul, souvent, et je crois que vous êtes très adroit,
prudent et vigilant.
--Où diable avez-vous pris tout ça?
--Williams... Il m’a fait compliment de vous.
--C’est bien ce que je redoutais.
--Il ne se trompe pas, d’ailleurs, et beaucoup d’autres sont du même
avis.
--Quels autres?
Mais à part, je songeais: «Williams s’est moqué de lui, Dallène, et de
moi. Cependant, il n’aurait pas entrepris une plaisanterie de cette
taille sans arrière-pensée...»
--Quels autres? Mais tout le monde, poursuivait Christian. Il y a M. de
Prénonne. Il y a M. de Henne...
--Apparences... Et ces messieurs qui jugent sur des apparences voulaient
se distraire.
--Ils ont d’autres amusements. D’ailleurs, n’avez-vous pas déclaré que
l’on juge toujours sur les apparences... C’est ce qu’il y a peut-être de
plus solide...
--N’ai-je pas ajouté encore que l’on doit se réserver la faculté de se
contredire? Il y avait une fois quelqu’un que l’on prenait pour un jeune
homme très jeune, très instruit, très intelligent... Il l’était,
certes... Écoutez mon histoire, Christian. Pour se conformer à l’opinion
générale de son entourage, ce jeune homme se promenait souvent, et il
portait un livre encastré dans une belle reliure mobile... On ne savait
pas quel était ce livre; mais...
--Comment dois-je entendre cette parabole?
--Écoutez encore, ô Christian... Je me suis laissé dire, autrefois, que
Stendhal, à Civita-Vecchia, avait eu l’occasion de pénétrer dans la
bibliothèque d’un Anglais exilé également dans cette petite ville
italienne. Des bibles des formats les plus divers encombraient les
rayons de la bibliothèque. Elles étaient soigneusement reliées et Henri
Beyle eut la curiosité, pour passer le temps, d’ouvrir un de ces
volumes. Le texte qu’il put lire, tout différent de celui qu’il était en
droit d’attendre, n’avait aucun rapport avec l’Ancien et le Nouveau
Testament. Stendhal, réprimant sa surprise, saisit aussitôt un second
volume qui lui procura un étonnement plus profond encore. Notre consul
prit un troisième, puis un quatrième exemplaire, puis d’autres encore,
et il allait ainsi de découvertes en découvertes, toutes plus
extraordinaires les unes que les autres.
--Qu’y avait-il dans ces fausses reliures?
--Imaginez ce qu’il vous plaira; mon rôle n’est pas de vous
l’apprendre... Mais Stendhal admirait que, sous des dehors austères et
puritains, se cachât ainsi la plus méthodique, la plus calme hypocrisie.
--Est-ce pour me conseiller d’aller au fond des choses que vous me
contez cela? ou bien voulez-vous insinuer que le jeune diplômé, si
savant, si intelligent que je... que mes amis vous ont présenté...
--Oh! cette rage de découvrir partout des allusions personnelles. Tenez,
vous êtes comme les femmes. Vous rapportez tout à vous-même et ce que
vous n’expliquez pas aisément, vous le prenez pour une injure.
Je n’eus pas l’air de remarquer l’impatience de Dallène et je
poursuivis:
--Henri Beyle ne vit dans cette fausse bibliothèque qu’une pruderie
toute britannique ou, peut-être encore, le souci de vouloir donner de
soi une opinion différente de la véritable, ce qui est une préoccupation
très humaine. Certes, il est facile d’en conclure que bien des gens se
griment ainsi ou plus simplement, tâchent à se conformer à la haute
opinion qu’ils savent que les autres ont d’eux-mêmes, mais cette
préoccupation est tout à leur honneur. Et on peut encore en conclure que
si notre «Milanese» n’était pas allé à la découverte, il s’en serait
tenu à la première impression, celle de tout le monde.
--Vous qui êtes un diplomate, que veut donc, en fin de compte, signifier
tout cela?
--Vous croyez que cela doit forcément avoir une signification? Mettez
que je ne suis pas un diplomate, puisque vous l’avez pensé à première
vue, de même que M. de Prénonne n’est pas un chef, ni notre chef, bien
qu’il s’en donne les manières, et que M. de Henne...
--Je vois où vous allez en venir... Mais alors, à qui en veut-on ici?
Quelle étrange atmosphère de suspicion règne sur ce bateau! Et cela sous
des dehors polis. Les voilà bien, les apparences!... Vous ne trouvez
pas? Vous parliez tout à l’heure, mais c’était pour mieux cacher votre
trouble. Oui, vous semblez me fuir, ne pas me reconnaître de la journée.
Votre ami Williams ne daigne pas même dire bonjour, un bonjour de
politesse, à M. de Henne qu’il a bien connu autrefois. Juchet de
Prénonne se tient à l’écart pour ne point compromettre sa chancelante
autorité. Et Rives-Ribière? Et Pierre Sartigues que l’on ne voit que le
soir, enfouis dans leurs couvertures, quels jeux préparent-ils en
silence, je vous le demande?
--Je n’en sais rien, et je crois que vous exagérez toutes choses,
répondis-je, mais permettez que je trouve étrange que Christian Dallène
me vienne reprocher la bouderie prolongée où il s’est complu depuis
hier.
J’aurais peut-être continué longtemps sur ce ton et marqué à Dallène,
avec une insistance maladroite, combien j’étais peu dupe de ses
manières, lorsque je fus interrompu par des cris:
--Stromboli! Stromboli!
--Qu’est-ce que c’est?...
--Un volcan...
Au large, en effet, dans le ciel sombre, sur la mer couleur d’encre, la
masse isolée du Stromboli fumant se détachait, plus noire que le reste
de l’horizon. Les éternels nuages autour du cratère rouge formaient tout
un monde fantastique, au-dessus de l’île fabuleuse.
--J’ai toujours eu envie, déclara Dallène, indifférent à ce spectacle,
d’aller voir de près les matelots japonais, lorsqu’ils se retirent chez
eux, à l’avant, leur travail fini. Vous n’y êtes jamais allé? Ils
rejettent leurs effets européens, chaussent les sandales de bois et se
promènent en grande tunique de couleur. Voulez-vous venir avec moi?
--Merci. Pour deux raisons, je ne puis pas: A cette heure-ci, vos Japs
sont endormis. Et puis je tiens à finir cette cigarette avant de me
coucher.
--Vous me boudez toujours? C’est pourtant après le dîner qu’il faut
aller voir les Japs.
Mais je ne crus pas nécessaire de répondre, et Christian n’insista
point. Il se pencha sur la lisse. Des «moutons» blancs d’écume se
poursuivaient sur la crête des vagues et, près du navire, on voyait
onduler de larges entonnoirs qui se creusaient en s’élargissant, puis
s’éloignaient...
--Oh! J’ai oublié!... dit soudain Dallène en se relevant. Je
reviendrai...
Il partit aussitôt.
--Vous avez oublié?...
--Dans dix minutes, je serai de retour, me cria-t-il en riant.
Il marcha dans la direction de l’avant, et seul de nouveau, sur le pont,
je restai un moment, l’esprit tendu, pour écouter décroître les accents
de son rire léger et le bruit de ses pas dans le fond de la nuit.