LA NUIT, SUR LE PONT... (_Suite_)

Cette conversation devait se poursuivre les jours suivants.

L’après-midi, devant la mer étincelante, on abordait un peu tous les

sujets. Rives-Ribière s’exprimait lentement, il ne se compromettait pas.

Williams se laissait entraîner par son désir d’éblouir, puis se taisait

tout à coup, selon sa tactique. Et cela déconcertait autant

Rives-Ribière que Dallène. Celui que je nommais le fonctionnaire en exil

et qui s’appelait--comme je l’ai dit--Pierre Sartigues, jouait au

pince-sans-rire. C’est un jeu relativement facile:

--J’avais, annonçait-il avec gravité, dans mon cabinet de travail, une

gravure qui représentait l’océan. Quatre-vingts centimètres sur cent

vingt... Ce n’était pas tout à fait cela--et il montrait le mouvant

horizon--mais enfin, ça me suffisait.

Il ajoutait, en me surveillant du coin de l’œil:

--Ah! l’heureux temps où l’on s’asseyait chaque matin devant la même

table de travail, dans le même calme décor, car j’ai horreur des

voyages.

A ces invitations je me gardais de répondre. Du reste, ce fonctionnaire

en exil, je l’avais jugé dès notre première entrevue; ses propos

d’aujourd’hui confirmaient l’arrêt que j’avais porté sur lui. Mais

l’insistance qu’il affectait à les reprendre m’inquiétait.

Christian Dallène, lui aussi, parlait peu, mais il se montrait un

auditeur attentif et plein de bonne volonté; aussi, les orateurs

cédaient-ils facilement au plaisir de prendre la parole, à propos de

tout, de rien, et notamment d’eux-mêmes. Ils discouraient de leurs

caractères respectifs, de leurs travaux, de leurs ambitions, puis,

naturellement, des femmes. Parfois, on apercevait à quelque bout de

pont, assez loin, Constantin de Henne ou Juchet de Prénonne. Ils

regardaient quelques secondes, mais ne s’approchaient pas de notre

groupe. On s’habitua, du reste, assez vite, à leur hésitation prudente,

si bien que l’on ne prêtait plus attention à leurs allées et venues.

Pierre Sartigues et Rives-Ribière faisaient la plupart du temps tous les

frais de la causerie, Williams contait de veilles histoires. Le temps

glissait...

Mais le soir, après le dîner, ces messieurs restaient au salon, sous

prétexte que l’air nocturne était par trop favorable aux bronchites. Ou

bien ils allaient sur le pont arrière, et se promenaient quelques

instants. Ou bien encore ils se couchaient sous la tente qui nous

servait de dortoir.

Alors, à peu près sûrs de n’être plus dérangés, et sans cependant nous

concerter d’avance, Christian et moi, nous retournions à notre place

habituelle, là où étaient amarrées nos chaises longues. Cela ne se fit

pas de suite, quand même et, la première fois, je puis l’avouer, ce nous

fut une surprise à l’un comme à l’autre d’avoir eu ensemble la même

pensée, sans que l’un de nous l’eût exprimée, de vive voix,

auparavant... Le deuxième soir, bien entendu, je m’y attendais un peu;

j’espérais du moins que la rencontre de la veille se reproduirait.

J’étais accoudé au bastingage. Christian viendrait-il? Je m’affirmais,

du reste, que cela n’avait aucune importance, mais, comme Dallène ne

paraissait pas, je commençais à m’impatienter. «Encore une minute et je

m’en vais»... J’entendis enfin quelqu’un qui s’approchait. Je fis comme

si je n’avais rien perçu; mais le cœur me secouait fortement, et je

compris alors que c’était bien Christian Dallène que je venais retrouver

ainsi, et non, comme je voulais m’obliger à le croire, la beauté du

soir, la magie des eaux, la douceur de la nuit, etc... Je ne bougeais

pas, je ne parlais point. J’attendis encore... La veille au soir, à la

même heure, nous avions échangé quelques mots; nous étions trop surpris

pour assembler des phrases. Je ne voulais pas entamer du premier coup,

aujourd’hui, ma réserve de conversation. Mais le silence se prolongeait,

je me demandais par où je devais commencer, lorsque le bateau me fournit

une occasion inattendue. Il se pencha soudain, fortement, sur tribord,

d’une façon si violente que je me crus sauvé parce que je m’étais

cramponné à temps à la rambarde; au même moment, Christian poussa un

cri.

--Vous vous êtes fait mal? Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri?

C’est alors que nous plaçâmes nos chaises longues près de l’escalier du

salon où se dandinait une lanterne sourde. Nous n’étions pas sous la

lumière même, mais simplement protégés contre les vents et parfaitement

seuls dans une demi-obscurité. Nous en éprouvâmes aussitôt comme une

gêne, et Dallène crut devoir la traduire par cette question:

--Vous ne trouvez pas que nous sommes un peu isolés? S’il nous arrivait

quelque chose?

Je me devais de rassurer mon compagnon. Le grand salon, à cette

heure-ci, était en effet, désert; nos amis habituels devaient dormir.

--Laissons-les, ajoutai-je. Chacun est bien libre...

--Vous m’assuriez avant-hier que nous ne l’étions pas... Vous avez une

opinion différente pour chaque jour.

La causerie, tout de suite, avait pris un tour rapide, autant que le

cargo qui s’élevait, roulait sur la masse noire des flots...

--Il faut bien changer. Rappelez-vous nos... nos amis. Ils ont le

caractère que nous leur accordons, quand nous les rencontrons. Si vous

déclarez à Rives-Ribière, lorsqu’il vous a dit bonjour: «Comme vous

paraissez joyeux, ce matin», il se croira obligé de vous conter des

histoires gaies. Et, à ce propos, c’est un divertissement facile de

constater combien ces gens se trompent sur eux-mêmes, sur leurs

caractères, leurs capacités, la somme de leur puissance sympathique.

--Pas tant que vous le croyez, observa doucement Christian Dallène. J’ai

même plutôt l’impression que ce qu’ils nous disent si ouvertement n’est

pas vrai, pas vrai du tout, vous entendez...

Dallène baissa encore la voix, et c’est à peine si je parvenais à

l’entendre tant il semblait parler pour lui:

--On dirait qu’ils cherchent à nous en faire accroire, aussi bien

Rives-Ribière que Pierre Sartigues. Ou bien encore, ils se jouent à

eux-mêmes une comédie, ils changent de personnalité et d’existence,

parce qu’ils ont quitté la terre ferme...

«Tenez, poursuivit Christian, il y a M. Williams. Vous le connaissez

bien. Je le connais un peu. Que dit-il? Oh! rien de bien compromettant.

Des histoires pas très anciennes et, la plupart, il ne vous les a jamais

racontées, à vous, son ami.»

Je fus forcé d’en convenir, mais je ne confiai pas à mon jeune compagnon

la tactique de Williams qui était de parler souvent pour ne pas dire

grand’chose.

--Et Pierre Sartigues, qu’en pensez-vous? Il s’étend avec complaisance

sur son bureau et le malaise que les déplacements, les longs voyages lui

procurent. Il y a peut-être du vrai, mais jusqu’à quel point?

A ce moment, quelqu’un qui s’était approché regarda dans notre

direction, attendit quatre ou cinq longues minutes, parut écouter. Nous

nous taisions. «Sûrement, pensai-je, cet homme que je distingue mal, a

quelque chose à nous communiquer. Il nous cherche même...» Enfin,

l’importun s’éloigna. Près de la lanterne, à côté du rouf, je reconnus

la silhouette de Constantin de Henne. J’en fis part à Christian.

--Vous le connaissez? me demanda-t-il.

--Très peu...

--Vous connaissez Rives?... Comment déjà?

--Rives-Ribière? Non.

--Et Pierre Sartigues, non plus. Juchet de Prénonne, inutile de vous en

parler. Et M. Williams? Oui...

--C’est un vieux camarade. Je l’ai connu à la guerre...

Et j’observais que pour Williams seul, Christian faisait précéder son

nom du mot «monsieur».

--Quel charmant garçon! répéta Dallène. Discret, réservé, plein de

tenue. Et qui paraît si franc, dans sa cordiale brusquerie... Car il

faudrait savoir, n’est-ce pas, à quel moment les hommes ont intérêt à

mentir?

--Peut-être quand nous ne pouvons agir autrement.

--C’est une de vos boutades. Ils ont une tendance, quand ils parlent

d’eux-mêmes, à se montrer sous des airs ou trop sombres ou trop

favorables.

--Nous nous trompons nous-mêmes, croyez-le bien.

--Et avec une femme, ils se trompent volontairement.

--Vous m’en demandez trop. On est bien obligé, voyons, de ne présenter

qu’une vérité aimable, atténuée, celle que les femmes sont prêtes à

accueillir. Chacun de nous estime qu’il doit agir ainsi, sans se le

formuler d’une manière aussi expresse. Cela n’est point mentir, je vous

l’assure, et les meilleurs d’entre les fils des hommes raisonnent ainsi.

Tenez, si Sartigues altère ses sentiments, si Rives-Ribière les

transforme en grandeur auprès des femmes, ils sont, l’un et l’autre,

assez nets avec nous, pour que nous ayons d’eux une représentation assez

juste. Vous allez m’objecter: Tout cela n’est pas la marque de

caractères bien définis, ni bien fermes. D’accord, mais on ne peut les

contraindre à ne jamais faire allusion à leur amour inaltérable, à leur

amitié absolue sitôt qu’ils sont placés en présence d’une femme, et même

à ne pas s’étendre sur l’union impossible des âmes et des corps...

Christian Dallène ne me répondit point, et je pensais que ce savant

précoce était bien jeune d’expérience pratique; du moins, cette

découverte ne me déconcertait pas. Au contraire, elle m’amusait.

Christian Dallène, d’ailleurs, se plaisait--j’en suis sûr aujourd’hui

encore--à ces conversations, dans la nuit propice aux confidences, où

nous disions, le visage dans le masque de l’ombre, bien des choses que

nous n’aurions jamais prononcées en plein jour. Et moi aussi, du reste,

je m’habituais à cette amitié à ses débuts.

Comme tous les jeunes gens et les femmes, Christian aimait à parler de

l’amour, surtout de l’amour romanesque qu’il lui plaisait d’imaginer à

son gré. Et il n’y avait pas de malices visibles à l’œil nu qu’il

n’employât pour amener nos causeries sur ce sujet... Cependant, je

tirais de longues déductions; ce jeune homme si intelligent, selon

Williams, d’une science si modeste que jamais il n’y faisait allusion,

était sans doute curieux de connaître l’expérience vécue d’un homme

parvenu au milieu de son âge. C’était, d’ailleurs, tout ce que je

pouvais lui apprendre. Cependant il m’écoutait avec un intérêt qui me

flattait et me surprenait à la fois.

--Notez bien, continuai-je, qu’en dépit de nos airs désinvoltes, nous

sommes capables de commettre plus de sottises qu’une femme ne le croit

généralement. Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de savoir nous

les faire commettre...

Christian s’agitait sur sa chaise longue. Je pensais qu’il craignait de

glisser. Mais il m’interrompit:

--C’est curieux, je ne vous aurais pas cru sentimental.

--On est toujours nostalgique en pleine mer.

Mais je songeais: «C’est l’image de toute la vie; nous sommes ensemble

l’un près de l’autre, nous touchons au début d’une bonne amitié. Nous

parlons sans contrainte, nous croyons nous comprendre et puis, soudain,

à un signe, un mot, une réponse, on s’aperçoit que chacun suit son

chemin et sa pensée, derrière sa haie de buissons et de différences...»

--Une fiancée? interrogea Dallène, une femme?... Des maîtresses?...

--Peut-être... Je ne sais plus. Je ne dois plus savoir.

--Excusez-moi si je suis indiscret, mais c’était pour parler.

--Je m’en doutais un peu.

--Enfin, vous avez connu l’amour, le vrai, le grand, l’unique... Qu’y

trouvez-vous de remarquable?...

--A quoi?... Je ne comprends peut-être pas très bien...

--A l’amour... Vous croyez que ça existe?...

--Oui, parbleu! Et j’en ai une preuve remarquable sous les yeux.

--Vous en avez une preuve?

--N’êtes-vous pas cette démonstration dont je parle, vous qui fuyez une

fiancée à cause d’une autre, ou parce que vous courez à la recherche

d’une autre...

--Oh! détrompez-vous sur ce point, je vous prie. Je ne cherche pas une

fiancée. Et si je fuis, selon votre expression, ce n’est pas pour

découvrir la fleur bleue idéale. L’amour, vous savez, non... C’est la

plus réjouissante des duperies. J’y croyais autrefois quand j’étais

jeune, en regardant de belles images. L’amour n’est plaisant que sur les

gravures...

--C’est bizarre, dis-je, mais en réalité, je pensais: «Comme ce jeune

savant est resté enfant, avec toute l’intransigeante affirmation de

l’adolescence désabusée d’avance de ce qu’elle ne connaît pas...»

--C’est bizarre? répéta Dallène.

--Oui, je croyais... Vous avez tellement l’air du rêveur d’absolu.

Ainsi, je traduisais poliment ma pensée.

--C’est à mon tour à ne pas très bien comprendre, poursuivit Christian.

Et il paraissait anxieux, non pas de ce que j’allais dire, mais de ce

que je pouvais penser.

--Oui, vous avez les yeux profonds et graves, l’air mélancolique et

sérieux, quelque chose de langoureux dans l’ensemble...

Je m’arrêtai tout d’un coup. Christian Dallène tourna la tête, comme si

mon regard le gênait. Et je pensai que j’étais décidément ridicule de

flirter avec ce jeune homme comme s’il n’était pas un jeune homme.

Cependant, parce que j’aurais dû me taire, je crus bien faire de

continuer ma démonstration superflue.

--Il y a en vous quelque chose qui prouve que vous êtes dans l’erreur,

souvent... Tenez, quand vous parlez des femmes... Il faut se souvenir

que nos cœurs ne sont pas faits pour loger l’infini. Ce que vous me

disiez tout à l’heure le prouve encore... Les barrières qui surgissent

toujours, vous les attribuez à de grandes causes, mais c’est la preuve

que vous êtes très jeune...

--Je sais. On me l’a déjà fait remarquer.

--... jeune de caractère... Plus tard--vous y arriverez assez vite--vous

saurez que ce sont, la plupart du temps, de petites misères

physiologiques qui composent le plus net de la mésentente irrémédiable

de nos âmes...

Je pouvais continuer longtemps. Christian Dallène m’écoutait sans

répondre. Peut-être sommeillait-il? Le cargo marchait de toute sa

vitesse. Parfois le pont s’abaissait avec rudesse dans les ombres des

eaux bruissantes, puis remontait vers la nuit du ciel immense, au-dessus

de nous, et les machines s’essoufflaient.

Nous allions ainsi, comme balancés sur deux mers également mouvantes...

Le silence de ce garçon étendu près de moi ne me surprenait pas trop.

J’apercevais assez mal le fin profil de son visage, une petite main sur

le bord de la chaise et deux pieds allongés. Parfois une bottine

nerveuse s’arc-boutait contre le fer de la rambarde, lorsque le bateau

penchait trop fortement de mon côté.

Ces petits détails ne me surprenaient point alors, ni cette conversation

interrompue, ni la bouderie songeuse de Christian, ni cette main

fragile, ni... et tant d’autres choses que je jugeais sans importance,

parce que le professionnel de l’observation que je croyais être avait

jugé une fois pour toutes, sur la première impression, ou bien s’était

reporté à l’opinion d’autrui et n’avait plus regardé, comme il convient,

autour de lui... Ce sont des erreurs qui se payent justement, tôt ou

tard... N’en accusons que notre paresse d’esprit...

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Sous les murs de Bagdad · 第 30 / 89 题