--Il me semble que je vous connais... que je vous ai déjà vu...
remarquai-je avec quelque hésitation.
--Que vous m’ayez rencontré, c’est probable; que vous me connaissiez, ce
n’est guère possible. La question n’est point là, reprit avec assurance
mon interlocuteur. Je voulais plutôt vous féliciter d’avoir abandonné M.
de Prénonne. Voyez-vous, ce n’est pas de sa faute. Il est ainsi fait. Il
appartient à la confrérie de ces gens disgraciés qui possèdent l’étrange
privilège de ne pouvoir rien dire, même les choses les plus
insignifiantes, sans froisser leurs amis et s’attirer la rancune des
indifférents. Mais que pensez-vous faire maintenant?
Cette question, subitement amenée, me parut, à ce moment-là, cacher le
véritable dessein de M. Constantin de Henne. Par la suite, toutefois, je
négligeai cette méfiance.
--Je suis véritablement indiscret, protestait l’homme brun; cependant je
vois bien que la perspective d’un voyage avec un aussi singulier
ordonnateur que Prénonne vous paraît une chose bien hasardée.
A la vérité, je n’avais nullement songé à tout cela. J’étais parti pour
ne pas donner en spectacle aux habitués du port de la Joliette la colère
de M. de Prénonne et, peut-être aussi, la mienne.
--Vous attendez l’arrivée de votre ami? recommença l’importun
questionneur.
--Quel ami?
--Votre ami Williams.
A ce nom, je reculai, tant ma stupeur était peu simulée. Comment cet
étranger pouvait-il savoir?...
Il repartit en souriant:
--Je vous répète que j’ai assisté à votre... entretien avec Prénonne, et
c’est lui qui vous parla de Williams... Mais, à propos, vos bagages?...
--J’irai tout à l’heure.
--Maintenant, répliqua M. de Henne, Prénonne ne vous verrait pas monter;
la nuit est presque tombée...
Le soir, en effet, commençait de descendre sur la mer violette et, par
endroits, des lumières piquaient la ville, déjà bleuie par l’ombre.
Toutefois l’obscurité n’était pas assez épaisse pour que mon passage
échappât à la vigilance de M. de Prénonne. Heureusement, le hasard
voulut qu’il s’éloignât à ce moment de son poste d’observation, sur
l’embarcadère.
Dès que je fus sur le pont du petit bateau japonais, je partis à la
recherche de mes bagages. Je retrouvai assez vite, dans l’entassement
des colis à main, près de l’escalier de descente des «premières», ma
valise et celle de Williams, mais je ne parvenais pas à découvrir, ni
dans le salon des «premières», ni près de l’escalier, une sacoche
imprudemment étiquetée «fragile» et qui devait être écrasée sous un
échafaudage de colis.
En somme, si j’étais venu plus tôt à bord, j’aurais aisément découvert
les bagages que je ne trouvais plus maintenant. Je réfléchissais,
n’ayant rien d’autre à faire, et je m’assis auprès des valises, celle de
Williams et la mienne.
Les reproches de M. de Prénonne ne méritaient pas, peut-être, mon excès
de mauvaise humeur, et je voyais ma colère s’en aller peu à peu, tant il
est vrai que nous ne sommes pas les maîtres des sentiments qui nous
paraissent les plus durables.
Je n’étais pas fâché, du reste, après une journée à travers Marseille et
deux nuits sans sommeil, de prendre quelque repos. J’en oubliais mes
projets d’abandonner le bâtiment. A ce moment, M. de Henne qui me
cherchait peut-être,--j’en suis certain aujourd’hui,--s’arrêta devant
moi.
--Eh bien! vous attendez votre ami?
Je lui dis que je ne pouvais guère faire autrement, ni renoncer de gaîté
de cœur, sur-le-champ, à ce voyage entrepris avec Williams et aux
avantages «commerciaux»--j’appuyais sur ce point--que nous pensions en
recueillir, pour quelques ripostes déplacées et, tout au plus, assez
vives de M. de Prénonne.