Sur le quai d’embarquement, près de la passerelle du petit cargo
japonais qui devait faire route pour l’Égypte, se promenait un maigre
personnage tout de noir vêtu. Comme je m’approchais pour monter sur le
pont, cet homme m’arrêta:
--Ce bâtiment ne prend pas de passagers, énonça-t-il, sans me regarder.
--Cependant, je suis passager.
--A quel titre?... Seriez-vous le compagnon de M. Victor Williams...
--Lecharier... C’est exact.
--Rien ne me le prouve...
--Ma réponse, d’abord, si vous me connaissiez un peu, et puis ceci
encore...
Je présentai un passeport maculé de timbres et diverses pièces
d’identité. L’homme les examina. C’était un long et mince individu qui
se tenait très droit sur des jambes d’échassier. Dans l’ensemble, cet
air raide, particulier à certains officiers en civil. Je le jugeai
orgueilleux, vindicatif, plein de suffisance et de l’habitude du
commandement qui confère à quelques-uns, non les qualités du chef, mais
l’apparence de ces qualités.
--Je vous attendais depuis longtemps, monsieur, commença ce personnage
en relevant une tête au teint de cire où l’on voyait deux yeux petits et
sans éclat.
Puis, détournant son regard, comme gêné de ce qu’il avait dit, il me
rendit mes papiers.
Je crus devoir m’excuser:
--Mais il y a un bon moment que je suis arrivé, monsieur.
--Je n’en doute pas, me répondit-il. Moi aussi, il y a longtemps que je
suis arrivé. Et je vous attendais...
--Croyez bien que je regrette de vous avoir fait attendre, mais je ne
savais pas...
--Il fallait le savoir, monsieur. Ma place est à l’embarcadère, mais la
vôtre était sur le pont. Montez donc, je vous prie, et donnez-vous la
peine de vérifier si tous vos bagages et ceux de votre ami se trouvent
en sûreté.
Cela fut débité d’une voix sèche qui n’admettait pas la contradiction;
c’est pourquoi, sans doute, lâchant toute prudence, je répliquai
aussitôt:
--Monsieur, je ne vous connais pas. Finissons-en donc et laissez-moi
passer.
Des matelots, deux ou trois dockers, un douanier s’approchèrent. Une
brusque colère désarticula l’anguleux visage de mon partenaire. Devant
ces gens qui s’intéressaient visiblement un peu trop à notre
conversation, un conflit allait s’engager.
--Alors, moi, monsieur, qui ai le déplaisir de vous connaître, je vais
me présenter: je suis M. Louis Tuchet de Prénonne.
Aussitôt, sans vouloir en écouter davantage, je m’éloignai, l’air aussi
indifférent que possible, comme si les avis de M. de Prénonne ne me
concernaient point. Quand je songe à sa figure stupéfaite, je ne puis,
même aujourd’hui, m’empêcher d’en sourire, et cependant, de cette
querelle provint toute une série de mésaventures...
Somme toute, ainsi que je venais de l’apprendre à l’intéressé lui-même,
je ne connaissais pas M. de Prénonne; je ne l’avais jamais vu, mais,
d’après le portrait tracé du personnage par mon ami Williams Lecharier
lui-même, il m’avait été facile d’identifier le désagréable gentilhomme
qui se considérait déjà comme le chef et l’organisateur de notre petite
expédition.
Je passai le long d’un haut charbonnier amarré à quai, pareil à une
vaste et noire muraille rebondie; je tournai dans une allée que
bordaient des sacs de blé et des ballots de tabac, puis je regardai les
faubourgs «napolitains» de Marseille, les petits coteaux blancs et leurs
pins parasols que le vent semblait incliner du côté de la Méditerranée.
J’étais déjà loin du cargo japonais, de sa passerelle et de M. de
Prénonne, je m’efforçais, du reste, de n’y plus songer, lorsque je fus
abordé par un gentleman très brun, de taille moyenne, qui me salua avec
assurance.
--Monsieur Blaze Romerdy, n’est-ce pas?
Puis, sans plus attendre:
--J’arrivais près du bateau comme vous parliez à M. de Prénonne. J’ai
tout entendu. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir eu le bon esprit
de ne pas insister longtemps et de laisser cet homme terminer seul, à
loisir, ses remontrances.
Cet étranger aux yeux trop lourds qui m’abordait par mon nom,
m’emplissait d’une subite méfiance:
--Qui donc êtes-vous, monsieur?
--Un passager dans votre cas, tout simplement, déclara-t-il avec une
humilité trop prononcée pour être effective. Mon nom ne vous apprendrait
rien, mais vous, vous m’étiez connu...
Tout en parlant, l’homme tira de son portefeuille une carte de visite
qu’il me tendit:
CONSTANTIN de HENNE
_Voyageur de commerce_