PAS D'EXPÉDITION

«La conquête _morale_, comme dit le questionnaire qui m'a été soumis,

est-elle chimérique?

«Je ne le crois pas, mais il faut une prudence extrême. Nous devons

nous attacher à résister à toutes les impatiences, à toutes les

velléités de mouvements militaires qui compromettraient notre action

sous prétexte de la fortifier et de la précipiter. A ce point de vue,

on ne saurait trop surveiller notre œuvre de pénétration, tenir la main

à ce qu'elle demeure strictement pacifique. Avec du temps, du tact,

de la modération et de la sagesse, nous viendrons à bout fatalement

des obstacles que _le Rappel_ soupçonne. Par la sécurité des personnes

et des biens assurée aux chefs indigènes, nous les gagnerons au nouvel

ordre de choses et le Maroc suivra. Déjà le contrôle des douanes,

placé sous la surveillance de M. Regnault[1], qui est un ancien agent

tunisien de beaucoup de mérite et qui a demandé à mon administration

des collaborateurs d'élite, s'est organisé sans difficulté. Il doit en

être de même pour les autres services, notamment celui de la police,

dont s'occupe mon ami, M. Jonnart.

[Note 1: Assistait M. Revoil à la conférence d'Algésiras.]

«Ce n'est pas faire preuve, je pense, d'un optimisme exagéré que

d'admettre qu'il ne sera pas nécessaire de recourir à une expédition

militaire pour exécuter complètement nos projets. L'armée du sultan,

lorsqu'elle sera constituée comme elle doit l'être, suffira pour

seconder notre action. Mais, encore une fois, il faut beaucoup de

méthode et de réserve, du temps, de la patience, et de la suite dans

nos desseins. Il faut donner aux populations indigènes le sentiment

qu'elles n'ont en nous que des amis, des guides et des protecteurs

animés de la plus sincère sympathie. C'est la règle de notre action

en Tunisie, malgré toutes les insanités que les brouillons et les

trafiquants d'affaires peu avouables peuvent répandre en racontant

le contraire. Ce doit être aussi la règle de notre intervention dans

l'empire marocain.»

* * * * *

Mon factum en poche, prêt à prendre le train-brouette qui mène de

la station perdue de Vers à la ligne de Pontarlier par Andelot, je

susurrai doucement, la main sur le bouton de la porte:

--Tu es un futur député ou sénateur du Jura, dit-on?

--Mon cher, crois-moi, rien ne vaut la pêche à la ligne dans les lacs

du prince d'Arenberg et dans mon Angillon, ô gué!

* * * * *

Tels étaient les propos que nous échangions en l'an de grâce 1904, à

l'abri du protocole, dans l'air léger des hauts plateaux.

Ma prédiction s'est réalisée, ou à peu près. Te voilà un des rois du

jour.

Et maintenant, camarade,

Nous voici arrivés tous deux, moi à la sérénité indulgente qui est le

prix de tout effort indépendant, toi, au Capitole.

Nous n'avons plus rien à nous dire. Adieu.

Sultane française au Maroc · 第 11 / 48 题