M. Short obéit, tout en disant à voix basse:

«L'ami me semble bien aigre ce soir: j'espère qu'il n'y a pas de

laiterie dans le voisinage, car son humeur serait capable de faire

tourner le lait.»

Le gentleman montra du doigt une couple de chaises, et, par un

geste majestueux, il invita MM. Codlin et Short à s'asseoir. Ceux-

ci, après s'être mutuellement consultés du regard avec beaucoup de

doute et d'indécision, s'assirent enfin, chacun sur l'extrême bord

de la chaise qui lui était offerte et tenant son chapeau collé

contre sa poitrine, tandis que le gentleman remplissait deux

verres avec le contenu d'une bouteille posée sur une table vis-à-

vis de lui et les leur présentait en bonne et due, forme.

«Vous êtes bien hâlés par le soleil, dit-il. Est-ce que vous venez

de voyage?»

Un signe de tête et un sourire affirmatif furent la réponse de

M. Short; réponse que M. Codlin corrobora par un autre signe de

tête et un petit gémissement, comme s'il sentait encore le poids

du théâtre sur ses épaules.

«Vous fréquentez les foires, les marchés, les courses, je suppose?

-- Oui, monsieur, répondit Short; nous avons visité à peu près

tout l'ouest de l'Angleterre.

-- J'ai parlé à des hommes de votre profession qui venaient du

nord, de l'est et du sud, dit le gentleman avec une sorte

d'admiration, mais jusqu'à présent je n'en avais pas rencontré qui

vinssent de l'ouest.

-- Chaque été, monsieur, dit Short, nous faisons notre tournée

dans l'ouest. V'là ce qui en est: au printemps et en hiver, nous

prenons l'est de Londres; et l'été, l'ouest de l'Angleterre. On a

bien de la misère, allez, à passer des jours et des mois par la

pluie et la boue, et souvent sans gagner un sou dans sa journée.

-- Permettez-moi de remplir encore votre verre.

-- Si c'est un effet de votre bonté, monsieur, il n'y a pas de

refus, dit M. Codlin se hâtant de pousser son verre en avant et

écartant celui de Short. C'est moi qui suis le souffre-douleur,

monsieur, dans tous nos voyages, comme dans toutes nos haltes. En

ville ou, dans la campagne, qu'il pleuve ou qu'il fasse sec, que

le temps soit chaud ou froid, c'est Tom Codlin qui est toujours là

pour pâtir, et encore Tom Codlin ne doit pas se plaindre. Oh! non.

Short a droit de se plaindre; mais si Codlin murmure un tant soit

peu, oh! Dieu! à bas Codlin! on crie aussitôt: à bas Codlin! Il

n'a pas la permission de murmurer, il n'est pas là pour ça.

-- Codlin n'est pas sans utilité, dit à son tour Short avec un

regard malin. Mais il ne sait pas toujours tenir ses yeux tout

grands ouverts. Quelquefois il s'endort, c'est connu. Souvenez-

vous des dernières courses, Tommy.

-- Ne cesserez-vous jamais de taquiner les pauvres gens? dit

Codlin. Est-ce que par hasard je dormais quand je vous ai, d'un

coup de filet, ramassé sept francs vingt-cinq? J'étais bien à mon

poste, au contraire, mais on ne peut pas avoir les yeux de vingt

côtés à la fois, comme un paon qui fait la roue; je voudrais bien

vous y voir. Si je me suis laissé attraper par ce vieillard avec

son enfant, vous avez fait de même; ainsi ne me jetez pas ça au

nez. Quand on crache en l'air...

-- Vous ferez aussi bien de briser là, Tom, dit Short. Ce n'est

pas un sujet bien intéressant pour lui, n'est-ce pas?

-- Alors, il ne fallait pas le mettre sur le tapis, répliqua

M. Codlin, je demande pardon pour vous au gentleman; vous n'êtes

qu'un étourneau qui aime à écouter son propre ramage, sans savoir

seulement ce qu'il dit.»

Au début de cette dispute, leur interlocuteur s'était

tranquillement assis, les regardant tour à tour, comme s'il

attendait le moment convenable pour leur adresser de nouvelles

questions, ou pour revenir à celle d'où l'on s'était écarté. Mais

à partir du moment où M. Codlin eut à se défendre d'être trop

sujet à s'endormir, le gentleman prit un intérêt de plus en plus

vif à la discussion, qui en était arrivée à une extrême vivacité.

«Vous êtes, s'écria-t-il, les deux hommes dont j'ai besoin, les

deux hommes que j'ai cherchés, que j'ai cherchés partout. Où sont-

ils ce vieillard et cette enfant dont vous parlez?

-- Monsieur!... dit Short avec hésitation et en tournant les yeux

vers son ami.

-- Le vieillard et sa petite-fille qui ont voyagé avec vous; où

sont-ils? Parlez, vous ne vous en repentirez pas, cela vous

rapportera peut-être plus que vous ne croyez. Ils vous ont

quittés, dites-vous, à ces courses, si j'ai bien compris. On a

retrouvé leur trace jusque-là, mais c'est là qu'on l'a perdue.

N'avez-vous pas quelque renseignement à me donner, quelque idée de

ce qu'ils peuvent être devenus, pour m'aider à les retrouver?

-- Je vous l'avais toujours dit, Thomas, s'écria Short se tournant

vers son ami avec un regard d'abattement, qu'on ne manquerait pas

de chercher après ces deux voyageurs!

-- Vous l'aviez dit!... répliqua M. Codlin. Et moi, n'ai-je pas

toujours dit que cette innocente enfant était la plus intéressante

créature que j'aie jamais vue? Ne disais-je pas toujours que je

l'aimais, que j'en raffolais? La jolie créature! il me semble

l'entendre encore: «C'est Codlin qui est mon ami, disait-elle, ce

n'est pas Short. Short est un brave homme, disait-elle, je n'ai

pas à me plaindre de Short; il cherche à me faire plaisir, je

l'avoue; mais Codlin, disait-elle, m'aime comme la prunelle de ses

yeux, sans que ça paraisse.»

En répétant ces paroles avec une grande émotion, M. Codlin se

frottait le bout du nez avec le bout de sa manche, et, secouant

tristement la tête de côté et d'autre, il donna à entendre au

gentleman que, depuis le moment où il avait perdu les traces de

son cher petit dépôt, il avait perdu du même coup tout repos et

tout bonheur.

«Bon Dieu! dit le gentleman parcourant la chambre, ai-je donc

enfin trouvé ces hommes pour découvrir seulement qu'ils ne peuvent

me fournir de renseignements utiles! Il eût mieux valu vivre au

jour le jour avec l'espérance, sans jamais les rencontrer, que de

voir ainsi tromper mon attente.

-- Une minute, dit Short. Un homme nommé Jerry... Vous connaissez

Jerry, Thomas?

-- Oh! ne me parlez pas de Jerry, répliqua M. Codlin. Je me moque

de Jerry comme d'une prise de tabac, quand je songe à cette

charmante enfant. «C'est Codlin qui est mon ami, disait-elle;

cher, bon, tendre Codlin, qui invente toujours quelque chose pour

me faire plaisir! Je n'ai rien à dire contre Short, disait-elle,

mais je _corde_ avec Codlin.»

Il parut réfléchir et ajouta:

«Une fois elle m'appela «Papa Codlin.» J'ai cru que j'allais en

pleurer de joie.

-- Monsieur, dit Short passant de son égoïste associé à leur

nouvelle connaissance, un homme nommé Jerry, qui conduit une

troupe de chiens, m'a appris par hasard en route qu'il avait vu le

vieillard en compagnie d'une collection de figures de cire qui

voyage et qu'il ne connaît pas. Comme le vieillard et l'enfant

nous avaient quittés furtivement, qu'on n'avait plus entendu

parler d'eux, et qu'on les avait vus ailleurs que dans le pays où

nous étions, je ne m'inquiétai pas davantage à ce sujet et je ne

fis pas d'autres questions à Jerry. Mais il y aurait moyen, si

vous voulez.

-- Cet homme est-il à Londres? dit impatiemment le gentleman.

Parlez donc vite.

-- Non, il n'y est pas, mais il y arrivera demain, répondit

vivement Short. Il loge dans la même maison que nous.

-- Eh bien! amenez-le-moi. Voici un louis pour chacun de vous. Si

par votre secours je réussis à retrouver ceux que je cherche, je

vous en donnerai vingt fois plus. Revenez me voir demain, et

réfléchissez entre vous sur ce sujet. Il est à peu près inutile

que je vous le recommande, car vous agirez dans votre propre

intérêt. Maintenant, donnez-moi votre adresse, et laissez-moi.»

L'adresse fut donnée, les deux hommes partirent, le rassemblement

les suivit, et le gentleman, rempli d'une agitation

extraordinaire, arpenta sa chambre, durant deux mortelles heures,

au-dessus de la tête étonnée de M Swiveller et de miss Sally

Brass.

Le magasin d'antiquités, Tome I · 第 45 / 57 题