L'enfant s'éloigna de la porte et regagna sa chambre d'un pas plus
faible, plus incertain encore que lorsqu'elle s'était approchée de
celle de son grand'père. La terreur qu'elle avait ressentie tout à
l'heure n'était rien, en comparaison de celle qui l'accablait
maintenant. Un voleur étranger, un aubergiste infidèle, complice
du vol fait à ses hôtes, ou même se glissant jusqu'à leurs lits
pour les tuer au sein de leur sommeil, un brigand nocturne,
quelque terrible, quelque cruel qu'il pût être n'eût pas éveillé
dans son coeur la moitié de la crainte qu'elle éprouva en
reconnaissant son visiteur mystérieux. Ce vieillard à la tête
blanche, rampant comme un fantôme dans sa chambre, pour y
commettre un vol, profitant pour cela du sommeil supposé de sa
petite-fille, puis emportant son butin et le couvant des yeux avec
la joie sauvage dont Nelly venait d'être témoin, c'était plus
affreux, bien plus affreux, bien plus triste à songer, que tout ce
que son imagination aurait pu rêver de plus effrayant. S'il allait
revenir!... car il n'y avait ni serrure ni verrou à la porte...
Si, craignant d'avoir laissé quelque argent derrière lui, il
revenait faire de nouvelles recherches!... Une terreur vague, un
sentiment d'horreur accompagnaient l'idée qu'il pourrait se
glisser encore furtivement dans la chambre et tourner son visage
vers le lit inoccupé, pendant qu'elle se blottirait encore au pied
pour éviter son contact. Oh! cette idée n'était pas supportable.
Nelly s'assit et prêta l'oreille.
Chut!... un pas résonne sur l'escalier, la porte s'ouvre
doucement...
Non, ce n'était que pure imagination; mais l'imagination avait
chez Nelly toutes les terreurs de la réalité. C'était pis, car la
réalité eût eu sa fin comme son commencement, tandis que dans son
imagination c'était une vision qui revenait toujours, et ne s'en
allait jamais.
Le sentiment qui obsédait Nelly était une sorte d'horreur vague et
indéfinie. À coup sûr, elle n'avait pas peur du bon vieux grand-
père qui n'avait été frappé de cette maladie de l'esprit que par
amour pour elle; mais l'homme qu'elle avait vu cette nuit emporté
par la fièvre d'un jeu de hasard, s'embusquant dans sa chambre,
puis comptant l'argent dérobé à la faible lueur d'une chandelle,
cet homme ne lui semblait plus le même; ce n'était plus lui, ce
n'était que sa monstrueuse parodie. N'y avait-il pas de quoi
reculer de frayeur en songeant que cette caricature du vieillard
s'était approchée tout près d'elle! Elle ne pouvait pas associer
dans sa pensée son compagnon chéri, son grand-père bien-aimé, à
cette autre image menteuse qui lui ressemblait tant et lui
ressemblait si peu. Elle avait pleuré de le voir faible et presque
en enfance... Mais, c'est maintenant qu'elle allait avoir bien
plus de motifs de pleurer.
Nelly se tenait assise, roulant toutes ces pensées dans sa tête,
jusqu'à ce que le fantôme qui habitait son imagination y grandit
dans des proportions si terribles, si effrayantes, que la pauvre
enfant eût trouvé quelque douceur à entendre la voix de son grand-
père, ou, s'il dormait, seulement à le voir, pour éloigner ainsi
un peu les craintes qui se groupaient autour de son image. Elle
s'élança vers l'escalier et le corridor. La porte était encore
entre-bâillée, comme elle l'avait laissée, la chandelle brûlait
toujours.
Nelly avait elle-même sa chandelle à la main. Elle était préparée
d'avance à dire, si le vieillard était éveillé, qu'elle se sentait
indisposée, qu'elle ne pouvait dormir et qu'elle était venue voir
s'il n'avait pas oublié d'éteindre sa chandelle. En jetant un
regard dans la chambre, elle reconnut que son grand-père reposait
tranquillement dans son lit, ce qui l'enhardit à entrer.
Il s'était endormi promptement. Sur son visage nulle trace de
passion; ni avidité, ni anxiété, ni désir bouillant, mais la
douceur, la tranquillité, la paix. Ce n'était plus le joueur, ce
n'était plus l'ombre sinistre qui lui était apparue dans sa
chambre; ce n'était pas même l'homme aux traits fatigués et
flétris dont elle avait si souvent aperçu avec affliction le
visage aux premières lueurs du matin: c'était son cher vieil ami,
son innocent compagnon de voyage; c'était son bon, son bien-aimé
grand-père.
Elle n'éprouva donc aucune crainte en considérant ses traits
calmes dans le sommeil, mais elle avait au coeur un profond et
pénible chagrin qui se soulagea par des larmes.
«Que Dieu le bénisse! dit-elle en se penchant avec précaution pour
baiser la joue du vieillard. Je vois bien maintenant qu'on nous
séparerait si l'on nous retrouvait, et qu'on l'enfermerait loin de
la lumière du soleil et du ciel. Il n'a plus que moi au monde pour
le soutenir. Que Dieu nous assiste tous deux!»
Elle ralluma sa chandelle qu'elle avait soufflée, se retira en
silence, comme elle était venue, et, regagnant une fois encore sa
chambre, elle s'y tint assise durant le reste de cette longue,
longue et malheureuse nuit.
Enfin le jour fit pâlir sa chandelle presque consumée, et Nelly
s'endormit. Mais elle fut bientôt avertie par la servante qui la
veille l'avait menée à sa chambre. Sitôt qu'elle fut prête, elle
se disposa à aller rejoindre son grand-père. Auparavant, elle
fouilla dans sa poche et reconnut que tout son argent en avait été
enlevé. Il n'y restait pas même une pièce de dix sous.
Déjà le vieillard était prêt: au bout de quelques minutes l'un et
l'autre étaient en route. L'enfant pensa qu'il évitait de
rencontrer son regard et semblait attendre qu'elle lui parlât de
sa perte. Elle comprit qu'elle devait le faire pour qu'il ne
soupçonnât point la vérité.
«Grand-père, dit-elle d'une voix tremblante, quand ils eurent fait
silencieusement un mille, croyez-vous que les gens de là-bas
soient honnêtes?
-- Comment? répondit-il très-ému, si je les crois honnêtes... Oui,
ils ont joué loyalement.
-- Je vais vous dire pourquoi je vous demande cela. J'ai perdu de
l'argent cette nuit; on me l'a pris dans ma chambre, j'en suis
certaine; à moins que ce ne soit pour badiner, seulement pour
badiner, grand-papa; en ce cas, j'en rirais la première, si j'en
étais bien sûre...
-- Prendre de l'argent pour badiner! interrompit le vieillard
d'une voix saccadée. Ceux qui prennent de l'argent le prennent
pour le garder. Il n'y a pas de quoi badiner.
-- Eh bien! il m'a été dérobé dans ma chambre, dit l'enfant dont
la dernière espérance s'évanouit devant le ton de cette réponse.
-- Mais ne t'en reste-t-il plus, Nell? dit le vieillard; n'as-tu
rien encore? Tout a-t-il été pris... jusqu'au moindre liard?... Ne
t'a-t-on rien laissé?
-- Rien!
-- Ne t'inquiète pas, nous en gagnerons bien davantage, dit le
vieillard. Gagnons, amassons, faisons rafle de manière ou d'autre.
Ne pense pas à cette perte. Il n'en faut parler à personne, et
peut-être le regagnerons-nous, cet argent. Ne me demande pas
comment nous pouvons le regagner et bien plus encore; mais n'en
parle à personne, cela pourrait nous porter malheur. Ainsi, ils
ont emporté ton argent de ta chambre tandis que tu dormais!
ajouta-t-il d'un ton de compassion, bien différent de l'air
hypocrite et mystérieux qu'il avait pris jusque-là. Pauvre Nell!
pauvre petite Nell!...»
L'enfant pencha la tête et pleura. Le ton de sympathie que le
vieillard avait mis dans ses paroles était tout à fait sincère;
Kelly en était bien sûre. Et ce n'était pas la moindre partie de
son chagrin, de savoir que tout ce qu'il faisait là, il croyait le
faire pour elle.
«Pas un mot sur ce sujet à personne autre qu'à moi, dit le
Vieillard; pas un mot, même à moi, ajouta-t-il vivement, car cela
ne peut servir à rien. Toutes les pertes que nous avons faites ne
valent pas une larme de tes yeux, ma chérie. Nous n'y penserons
plus quand nous aurons tout regagné.
-- Oh! la perte n'est rien, dit l'enfant en levant les yeux au
ciel; non, la perte n'est rien: j'y suis bien résignée; elle ne me
coûterait pas une larme, quand chaque sou de ma bourse aurait été
un billet de mille francs.
-- Bien, bien, se dit le vieillard réprimant une réponse
impétueuse qui lui était venue sur le bord des lèvres: c'est
qu'elle ne sait rien. Tant mieux! tant mieux!
-- Mais écoutez-moi, dit vivement l'enfant; voulez-vous m'écouter?
-- Oui, oui, j'écoute, répondit le vieillard sans la regarder
encore, une jolie petite voix, je t'assure, et que j'aime toujours
à entendre. C'est comme si j'entendais sa mère; pauvre enfant!
-- Eh bien! laissez-moi vous persuader; oh! laissez-moi vous
persuader, dit Nelly, de ne plus songer désormais ni aux gains ni
aux pertes, et de ne pas poursuivre d'autre fortune que celle que
nous pouvons acquérir ensemble.
-- C'est ce que je fais aussi; oui, nous la poursuivons ensemble,
répliqua le grand-père regardant encore de côté et semblant
concentré en lui-même: la sainteté du but peut justifier l'amour
du jeu.
-- Avons-nous été plus malheureux, reprit l'enfant, depuis que
vous avez renoncé à ces habitudes et que nous voyageons ensemble?
N'avons-nous pas été plus à notre aise et plus heureux depuis que
nous n'avons plus notre maison pour abri? Qu'avons-nous à
regretter dans cette triste maison, où votre esprit était en proie
à tant de tourments?
-- Elle dit vrai, murmura le vieillard du même ton qu'auparavant.
Il ne faut pas que cela change mes idées; mais c'est la vérité,
nul doute, c'est la vérité.
-- Rappelez-vous seulement comment nous avons vécu depuis la belle
matinée où nous avons quitté cette maison jusqu'à ce jour.
Rappelez-vous seulement comment nous avons vécu depuis que nous
nous sommes affranchis de toutes ces misères; que de jours calmes,
que de nuits paisibles nous avons goûtés; que de douces heures
nous avons connues; de quel bonheur enfin nous avons joui. Étions-
nous fatigués? avions-nous faim? bientôt nous étions reposés, et
notre sommeil n'en était que plus profond. Songez à toutes les
belles choses que nous avons vues et combien nous y avons trouvé
de plaisir. Et d'où venait cet heureux changement?...»
Il l'arrêta d'un signe de main et l'invita à ne plus continuer la
conversation parce qu'il avait affaire. Au bout de quelque temps
il l'embrassa sur la joue, en la priant encore de se taire, et
continua de marcher, regardant au loin devant lui, et parfois
s'arrêtant pour fixer sur le sol ses yeux assombris, comme s'il
cherchait péniblement à réunir ses pensées en désordre. Une fois
Nelly vit des larmes mouiller ses paupières. Après quelques
moments de marche silencieuse, le vieillard prit la main de Nelly,
comme il était habitué à le faire, sans que rien dans son air
trahît la violence et l'exaltation dont il était récemment animé;
et puis petit à petit, par degrés insensibles, il retomba dans son
état de docilité, se laissant conduire par Nelly où elle voulait.
Lorsqu'ils furent de retour au sein de la merveilleuse collection,
ils trouvèrent, comme Nelly s'y était attendue, que Mme Jarley
n'était pas encore levée, et, que tout en ayant éprouvé la veille
quelque inquiétude à leur égard, ayant même veillé pour les
attendre jusqu'à onze heures passées, elle s'était mise au lit
avec la persuasion que, retenus par l'orage à quelque distance du
logis, ils avaient cherché l'abri le plus proche et qu'ils ne
pourraient revenir avant le lendemain matin. Aussitôt Nelly se mit
avec la plus grande activité à décorer et disposer la salle, et
elle eut la satisfaction d'avoir achevé sa tâche et même fait sa
petite toilette avant que la favorite de la famille royale passât
à table pour déjeuner.
«Nous n'avons eu encore, dit Mme Jarley lorsque le repas fut
servi, que huit des jeunes élèves de miss Monflathers depuis que
nous sommes ici, et elles sont au nombre de vingt-six, comme me
l'a appris la cuisinière à qui j'ai adressé une question ou deux,
en la laissant entrer gratis. Il faut les aller trouver avec un
paquet de nouveaux prospectus; vous allez vous en charger, et vous
verrez, ma chère, quel effet cela pourra produire sur elles.»
Comme l'expédition projetée était de première importance,
Mme Jarley ajusta de ses mains le chapeau de Nelly; et, ayant
déclaré qu'elle avait l'air très-bien comme ça et ne pouvait que
faire honneur à l'établissement, elle la laissa partir avec force
recommandations, et munie d'instructions prudentes sur les coins
de rue qu'elle devait tourner à droite et ceux qu'elle ne devait
pas tourner à gauche. Munie de ces instructions, Nelly trouva sans
peine le pensionnat et externat de miss Monflathers. C'était une
grande maison avec un mur élevé et une grande porte de jardin avec
une grande plaque de cuivre, et un petit grillage à travers lequel
la gardienne du parloir de miss Monflathers examinait tous les
visiteurs avant de leur permettre d'entrer. Pas l'ombre d'homme,
pas même un laitier, n'était admis, à moins d'une autorisation
spéciale, à franchir le seuil de cette porte. Le collecteur des
taxes lui-même, un gros homme qui avait des lunettes et un chapeau
à larges bords, ne pouvait passer ses papiers qu'à travers le
grillage. Plus dure que le diamant ou l'airain, cette porte de
miss Monflathers restait sévèrement fermée devant tout le sexe
masculin. Le boucher lui-même respectait ce lieu de mystère, et
cessait de siffler quand il mettait la main sur la sonnette.
La terrible porte, au moment où Nelly s'en approchait, tourna
lentement sur ses gonds avec un grincement bruyant, et, du fond
d'une silencieuse allée couverte, on vit arriver, deux par deux,
toute une longue file de jeunes personnes, tenant chacune un livre
ouvert et quelques-unes aussi une ombrelle. À l'extrémité de cette
procession solennelle venait miss Monflathers, tenant également
une ombrelle de soie lilas, et escortée de deux sous-maîtresses
souriantes qui se détestaient mortellement l'une l'autre, mais qui
rivalisaient de dévouement prétendu pour miss, Monflathers.
Intimidée par les regards et les chuchotements des élèves, Nelly
s'arrêta, les yeux baissés, et laissa défiler ce cortège jusqu'à
ce que miss Monflathers qui venait à l'arrière-garde, fût près
d'elle. Alors elle la salua et lui présenta son petit paquet. Miss
Monflathers le lui prit des mains et fit faire halte.
«N'êtes-vous pas, dit-elle, l'enfant qui montre les figures de
cire?
-- Oui, madame, répondit Nelly, qui rougit beaucoup; car les
élèves l'avaient entourée, et elle était devenue le centre sur
lequel tous les yeux étaient fixés.
-- Et ne sentez-vous pas que vous n'êtes qu'une mauvaise petite
fille avec vos figures de cire? dit miss Monflathers qui n'était
pas d'un caractère très-agréable et qui ne laissait échapper
aucune occasion de graver des vérités morales dans l'esprit tendre
et délicat de ses jeunes élèves.»
Jamais la pauvre Nelly n'avait envisagé sa position sous ce point
de vue. Ne sachant que répondre, elle se tut, mais elle rougit
encore davantage.
«Ne sentez-vous pas, dit miss Monflathers, que c'est un métier
misérable et anti-féminin; que c'est déroger aux qualités qui nous
ont été accordées par la sagesse et la bonté divine, avec une
puissance expansive destinée à les faire sortir de leur état
somnolent par l'intermédiaire de la culture de l'esprit?»
Les deux sous-maîtresses témoignèrent respectueusement leur
approbation de cette attaque directe, puis regardèrent Nelly comme
pour lui faire comprendre toute la force du coup que miss
Monflathers venait de lui porter. Ensuite elles sourirent en
regardant miss Monflathers; mais elles fixèrent leurs yeux l'une
sur l'autre de manière à faire entendre que chacune d'elles se
considérait comme la seule qui eût le droit de sourire aux propos
de miss Monflathers, et que l'autre n'avait pas qualité pour cela
et commettait en souriant un acte de présomptueuse impertinence.
«Ne sentez-vous pas, reprit miss Monflathers, combien vous êtes
coupable d'exercer ce métier de montreuse de figures de cire,
lorsque vous pourriez vous faire honneur d'aider, dans la mesure
de vos forces, à la prospérité des manufactures de votre pays;
élever votre esprit par la contemplation constante des machines à
vapeur, et gagner noblement par semaine un salaire confortable de
trois francs quarante à trois francs soixante-quinze? Ne sentez-
vous pas que plus on travaille, plus on est heureux?
-- Telle la petite abeille...,» murmura l'une des sous-maîtresses,
citant le docteur Watts.
-- Eh! dit miss Monflathers qui se retourna vivement, qui a
parlé?»
Naturellement la sous-maîtresse qui n'avait rien dit indiqua
l'autre, que miss Monflathers invita sèchement à la laisser
tranquille, à la grande satisfaction de celle des sous-maîtresses
qui venait de dénoncer sa compagne.
«La petite abeille laborieuse, dit miss Monflathers en se
redressant, ne peut se comparer qu'aux enfants de bonne maison,
celles dont l'éducation se compose de «la lecture, l'aiguille et
le jeu salutaire»; leur travail, à celles-là, consiste à peindre
sur velours, à broder au crochet, à faire de la tapisserie. Mais
pour les petites filles de cette classe, ajouta-t-elle en montrant
Nelly du bout de son ombrelle, pour les enfants pauvres du peuple,
voici leur affaire:
«À l'ouvrage, enfants, à l'ouvrage,
À l'ouvrage encore et toujours;
Jusqu'à la fin, dès mon jeune âge
Que le travail use mes jours.»
Un murmure d'enthousiasme universel suivit ces paroles; et cette
fois les deux sous-maîtresses ne furent pas seules à applaudir,
mais toutes les élèves se montrèrent également étonnées d'entendre
miss Monflathers improviser en aussi beau style: car, si depuis
longtemps miss Monflathers était connue pour sa capacité
politique, jamais elle ne s'était révélée jusque-là comme poëte
original. En ce moment l'une d'elles fit remarquer que Nelly
pleurait, et tous les yeux se tournèrent de nouveau vers l'enfant.
Ses yeux, en effet, étaient pleins de larmes. En tirant son
mouchoir pour les essuyer, elle le laissa tomber. Avant qu'elle
pût se baisser pour le ramasser, une jeune fille d'environ quinze
ou seize ans, qui s'était tenue à part des autres comme si elle ne
se sentait pas à sa place parmi elles, releva vivement le mouchoir
et le mit dans la main de Nelly. Elle se retirait ensuite
timidement à l'écart lorsqu'elle fut arrêtée par la maîtresse de
pension.
«C'est miss Edwards qui a fait cela! dit miss Monflathers d'un ton
d'oracle; je suis sûre que c'est miss Edwards.»
C'était bien miss Edwards; ce fut à qui dirait: «C'est miss
Edwards!» Et miss Edwards en convint elle-même.
«N'est-il pas étrange, miss Edwards, dit miss Monflathers
abaissant son ombrelle pour regarder en plein la coupable, que
vous portiez aux gens des classes inférieures un sentiment
d'affection qui vous fait toujours prendre leur parti? ou plutôt,
n'est-il pas bien extraordinaire que j'aie beau dire et beau
faire, et que je ne puisse vous corriger des penchants qui vous
viennent malheureusement de votre position fausse dans la vie? En
vérité, il faut que vous soyez la petite fille la plus commune et
la plus vulgaire!
-- Mais, madame, je ne croyais pas faire mal, répondit une voix
douce. Je n'ai fait que céder à l'impulsion du moment.
-- Une impulsion! répéta dédaigneusement miss Monflathers.
J'admire que vous osiez me parler d'impulsion, à moi!»
Les deux sous-maîtresses approuvèrent d'un signe de tête.
«J'en suis fort étonnée!...»
Les deux sous-maîtresses montrèrent le même étonnement.
«C'est une impulsion, je suppose, qui vous fait embrasser la cause
de tout être vil et rampant que vous rencontrez sur votre chemin?»
Les deux sous-maîtresses avaient déjà fait _in petto_ la même
supposition.
«Mais il est bon que vous sachiez, miss Edwards, reprit la
maîtresse de pension avec une sévérité croissante, qu'il ne
saurait vous être permis, ne fût-ce qu'au point de vue du bon
exemple et du décorum de mon établissement; qu'il ne saurait vous
être permis, qu'il ne vous sera point permis de manquer à vos
supérieurs d'une manière aussi grossière. Si vous n'avez pas de
raison pour éprouver une juste fierté avec des enfants qui
montrent les figures de cire, voici des jeunes personnes qui en
ont; ou vous témoignerez de la déférence à ces jeunes personnes,
ou vous quitterez ma maison, miss Edwards!...»
Cette jeune fille, orpheline et pauvre, avait été élevée dans la
pension, instruite pour rien et enseignant aux autres pour rien ce
qu'elle avait appris; nourrie pour rien, logée pour rien, elle
était regardée comme infiniment moins que rien par tous les
habitants de la maison. Les servantes sentaient son infériorité,
car elles étaient bien mieux traitées qu'elle; au moins elles
avaient la liberté d'aller et de venir, et chacune dans leur
service obtenait bien plus d'égards. Les sous-maîtresses avaient
sur miss Edwards une évidente supériorité, car dans leur temps
elles avaient payé peut-être en pension, et maintenant elles
étaient payées à leur tour. Les élèves ne faisaient nul cas d'une
compagne qui n'avait pas de grandes histoires à raconter sur les
splendeurs de sa famille, pas d'amis qui vinssent la voir avec des
chevaux de poste et auxquels la maîtresse de pension offrît, avec
ses humbles respects, du vin et des gâteaux; ni une femme de
chambre pour venir respectueusement la prendre et la conduire chez
ses parents, aux jours de congé; rien enfin de distingué ni
d'élégant, dont elle pût se faire honneur dans la conversation ou
autrement.
Or, pourquoi miss Monflathers était-elle toujours et en tout temps
irritée contre la pauvre élève? Le voici. Le plus beau fleuron de
la couronne de miss Monflathers, la plus brillante illustration de
l'établissement de miss Monflathers, c'était la fille d'un
baronnet, la fille réelle et vivante d'un baronnet réel et vivant.
Eh bien! pendant que cette jeune personne, par un renversement
extraordinaire des lois de la nature, était non-seulement commune
de visage, mais encore commune d'esprit, la pauvre miss Edwards
avait à la fois l'esprit développé et des traits charmants. N'est-
ce pas incroyable? Comment! cette petite miss Edwards qui avait
seulement apporté en entrant une petite somme depuis longtemps
dépensée, se permettait de dépasser et de primer de beaucoup dans
ses études la fille du baronnet qui pourtant prenait des leçons de
tous les arts d'agrément (ce n'était pas une raison pour en être
plus savante), et dont la note semestrielle dépassait du double ce
que payaient toutes les autres élèves! Il fallait donc que miss
Edwards ne tînt aucun compte de l'honneur et de la réputation de
la maison! Aussi miss Monflathers, qui la sentait dans sa
dépendance, lui montrait-elle, sans se gêner, tout son dégoût, son
mépris, son impatience, et quand elle la vit témoigner quelque
compassion à la petite Nelly, elle profita de cette occasion pour
s'indigner contre elle et la maltraiter comme nous venons de voir:
«Miss Edwards, vous ne prendrez pas l'air aujourd'hui. Ayez la
bonté de vous retirer aux arrêts dans votre chambre et de n'en pas
sortir sans ma permission.»
La pauvre jeune fille se hâtait d'obéir, quand elle fut tout à
coup «ramenée» en style de marine par un cri étouffé de miss
Monflathers.
«Elle a passé sans me saluer! dit avec indignation la maîtresse,
en levant ses yeux au ciel. Elle a passé sans avoir l'air de
prendre garde le moins du monde à ma présence!»
La jeune fille se retourna et salua. Nelly put voir que miss
Edwards leva fièrement ses yeux noirs sur sa maîtresse, et que
dans l'expression de son visage, comme dans toute son attitude, il
y avait une muette mais touchante protestation contre ce
traitement injuste. Miss Monflathers se borna à répondre par une
inclination de tête, et la grande porte se ferma sur cette victime
d'un mouvement généreux.
«Quant à vous, petite malheureuse, cria miss Monflathers en
s'adressant à Nelly, dites à votre maîtresse que si, à l'avenir,
elle prend la liberté de m'envoyer de nouveaux messages, j'écrirai
aux autorités pour lui faire donner les étrivières, ou j'exigerai
qu'elle vienne me faire amende honorable en chemise; et vous, vous
pouvez être certaine que vous ferez connaissance avec le moulin de
discipline si vous osez revenir ici. Maintenant, mesdemoiselles,
allons!»
La procession s'ébranla, deux par deux, avec les livres et les
ombrelles, et miss Monflathers, invitant la fille du baronnet à
marcher auprès d'elle pour calmer ses sens surexcités, éloigna les
deux sous-maîtresses qui pendant ce temps avaient échangé leurs
sourires contre des regards sympathiques, et les laissa veiller à
l'arrière-garde, se haïssant l'une l'autre un peu plus
cordialement, à raison de ce qu'elles étaient obligées de cheminer
côte à côte.