CHAPITRE XXIX.

Mme Jarley avait sans contredit un génie inventif. Parmi les

moyens variés qu'elle employait pour attirer des visiteurs à son

exposition, la petite Nelly ne fut pas oubliée. Le léger tilbury

dans lequel le brigand faisait habituellement ses excursions fut

brillamment orné de drapeaux et de bannières; le bandit y conserva

sa place, toujours en contemplation du portrait de sa bien-aimée,

mais Nelly fut installée sur un coussin à côté de lui; on avait eu

soin d'entourer l'enfant de fleurs artificielles, et dans cet

équipage elle fut promenée lentement par la ville, distribuant des

prospectus au son du tambour et de la trompette. La beauté de

Nelly, jointe à sa grâce et à sa timidité, produisait une

sensation profonde dans la petite ville de province. Le brigand,

qui jusqu'alors avait été dans les rues l'objet de l'attention

exclusive, descendit au numéro deux, et ne devint plus que

l'accessoire d'un spectacle dont l'enfant était maintenant le

principal personnage. De grands garçons commencèrent à

s'intéresser aux beaux yeux de Nelly; une vingtaine au moins de

petits garçons en tombèrent passionnément amoureux, et vinrent

parsemer le seuil de la porte de coquilles de noix et de trognons

de pommes.

Cette heureuse impression n'échappa pas à Mme Jarley. De peur que

Nelly ne diminuât de valeur, la dame ne tarda pas à envoyer le

brigand faire de nouveau tout seul ses excursions, et elle garda

l'enfant dans la salle de l'exposition pour y décrire les figures

toutes les demi-heures, à la vive satisfaction de l'auditoire

ébahi. Ces séances étaient d'un intérêt supérieur, par suite du

grand nombre d'élèves de pensionnats qui s'y pressaient,

Mme Jarley n'ayant rien négligé pour se concilier leur faveur en

modifiant, par exemple, la physionomie et le costume de

M. Grimaldi le clown, pour lui faire représenter M. Lindley Murray

occupé à composer sa grammaire anglaise; et en faisant d'une

coquine célèbre par quelque assassinat, l'innocente Mme Hanna

More. La ressemblance parfaite de ces deux personnages fut

attestée par miss Monflathers, qui était à la tête du principal

pensionnat et externat de la ville. Elle daigna, avec huit

demoiselles choisies, prendre une vue particulière de

l'exposition, et fut frappée de l'extrême exactitude des figures.

M. Pitt, avec un bonnet de nuit et une robe de chambre, mais sans

bottes, représentait le poëte Cowper à s'y méprendre; et la reine

d'Écosse Marie, avec une perruque noire, un col de chemise blanc

et un costume masculin, donnait tellement l'idée de lord Byron,

dont on lui avait prêté le nom, que les jeunes personnes en

jetèrent un cri d'admiration lorsqu'elles l'aperçurent. Miss

Monflathers, cependant, réprima cet enthousiasme, et reprocha à

mistress Jarley de n'avoir pas fait un meilleur choix, disant que

Sa Seigneurie avait professé, de son vivant, certaines opinions

libres tout à fait incompatibles avec l'honneur de se voir mouler

en cire après sa mort; elle parla même du curé de sa paroisse et

du respect dû au clergé, mais Mme Jarley ne comprit pas ce qu'elle

voulait dire.

Bien que ses fonctions fussent passablement laborieuses, Nelly

trouvait dans la maîtresse de la caravane une personne

bienveillante et pleine d'attention, qui non-seulement avait un

soin particulier pour tout ce qui concernait son propre confort,

mais qui voulait aussi qu'autour d'elle chacun eût sa part de

bien-être. Ce dernier goût est, nous devons l'avouer, beaucoup

plus rare que le premier, même chez les personnes qui vivent dans

une atmosphère supérieure aux caravanes, et l'un n'entraîne pas

l'autre, ainsi qu'on pourrait le croire. Comme sa popularité lui

valait diverses petites libéralités du public sur lesquelles sa

maîtresse ne prélevait aucun tribut, et comme son grand-père, qui

savait se rendre utile, était également bien traité, Kelly n'avait

aucun sujet d'inquiétude auprès de Mme Jarley, sauf le souvenir de

Quilp et la crainte qu'ils n'en fissent quelque jour la rencontre

subite.

Quilp, en effet, était comme un perpétuel cauchemar pour l'enfant,

tourmentée sans cesse par la vision de cette face hideuse, de ce

corps rabougri. Pour plus de sûreté, elle couchait dans la salle

d'exposition, et jamais elle n'y entrait pour se mettre au lit

sans se tourmenter l'esprit (elle ne pouvait pas s'en empêcher) à

trouver une ressemblance imaginaire entre ces figures de cire,

froides et immobiles comme la mort, avec le nain redouté. Cette

idée prenait sur elle parfois tant d'empire, que Nelly en venait à

se persuader que Quilp avait enlevé tel personnage de cire pour se

mettre à sa place et prendre ses vêtements. Ces figures avaient de

grands yeux de verre; placées l'une derrière l'autre tout autour

du lit de l'enfant, elles ressemblaient tant à des personnes

naturelles, et en même temps elles différaient tellement de la vie

par leur sinistre immobilité et leur silence, que Nelly en avait

souvent une sorte de frayeur, et qu'il lui arrivait fréquemment,

étant couchée, de ne pouvoir détacher ses yeux de ces fantômes

sombres, au point d'être obligée de se lever et d'allumer une

chandelle, ou d'aller s'asseoir à la fenêtre ouverte et chercher

la compagnie des étoiles pour n'être pas seule. Dans ces moments-

là elle évoquait le souvenir de la vieille maison et de la fenêtre

à laquelle autrefois elle avait l'habitude d'être assise dans sa

solitude; et alors elle songeait au pauvre Kit et à son

dévouement, et des larmes mouillaient ses yeux, et elle pleurait

et souriait tout à la fois.

À cette heure de silence, souvent aussi et avec non moins

d'anxiété, sa pensée se reportait sur son grand-père; et tout en

admirant comme il se rappelait leur vie précédente, elle se

demandait si réellement il avait conscience du changement de leur

condition et du dénûment cruel par lequel ils avaient récemment

passé. Lorsqu'ils suivaient leur course errante, elle avait

rarement eu cette idée; mais maintenant, elle ne pouvait

s'empêcher de se dire: «Qu'est-ce qui arriverait s'il allait

tomber malade, ou si les forces venaient à me manquer?» Il était

plein de zèle et de bonne volonté, heureux de faire quelque petite

chose et satisfait de pouvoir se rendre utile; mais il avait

conservé sa même insouciance. Pas la moindre espérance

d'amélioration. Un véritable enfant, une pauvre créature sans

idée, sans ressort, un bon vieillard sans fiel, ayant une

tendresse pleine d'égards, pour sa petite-fille, pouvant éprouver

des impressions, soit agréables, soit pénibles, mais mort à tout

le reste. Nelly s'affligeait de son état; elle s'affligeait de le

voir quelquefois s'asseoir près d'elle à rien faire, occupé

seulement de lui sourire avec un signe de tête lorsqu'elle

tournait vers lui son regard; ou bien caresser quelque petit

enfant, le promener des heures entières, embarrassé de ses

questions enfantines, mais toujours patient par le sentiment

instinctif de sa propre décadence, humilié même devant l'esprit

d'un nouveau-né. Tout cela affligeait tant Nelly, qu'elle fondait

en larmes et se retirait dans quelque endroit écarté pour y tomber

à genoux en suppliant Dieu de guérir son grand-père.

Mais ce n'était pas à le voir dans cet état, puisque du moins il

était content et calme, ce n'était pas non plus à méditer dans la

solitude sur l'altération des facultés du vieillard, que Nelly

devait souffrir le plus, quoique ce fussent déjà de rudes épreuves

pour un jeune coeur. Un motif de chagrin bien autrement grave et

profond ne devait pas tarder à l'attrister encore.

Un dimanche soir, un jour de fête, de repos, Nelly et son grand-

père sortirent pour faire un tour ensemble. Depuis quelque temps

ils avaient été étroitement renfermés; la beauté et la chaleur de

l'atmosphère les y encourageant, ils poussèrent leur promenade

assez loin. En s'éloignant de la ville, ils avaient pris une

chaussée qui menait dans de belles prairies. Ils pensaient que

cette chaussée aboutirait à la route qu'ils venaient de quitter,

et les ramènerait sur leurs pas.

Mais le détour fut plus long qu'ils ne l'avaient supposé, et ils

se virent entraînés en avant jusqu'au coucher du soleil; ce fut

alors qu'ayant retrouvé la trace qu'ils cherchaient, ils

s'arrêtèrent pour se reposer.

L'ombre était descendue par degrés: le ciel était sombre et triste

maintenant, excepté sur le point de l'horizon où le soleil, en se

couchant dans toute sa gloire, amoncelait l'or et le feu dont les

reflets de cendre ardente rayonnaient çà et là à travers le voile

obscur de la nuit, et projetaient sur la terre une teinte

empourprée. Le vent commença à mugir en sourds murmures, à mesure

que le soleil se retira, emmenant le jour avec lui; des nuages

noirs s'amoncelèrent, apportant dans leur sein le tonnerre et les

éclairs. De grosses gouttes de pluie ne tardèrent pas à tomber.

Lorsque les nuages orageux étaient emportés au loin, d'autres

aussitôt remplissaient le vide qu'ils avaient laissé, et

s'étendaient sur l'horizon. Tantôt on entendait le sourd

grondement d'un tonnerre éloigné, tantôt c'était l'éclair qui

fendait la nue, et tantôt des ténèbres profondes qui fondaient en

un instant sur la terre.

Craignant de s'abriter sous un arbre ou contre une haie, le

vieillard et l'enfant hâtèrent le pas sur la grande route. Ils

espéraient trouver quelque maison qui leur offrît un refuge contre

l'orage maintenant tout à fait déclaré et de plus en plus violent.

Trempés par la pluie qui tombait avec force, étourdis par les

éclats de la foudre, éblouis par le feu des éclairs répétés, ils

eussent passé devant une maison isolée sans se douter qu'elle fût

si près, si un homme qui se tenait sur le seuil de la porte ne les

eût invités gaiement à venir se mettre à l'abri.

«Il faut, dit-il en se retirant de sa porte et couvrant ses yeux

de sa main devant le zigzag d'un éclair, il faut que vous ayez de

meilleures oreilles que celles de bien des gens si vous n'avez pas

plus peur que cela d'être aveuglés par le tonnerre. Qu'est-ce que

vous aviez donc à passer si vite, hein? ajouta-t-il en fermant la

porte et les menant par un couloir à une chambre de derrière.

-- Nous n'avions pas aperçu cette maison, monsieur, répondit

Nelly, jusqu'au moment où vous nous avez parlé.

-- Ce n'est pas étonnant, dit l'homme, avec de pareils éclairs qui

vous donnent dans les yeux. Tenez, vous ferez mieux d'entrer ici

vous asseoir près du feu pour vous sécher un peu. Si vous n'avez

besoin de rien, vous n'êtes point obligés de rien prendre, n'ayez

pas peur. C'est ici une auberge, voilà tout. _Le Vaillant Soldat_

est bien connu, Dieu merci.

-- Cette maison porte le nom du _Vaillant Soldat_, monsieur?

demanda Nelly.

-- Je croyais que tout le monde le savait. D'où donc venez-vous

pour ne point connaître le _Vaillant Soldat_ aussi bien que le

catéchisme de la paroisse? C'est ici le _Vaillant Soldat_, tenu

par James Groves, Jem Groves, le brave Jem Groves, un homme d'une

moralité sans tache, et qui a par-dessus le marché un bon jeu de

quilles à l'abri de la pluie. Si quelqu'un a quelque chose à dire

contre Jem Groves, il n'a qu'à venir le dire à Jem Groves, et Jem

Groves est bon pour arranger une pratique de toute façon, à cent

francs par tête et au-dessus.»

En prononçant ces mots, l'orateur se frappa sur le gilet pour

donner à entendre que c'était lui qui était ce Jem Groves si

vanté, vrai pendant naturel d'un Jem Groves en peinture, qui, du

haut de la cheminée, semblait lancer un défi à toute la société en

général, et portait à ses lèvres un verre à demi rempli de grog à

l'eau-de-vie en buvant à la santé de Jem Groves.

Comme la nuit était fort chaude, on avait tiré un grand paravent

au milieu de la salle pour servir d'abri contre l'ardeur du feu.

Il sembla que de l'autre côté du paravent quelqu'un avait élevé

des doutes sur l'honorabilité de M. Groves et donné lieu en

conséquence à cette apologie personnelle: car M. Groves témoigna

son mécontentement en appliquant un bon coup sur le paravent avec

le revers de ses doigts, puis il attendit qu'on lui fît une

réponse. Mais la réponse ne vint pas. Alors il reprit:

«Est-ce qu'il y a quelqu'un qui se permettrait de critiquer Jem

Groves chez lui?... Il n'y a qu'un seul homme, oui, un seul assez

hardi pour cela, et cet homme-là n'est pas à cent lieues d'ici.

Mais cet homme en vaut bien une douzaine; et celui-là je lui

permets de dire de moi tout ce qu'il voudra. Il le sait bien.»

Pour reconnaître ce gracieux compliment, une voix haute et rude

ordonna à M. Groves de cesser son tapage et d'allumer une

chandelle. Et la même voix ajouta que le même gentleman n'avait

pas besoin de faire le crâne, que tout le monde savait bien ce

qu'il fallait en croire.

«Nell, ils jouent aux cartes! dit tout bas le vieillard, ému tout

à coup. Ne les entendez-vous pas?

-- Mouchez cette chandelle, dit la voix; c'est à peine si je puis

distinguer les figures dans mon jeu; et puis fermez vivement ce

volet de fenêtre, voulez-vous. Par le tonnerre qu'il fait, votre

bière ne sera pas fameuse. Partie gagnée; sept schellings six

pence pour moi, vieil Isaac. Première manche.

-- Les entendez-vous, Nell, les entendez-vous? murmura de nouveau

le vieillard, dont l'ardeur s'accrut au tintement de l'argent sur

la table.

-- Je n'ai jamais vu d'orage comme celui-ci, dit une voix aigre et

fêlée, de la plus désagréable nature, après un coup de tonnerre

qui avait ébranlé toute la maison; ma foi, non, je n'ai jamais vu

rien de semblable, depuis la nuit où le vieux Luc Withers gagna

treize fois de suite par la rouge. Je me rappelle que nous disions

tous qu'il fallait qu'il eût le diable pour associé; c'était bien,

en effet, une nuit du diable; et je suppose qu'il regardait le jeu

de Withers par-dessus son épaule, pour le conseiller, sans que

personne pût le voir.

-- Ah! répliqua la grosse voix, pour ce qui est des gains du vieux

Luc, en gros et en détail, quelques années avant, je me souviens

d'un temps où il était bien le moins chanceux et le plus

malheureux des hommes. Jamais il ne secouait un cornet de dés,

jamais il ne jetait une carte sans être dépouillé, étrillé, plumé

comme un pigeon.

-- Entendez-vous ce qu'il dit? murmura le vieillard. L'entendez-

vous, Nell?»

L'enfant vit avec surprise, ou plutôt avec effroi que le maintien

de son grand-père avait subi un changement complet. Son visage

était tout enflammé; son teint animé, ses yeux brillants, ses

dents serrées, sa respiration courte et haletante; et sa main,

qu'il avait appuyée sur le bras de sa petite-fille, tremblait si

violemment, que Nelly en tremblait elle-même comme la feuille.

«Vous êtes témoin, murmura-t-il en portant son regard en avant,

que c'est toujours là ce que j'ai dit; que je le savais bien, que

j'en rêvais, que j'en étais trop sûr, et que cela devait être!...

Combien d'argent avons-nous, Nell? voyons! je vous ai vu de

l'argent hier. Combien avons-nous? Donnez-le-moi!

-- Non, non, mon grand-père, laissez-moi le garder, dit l'enfant

effrayée. Éloignons-nous d'ici. Ne faites pas attention à la

pluie, je vous en prie, éloignons-nous.

-- Donnez-le-moi, je vous dis, répliqua brusquement le

vieillard... Chut! chut! ne pleure pas, Nell. Si je t'ai parlé

avec rudesse, ma chère, c'est sans le vouloir. C'était pour ton

bien. Je t'ai fait du tort, Nell, mais je réparerai cela, je le

réparerai... Où est l'argent?

-- Ne le prenez pas, dit l'enfant, je vous en prie, ne le prenez

pas. Pour notre salut à tous deux laissez-moi le garder ou le

jeter. Il vaut mieux le jeter que de vous le donner. Partons,

partons!

-- Donne-moi l'argent; il faut que je l'aie. Là, là, ma chère

Nell. C'est cela, va, je t'enrichirai un jour, mon enfant, je

t'enrichirai; ne crains rien.»

Elle tira de sa poche une petite bourse. Il la prit avec la même

impatience fébrile qui respirait dans ses paroles, et sans perdre

un instant il se dirigea vers l'autre côté du paravent. Il eût été

impossible de l'arrêter; l'enfant dut se résigner et le suivre de

près.

L'aubergiste avait posé une lumière sur la table et était occupé à

tirer le rideau de la fenêtre. Les individus que Nelly et le

vieillard avaient entendus étaient deux hommes, qui avaient devant

eux un jeu de cartes et quelques pièces d'argent. Ils marquaient à

la craie leurs parties sur le paravent même. L'homme à la voix

rauque était un gros compère d'âge moyen, avec d'épais favoris

noirs, les joues pleines, une bouche mal faite, un cou de taureau

qui se déployait à l'aise sous un mouchoir rouge à peine attaché.

Il avait sur la tête son chapeau d'un blanc sale, et auprès de lui

figurait un gros gourdin noueux. L'autre homme, que son compagnon

avait appelé Isaac, offrait une apparence plus chétive; il était

voûté, la tête dans les épaules, très-laid, et son regard sournois

avait quelque chose de bas et de sinistre.

«Eh bien! mon vieux monsieur, dit Isaac en promenant ses yeux

louches, est-ce que vous nous connaissez? Ce côté du paravent

n'est pas public, monsieur.

-- J'espère qu'il n'y a pas d'indiscrétion... répliqua le

vieillard.

-- Si fait, goddam! si fait, monsieur, il y a de l'indiscrétion,

dit l'autre, interrompant brusquement le vieillard; il y a de

l'indiscrétion à venir déranger deux gentlemen en tête-à-tête.

-- Je n'avais pas l'intention de vous offenser, dit le vieillard,

les yeux ardemment fixés sur les cartes; je pensais que...

-- Vous n'aviez pas le droit de penser, monsieur, dit Isaac. Que

diable, un homme de votre âge devrait être plus réservé.

-- Voyons, mauvais garçon, dit le gros homme, levant pour la

première fois ses yeux de dessus les cartes, ne pouvez-vous pas le

laisser parler?»

L'aubergiste, qui probablement était décidé à garder la neutralité

jusqu'à ce qu'il sût au juste quel parti le gros homme

embrasserait, fit chorus avec lui, en disant:

«C'est vrai aussi, ne pouvez-vous pas le laisser parler, Isaac

List?

-- Ne pouvez-vous pas le laisser parler?... dit Isaac d'un ton

ricaneur, contrefaisant de son mieux avec sa voix aigre le ton de

l'aubergiste. Certainement si, je puis le laisser parler, Jemmy

Groves.

-- Alors ne l'en empêchez pas,» dit l'aubergiste.

Le regard louche de M. List prit un caractère menaçant, et l'on

avait tout lieu de craindre que la querelle ne se terminât pas là,

quand son compagnon, qui avait soigneusement examiné le vieillard,

coupa court à toute controverse.

«Qui sait, dit-il avec un clignement d'yeux, qui sait si le

gentleman ne songeait pas à demander poliment s'il ne pourrait pas

avoir l'honneur de faire une partie avec nous?

«C'est justement cela! s'écria le vieillard. C'était bien ma

pensée. Je ne demande pas autre chose.

-- J'en étais sûr, dit l'autre. Qui sait même si le gentleman,

allant au-devant de notre refus de jouer seulement pour la gloire,

ne voulait pas nous demander poliment à jouer pour de l'argent?»

Le vieillard répondit en secouant sa petite bourse dans sa maie

contractée; il la posa sur la table, et il s'empara des cartes

avec l'avidité d'un avare qui saisit de l'or.

«Oh! très-bien, dit Isaac; si c'était là ce que désirait monsieur,

je prie monsieur de m'excuser. Cette petite bourse appartient à

monsieur? Une très-jolie petite bourse. Elle est un peu légère,

ajouta-t-il en la jetant en l'air et la rattrapant avec dextérité,

mais il y a encore de quoi s'amuser une demi-heure.

-- Nous pourrons jouer à quatre et nous associer, Groves, dit le

gros homme. Tenez, Jemmy, voilà un siège.»

L'aubergiste, qui n'en était pas à son coup d'essai, s'approcha de

la table et prit un siège. L'enfant, désespérée, tira son grand-

père à part et le supplia encore une fois de partir.

«Venez, grand-père... Nous pouvons être si heureux!

-- Oui, nous serons heureux, répliqua vivement le vieillard.

Laisse-moi faire, Nell. C'est dans les cartes et les dés que sont

nos moyens de bonheur. Les petits ruisseaux font les grandes

rivières. Ici il n'y a pas grand'chose à gagner; mais avec le

temps nous gagnerons davantage. Je ne veux que doubler mon argent;

et je te donnerai tout, ma mignonne.

-- Que Dieu nous assiste! s'écria l'enfant. Oh! quel malheur que

nous soyons venus ici!

-- Chut! fit le vieillard, posant sa main sur la bouche de Nelly.

La fortune n'aime pas le bruit. Ne lui adressons pas de reproche,

ou bien elle nous tournera le dos. J'en ai souvent fait

l'expérience.

-- Eh bien! monsieur, dit le gros homme; si vous ne venez pas,

donnez-nous les cartes, s'il vous plaît.

-- Je viens, dit vivement le vieillard. Assieds-toi, Nell,

assieds-toi et regarde. Sois tranquille, tout sera pour toi, --

tout, -- jusqu'au dernier sou. Je ne veux pas le leur dire, non,

non, car ils ne voudraient pas jouer, ils craindraient la chance

qu'une si bonne cause met nécessairement de mon côté. Regarde-les.

Vois ce qu'ils sont et ce que tu es. Comment veux-tu que nous ne

gagnions pas?

-- Monsieur a changé d'avis et il ne veut plus venir, dit Isaac,

feignant de se lever de table. Je suis fâché que monsieur ait pris

peur. Qui ne risque rien n'a rien; mais monsieur sait ce qu'il a à

faire.

-- Moi! je suis prêt. Qui est-ce donc qui recule? ce n'est pas

moi. N'ayez pas peur, ce n'est pas moi qui bouderai.»

En parlant ainsi, le vieillard approcha une chaise de la table, et

les trois autres partenaires s'y étant placés au même instant, le

jeu s'ouvrit.

Assise à peu de distance, l'enfant suivait avec inquiétude la

marche de la partie. Indifférente au gain, et pensant seulement à

la passion aveugle qui s'était de nouveau emparée de son grand-

père, gain ou perte étaient même chose à ses yeux. S'applaudissant

d'un succès momentané, ou abattu par un échec, le vieillard était

égaré ou hors de lui, rempli d'une anxiété si fébrile et si

dévorante, d'une agitation si terrible pour ces misérables enjeux,

que la pauvre Nelly aurait peut-être préféré le voir mort. Et

cependant c'était elle qui était la cause innocente de toutes les

tortures du vieillard; et lui, qui jouait avec une soif de gain

aussi sauvage qu'en éprouva jamais le joueur le plus insatiable,

il n'avait pas une seule pensée qui ne fût pour elle.

Au contraire, les trois autres, des misérables, des brelandiers de

profession, tout en veillant à leurs intérêts, étaient aussi

froids, aussi tranquilles que si la conscience de la plus pure

vertu habitait dans leur coeur. Parfois l'un d'eux lançait à

l'autre un sourire, ou mouchait la chandelle vacillante, ou

regardait l'éclair qui brillait à travers la fenêtre ouverte et le

rideau flottant, ou écoutait quelque coup de tonnerre plus fort

que les précédents, en témoignant de l'impatience, comme si ce

bruit le dérangeait. Mais ils restaient assis, calmes et

indifférents à toute autre chose que leurs cartes, philosophes

parfaits, au moins en apparence, car ils ne montraient pas plus de

passion ou d'ardeur que s'ils avaient été de pierre.

Durant trois heures l'orage avait déployé sa fureur; les éclairs

étaient devenus enfin plus faibles et moins fréquents; le tonnerre

qui avait paru rouler et éclater sur la tête même des joueurs,

semblait s'être éloigné et ne plus rendre qu'un son étouffé; et

pourtant le jeu continuait, sans que personne songeât à la triste

Nelly.

Le magasin d'antiquités, Tome I · 第 35 / 57 题