M. et Mme Quilp demeuraient à Tower-Hill; et Mme Quilp était
restée dans son pavillon de Tower-Hill, à gémir sur l'absence de
son seigneur et maître, quand il l'avait quittée pour vaquer à
l'affaire que nous l'avons vu traiter.
On eût eu peine à définir de quel commerce, de quelle profession
s'acquittait M. Quilp en particulier, quoique ses occupations
fussent nombreuses et variées. Il touchait les loyers de colonies
entières, parquées dans des rues sales et des ruelles au bord de
l'eau; il faisait des avances d'argent aux matelots et officiers
subalternes de vaisseaux marchands: il avait une part dans les
pacotilles de divers contre-maîtres de bâtiments des Indes, fumait
ses cigares de contrebande sous le nez même des douaniers, et
presque tous les jours avait des rendez-vous à la Bourse avec des
individus à chapeau de toile cirée et jaquette de matelot. Sur le
rivage de la Tamise, comté de Surrey, il y avait un affreux
chantier, infesté de rats, et nommé vulgairement «le quai de
Quilp.» Là étaient un petit comptoir en bois, enfoncé tout de
travers dans la poussière, comme s'il était entré dans le sol en
tombant des nues, quelques débris d'ancres rouillées, plusieurs
grands anneaux de fer, des piles de bois pourri, et deux ou trois
monceaux de vieilles feuilles de cuivre, tortillées, fendues et
avariées. Dans son quai Daniel Quilp était un déchireur de
bateaux, quoiqu'à en juger par tout ce qu'on voyait on dût penser,
ou qu'il déchirait les bateaux sur une fort petite échelle, ou
qu'il les déchirait en morceaux si petits qu'on n'en voyait plus
rien. Bien loin que ce lieu offrît une notable apparence de vie ou
d'activité, la seule créature humaine qui l'occupât était un jeune
garçon amphibie, vêtu de toile à voiles, dont l'unique travail
consistait à rester assis au haut d'une des piles de bois pour
jeter des pierres dans la boue à la marée basse, ou à se tenir les
mains dans ses poches en regardant avec insouciance le mouvement
et le choc des vagues à la marée haute.
À Tower-Hill, l'appartement du nain comprenait, outre ce qui était
nécessaire pour lui et Mme Quilp, un petit cabinet avec un lit
pour la mère de cette dame, qui vivait dans le ménage et soutenait
contre Daniel une guerre incessante; et pourtant la dame avait une
terrible peur de son gendre. En effet, cet horrible personnage
avait réussi de manière ou d'autre, soit par sa laideur, soit par
sa férocité, soit enfin par sa malice naturelle, peu importe, à
inspirer une crainte salutaire à la plupart de ceux qui se
trouvaient chaque jour en rapport avec lui. Nul ne subissait plus
complètement sa domination que Mme Quilp elle-même, une jolie
petite femme au doux parler, aux yeux bleus, qui, s'étant unie au
nain par les liens du mariage dans un de ces moments d'aberration
dont les exemples sont loin d'être rares, faisait, tous les jours
de la vie bonne et solide pénitence de sa folie d'un jour.
Nous avons dit que Mme Quilp se désolait dans son pavillon en
l'absence de son mari. Elle était en effet dans son petit salon,
mais elle n'y était pas seule; car, indépendamment de la vieille
Mme Jiniwin, sa mère, dont nous avons déjà parlé tout à l'heure,
il y avait là une demi-douzaine au moins de dames du voisinage,
qu'un étrange hasard (concerté entre elles, je suppose) avait
amenées l'une après l'autre juste à l'heure de prendre le thé. Le
moment était propice à la conversation; la chambre était fraîche
et bien ombragée, un véritable lieu de farniente: par la croisée
ouverte, on voyait des plantes qui interceptaient la poussière et
qui formaient un délicieux rideau entre la table à thé au dedans
et la vieille tour de Londres au dehors. Il n'y a donc pas sujet
de s'étonner si les dames se sentirent une inclination secrète à
causer et à perdre le temps, surtout si nous mettons en ligne de
compte les charmes additionnels du beurre frais, du pain tendre,
des crevettes et du cresson de fontaine.
Ces dames se trouvant réunies sous de tels auspices, il était
naturel que la conversation tombât sur le penchant des hommes à
tyranniser le sexe faible, et sur le devoir qui incombe au sexe
faible de résister à ce despotisme, et de défendre ses droits et
sa dignité. C'était naturel pour quatre raisons: 1° Parce que
Mme Quilp étant une jeune femme notoirement en puissance de mari,
il convenait de l'exciter à la révolte; 2° parce que la mère de
Mme Quilp était honorablement connue pour être absolue dans ses
idées et disposée à résister à l'autorité masculine, 3° parce que
chacune des dames en visite n'était pas fâchée de montrer pour son
propre compte combien elle l'emportait, à cet égard, sur la
généralité de son sexe; et 4° parce que la compagnie étant
habituée à une médisance réciproque quand elles étaient deux à
deux, était privée de son sujet de conversation ordinaire
maintenant qu'elles étaient réunies toutes ensemble, en petit
comité d'amitié, et que par conséquent il n'y avait rien de mieux
à faire que de se liguer contre l'ennemi commun.
En vertu de ces considérations, une grosse dame ouvrit le feu en
commençant par demander, d'un air d'intérêt sympathique, comment
se portait M. Quilp; à quoi la belle-mère répondit avec aigreur:
«Oh! très-bien. Vous pouvez être tranquille à son sujet: mauvaise
herbe prospère toujours.»
Alors toutes les dames soupirèrent à l'unisson, secouèrent
gravement la tête et regardèrent Mme Quilp comme on regarderait
une martyre.
«Ah! dit la première qui avait pris la parole, si vous pouviez lui
communiquer un peu de votre expérience, mistress Jiniwin!...
Personne, mieux que vous, ne sait ce que nous autres femmes nous
nous devons à nous-mêmes.
-- Ce que nous nous devons est bien dit, madame, répliqua mistress
Jiniwin. Du vivant de mon pauvre mari, votre père, ma fille, s'il
s'était jamais hasardé à prononcer vis-à-vis de moi un mot de
travers, j'aurais...»
La brave vieille dame n'acheva point la phrase, mais elle tordit
la tête d'une crevette avec un air de vengeance, qui semblait en
quelque sorte la traduction de son silence. Ce geste éloquent fut
parfaitement saisi et approuvé par la grosse dame, qui répliqua
immédiatement:
«Vous entrez juste dans ma pensée, madame, et c'est exactement ce
que je ferais moi-même.
-- Mais rien ne vous y oblige, dit Mme Jiniwin. Heureusement pour
vous, ma chère, vous n'en avez pas plus occasion que je ne l'avais
autrefois.
-- Nulle femme n'en aurait jamais besoin, dit la grosse dame, si
elle se respectait.
-- Vous entendez, Betzy? dit Mme Jiniwin d'un ton sentencieux.
Combien de fois ne vous ai-je pas adressé les mêmes avis, en me
mettant presque à vos genoux pour vous prier de les suivre!»
La pauvre mistress Quilp, qui promenait un regard de victime de
visage en visage, pour y lire partout un sentiment de pitié,
rougit, sourit et secoua la tête d'un air de doute. Ce fut le
signal d'une clameur générale, commençant par un murmure confus,
et bientôt s'agrandissant jusqu'à devenir une explosion violente
où tout le monde parlait à la fois; il n'y avait qu'une voix pour
dire que mistress Quilp, étant trop jeune pour avoir le droit
d'opposer son opinion à celle de personnes expérimentées qui
savaient bien qu'elle se trompait, ce serait fort mal à elle de ne
pas écouter les conseils de gens qui ne voulaient que son bien;
que se conduire ainsi, c'était presque se montrer ingrate; que, si
elle ne se respectait pas elle-même, du moins devait-elle
respecter les autres femmes que son humilité compromettait toutes
ensemble; que, si elle manquait d'égards envers les autres femmes,
un temps viendrait où les autres femmes en manqueraient pour elle,
et qu'elle en aurait bien du regret, elle pouvait en être sûre.
Après ce déluge d'avertissements, les dames livrèrent un assaut
plus vif encore que jamais au thé, mélangé de pain tendre, de
beurre frais, de crevettes et de cresson de fontaine, disant
qu'elles souffraient tellement de la voir se conduire ainsi, qu'à
peine pouvaient-elles avaler une bouchée.
«Tout cela est bel et bon, dit Mme Quilp avec beaucoup de
simplicité; mais cela n'empêche pas que, si je venais à mourir,
aujourd'hui pour demain, Quilp pourrait épouser qui bon lui
semblerait; il le pourrait, j'en suis sûre.»
Il y eut à cette idée un cri général d'indignation. Épouser qui
bon lui semblerait! Elles voudraient bien voir qu'il eût l'audace
de faire à aucune d'elles une proposition de ce genre; elles
voudraient bien voir qu'il en fît seulement semblant! Une dame
(c'était une veuve) s'écria qu'elle était femme à le poignarder
dès la première allusion à cette prétention insolente.
«À merveille, reprit mistress Quilp, balançant sa tête; tout cela
est bel et bon, comme je le disais tout à l'heure; mais je répète
que je suis certaine de mon fait, oui, certaine. Quilp sait si
bien s'arranger quand il veut, que la plus belle de vous ne le
refuserait pas si j'étais morte, qu'elle fût libre, et qu'il se
mit dans la tête de lui faire la cour, allez!»
Chacune se redressa devant cette affirmation, comme pour dire:
«C'est moi dont vous voulez parler!... Eh bien! qu'il y vienne: on
verra!» Et cependant, quelque raison cachée les animait toutes
contre la veuve; pas une des dames qui ne murmurât à l'oreille de
sa voisine, que cette veuve se figurait probablement être l'objet
des allusions de Betzy... et que pourtant ce n'était pas le Pérou.
«Ma mère sait, ajouta mistress Quilp, que je ne me trompe pas.
Elle-même m'a souvent tenu ce langage avant mon mariage. N'est-il
pas vrai, maman?»
Cette question directe embarrassa singulièrement mistress Jiniwin,
dont la position devenait des plus délicates; car la respectable
dame avait certainement travaillé d'une manière active à marier sa
fille à M. Quilp; et d'ailleurs, son orgueil maternel n'eût pas
volontiers laissé s'accréditer l'idée qu'elle avait donné sa fille
à un homme dont personne n'eût voulu. D'autre part, exagérer les
qualités séduisantes de son gendre, c'eût été affaiblir la cause
de la révolte, cette cause qu'elle avait embrassée avec ardeur.
Partagée entre ces considérations contraires, mistress Jiniwin
voulut bien reconnaître chez Quilp un esprit insinuant, mais elle
lui refusa le droit de gouverner; et, avec un compliment bien
placé à l'adresse de la grosse dame, elle ramena la discussion au
point de départ.
«Oh! mistress George a dit une chose fort juste, fort sensée Si
les femmes savaient seulement se respecter elles-mêmes!... Mais
Betzy ne s'en doute pas, et c'est bien dommage; j'en suis honteuse
pour elle.
-- Plutôt que de permettre à un homme de me mener comme Quilp la
mène, dit mistress George, plutôt que de trembler devant un homme
comme elle tremble devant lui, je... je me tuerais, après avoir
commencé par écrire une lettre où je déclarerais que c'est lui qui
m'a tuée!»
Cette idée fut accueillie par un concert unanime d'approbations
bruyantes. Alors une autre dame, des Minories, prit à son tour la
parole en ces termes:
«M. Quilp peut être un homme très-séduisant, je le suppose, je
n'en doute même pas, puisque mistress Quilp et mistress Jiniwin le
disent: or, si quelqu'un doit le savoir, c'est elles, assurément.
Mais il n'est pourtant pas ce qu'on appelle un joli garçon, encore
moins un jeune homme, ce qui pourrait au moins lui servir de
circonstance atténuante; tandis que sa femme est jeune, agréable,
et qu'enfin c'est une femme; et c'est tout dire!»
Ces dernières paroles, prononcées du ton le plus pathétique,
excitèrent l'enthousiasme dans l'auditoire. Encouragée par son
triomphe, la dame ajouta:
«Si un tel mari pouvait être bourru et déraisonnable avec une
telle femme, il faudrait...
-- S'il l'est! interrompit la mère retournant sa tasse vide dans
la soucoupe et secouant les miettes qui étaient tombées dans son
giron, comme pour se préparer à une déclaration solennelle; s'il
l'est!... C'est le plus grand tyran qui ait jamais existé; elle
n'ose pas penser par elle-même; il la fait trembler d'un geste,
d'un regard, il lui cause des frayeurs mortelles, sans qu'elle ait
la force de lui répondre un mot, pas le plus petit mot!»
Quoique ces griefs fussent bien notoires et bien établis chez
toutes ces dames amateurs de thé, et qu'ils eussent depuis un an
servi de texte et de commentaire dans toutes leurs réunions du
voisinage, cette communication officielle n'eut pas été plutôt
reçue, qu'elles se mirent toutes à parler à la fois, rivalisant
entre elles de véhémence et de volubilité. Mistress George s'écria
que tout le monde s'en entretenait; que souvent elle en avait
entendu causer auparavant; que mistress Simmons, qui avait vu
quelques-unes de ces scènes, le lui avait dit vingt fois à elle-
même, et qu'elle lui avait toujours répondu: «Non, ma chère
Henriette Simmons, je n'y croirai jamais, à moins que je ne le
voie de mes propres yeux et que je ne l'entende de mes propres
oreilles.» Mme Simmons corrobora ce témoignage en y ajoutant des
détails qui étaient à sa connaissance personnelle. La dame des
Minories donna la recette d'un traitement infaillible auquel elle
avait soumis son mari, et grâce auquel ce monsieur, qui, trois
semaines après son mariage, s'était mis à manifester des symptômes
non équivoques d'un naturel de tigre, s'était apprivoisé et était
devenu doux comme un agneau. Une autre dame raconta la lutte
qu'elle avait eue à soutenir et son triomphe final, qu'elle
n'avait pas obtenu cependant sans être forcée d'appeler à son aide
sa mère et deux tantes, avec lesquelles elle avait pleuré nuit et
jour, durant six semaines, sans discontinuer. Une troisième qui,
dans la confusion générale, n'avait pu trouver une autre personne
pour l'écouter, s'accrocha à une jeune fille qui se trouvait là,
et elle la conjura, au nom de sa tranquillité et de son bonheur,
de mettre à profit cette circonstance solennelle pour éviter
l'exemple de faiblesse donné par mistress Quilp, et pour songer
uniquement, dès ce jour, à maîtriser et à dompter le caractère
rebelle de son futur mari. Le bruit était à son comble, la moitié
des dames en étaient venues, non plus à parler, mais à crier à qui
mieux mieux pour dominer la voix des autres, quand soudain on vit
mistress Jiniwin changer de couleur, et faire à la dérobée un
signe du doigt, comme pour engager la compagnie à se taire. Alors,
mais alors seulement, on aperçut dans la chambre Daniel Quilp lui-
même, la cause vivante de tout ce tapage, occupé à regarder et
écouter tout avec la plus profonde attention.
«Continuez, mesdames, continuez, dit Daniel. Mistress Quilp,
veuillez engager ces dames à rester pour souper; vous leur
donnerez une couple de homards avec quelque autre comestible léger
et délicat.
-- Je... je ne les avais pas invitées à prendre le thé, balbutia
la jeune femme. C'est bien par hasard qu'elles se sont
rencontrées.
-- Tant mieux, mistress Quilp; les parties de plaisir imprévues
sont toujours les meilleures, dit le nain en frottant ses mains
avec tant de force qu'il semblait fabriquer des boulettes pour
servir de gargousses à des canonnières d'enfant. Mais quoi! vous
ne partez pas, mesdames? Vous ne partez sûrement pas?»
Ses belles ennemies agitèrent la tête d'un air mutin, tout en
cherchant leurs chapeaux et leurs châles respectifs, mais elles
laissèrent le soin de la résistance verbale à mistress Jiniwin,
qui, se trouvant désignée par sa position pour soutenir la lutte,
simula quelques efforts afin de sauver l'honneur de son rôle.
«Et pourquoi, dit-elle, ces dames ne resteraient-elles pas à
souper, si ma fille le voulait?
-- Certainement, répondit Daniel; pourquoi pas?
-- Il n'y a rien d'inconvenant ni de déshonnête dans un souper,
j'espère, dit Mme Jiniwin.
-- Comment donc? répliqua le nain; ni de malsain non plus, à moins
qu'on n'y mange une salade de homards ou des crevettes, car je me
suis laissé dire que ce n'était pas bon pour la digestion.
-- Et vous ne voudriez pas que votre femme en souffrît, pas plus
que de toute autre chose qui pourrait l'incommoder, n'est-ce pas?
-- Non, certainement, pour rien au monde! répondit le nain avec un
rire grimaçant. Pas même pour toutes les belles-mères réunies!...
quelque bonheur qu'on eût à posséder une telle collection.
-- Ma fille est votre femme, monsieur Quilp,» dit la vieille dame
avec un rire qu'elle s'efforça de rendre badin et satirique; et
elle ajouta, comme s'il avait besoin qu'on lui rappelât cette
circonstance: «Votre femme légitime.
-- Certainement, certainement, dit le nain.
-- Et elle a le droit, j'espère, d'agir comme il lui plaît, Quilp,
dit mistress Jiniwin, tremblant, en partie de colère, en partie de
la crainte secrète que lui inspirait son gendre diabolique.
-- Vous espérez qu'elle en a le droit. Ne savez-vous pas qu'elle
l'a?
-- Je sais qu'elle devrait l'avoir, si elle avait ma manière de
voir.
-- Ma chère, pourquoi n'avez-vous pas la manière de voir de votre
mère? dit le nain se retournant pour s'adresser à sa femme.
Pourquoi, ma chère, n'imitez-vous pas en tout constamment votre
mère? Elle est l'ornement de son sexe; votre père le disait chaque
jour de sa vie, j'en suis sûr.
-- Son père était un heureux caractère, et qui valait vingt mille
fois mieux que certaines gens; que dis-je? vingt millions de
milliards de fois.
-- J'eusse aimé à le connaître, repartit le nain. Il se peut qu'il
fût une heureuse créature déjà à cette époque; mais ce qu'il y a
de sûr, c'est qu'il l'est maintenant. Doux repos pour un homme qui
a, je crois, souffert longtemps.»
La vieille dame fit un effort pour parler, mais elle resta sans
voix. Quilp reprit, avec la même malice de regard et la même
affectation de politesse moqueuse:
«Vous ne paraissez pas à votre aise, mistress Jiniwin; vous vous
êtes trop surexcitée peut-être à parler, car c'est là votre
faible. Allez vous coucher, allez vous coucher.
-- J'irai me coucher quand il me plaira, Quilp, et pas avant.
-- Si cela pouvait vous plaire en ce moment! Allez donc vous
coucher, s'il vous plaît.»
Mistress Jiniwin le regarda avec colère; mais elle recula en le
voyant s'avancer, et, lui tournant le dos pour s'en aller, elle
l'entendit fermer la porte sur elle, l'envoyant ainsi rejoindre
les invitées qui se pressaient sur l'escalier.
Resté seul avec sa femme qui s'était assise dans un coin, toute
tremblante et les yeux fixés à terre, le petit homme vint se
planter à quelque distance devant elle, les bras croisés, et la
contempla fixement durant quelque temps sans parler.
«Ah! bonne pièce! dit-il en rompant le silence, faisant claquer
ses lèvres, comme si ce n'était pas une simple figure de
rhétorique, et qu'il vînt en effet de déguster un bon morceau. Ah!
mon cher petit coeur! ah! charmante enchanteresse!»
Mme Quilp sanglota, et, comme elle connaissait le caractère de son
aimable seigneur et maître, elle ne se montra guère moins alarmée
de ces compliments que s'il s'était porté à des actes de la plus
extrême violence.
«Quel bijou! continua le nain avec une grimace de possédé; quel
diamant, quelle perle, quel rubis, quel écrin du plus pur métal,
enchâssé des plus riches joyaux! quel trésor! aussi comme je
l'aime!»
La pauvre petite femme tremblait des pieds à la tête: elle jetait
vers lui des yeux suppliants qu'elle baissait ensuite vers la
terre avec de nouveaux sanglots.
«Mais ce qu'elle a de mieux, ajouta-t-il en s'avançant avec une
espèce de bond que ses jambes crochues, sa face hideuse, son air
moqueur rendaient tout à fait diabolique, ce qu'elle a de mieux,
c'est sa douceur, sa soumission, qui ne lui permet pas d'avoir une
volonté à elle, et surtout c'est l'avantage qu'elle a de posséder
une mère si persuasive!»
Il prononça ces dernières paroles d'un ton de malice mielleuse
dont rien n'approche; après quoi il planta ses deux mains sur ses
genoux, et écartant ses jambes toutes grandes, il se baissa,
baissa, baissa tout doucement jusqu'à ce qu'il n'eût plus besoin
que de donner un tour de vis à sa tête d'un côté pour se trouver
juste entre le parquet et les yeux de sa femme.
«Madame Quilp!
-- Oui, Quilp.
-- N'est-ce pas que je suis gentil? N'est-ce pas que je serai, la
plus jolie créature du monde, si j'avais seulement des moustaches?
mais bah! ça ne m'empêche pas d'être un beau petit homme pour une
femme, n'est-ce pas, madame Quilp?»
Mme Quilp répliqua en femme bien apprise: «Oui, Quilp» et,
fascinée par son regard, continua à fixer sur lui ses yeux
timides, pendant qu'il la régalait d'une foule de grimaces dont il
n'y avait que lui ou le cauchemar qui pussent posséder le secret.
Et durant toute cette pantomime qui ne finit pas de sitôt, il
garda un silence absolu; excepté chaque fois qu'il faisait
trembler et reculer sa femme en renouvelant un de ses bonds
inattendus, car alors elle ne pouvait s'empêcher de pousser un cri
d'effroi, ce qui le faisait rire aux éclats.
«Mistress Quilp! dit-il enfin.
-- Oui, Quilp,» répondit-elle avec soumission.
Au lieu de poursuivre son idée, Quilp se leva, croisa de nouveau
ses bras et fixa sur sa femme des yeux encore plus sévères, tandis
qu'elle détournait les siens et les tenait attachés sur le
parquet.
«Mistress Quilp!
-- Oui, Quilp.
-- S'il vous arrive encore d'écouter ces sorcières, je vous
pincerai.»
Après cette menace laconique, accompagnée d'un grognement qui la
fit paraître très-sérieuse, M. Quilp ordonna à Betzy d'enlever le
plateau et de lui apporter le rhum. Ayant devant lui la liqueur
dans un grand coffre qui avait l'air de provenir de quelque
armoire de vaisseau, il demanda de l'eau fraîche avec sa boîte à
cigares; quand il n'eut plus rien à demander, il s'établit dans un
fauteuil, appuyant en arrière sa grosse tête, et ses petites
jambes plantées sur la table.
«Maintenant, dit-il, mistress Quilp, me voilà en disposition de
fumer. Je passerai sans doute ainsi toute la nuit. Restez où vous
êtes, s'il vous plaît, dans le cas où j'aurais besoin de vous.»
La jeune femme ne trouva pas autre chose à répondre que ses mots
habituels: «Oui, Quilp.» Son seigneur et maître prit son premier
cigare et apprêta son premier verre de grog. Le soleil se coucha,
les étoiles parurent; la Tour passa de sa teinte ordinaire au
gris, puis au noir; la chambre devint tout à fait sombre, tandis
que le bout du cigare était flamboyant. M. Quilp demeurait
cependant dans la même position, fumant et buvant tour à tour,
regardant d'un air d'insouciance par la fenêtre, avec un sourire
de dogue sur les lèvres, excepté quand mistress Quilp ne pouvait
réprimer un mouvement d'impatience ou de fatigue; car alors ce
sourire se métamorphosait en une grimace de plaisir.