Les fumées montent comme des folles vers la clarté du pays bleu;
elles partent en guerre, les fumées contre l'implacable azur.
Oh! les fumées furieuses, les fumées désespérés, les fumées
mauvaises, les fumées inutiles, les fumées malades, les fumées
humbles.
* * * * *
Les longs mufles tendus des usines lancent des tourbillons
noirs striés d'étincelles rouges, crèpe lourd d'un deuil larmé
de sang, et les spirales effroyables montent, montent à l'assaut
du jeune éther, de l'éther divin, éternellement radieux. Elles
se ruent dans le vide, les fumées furieuses, s'étalent pour
salir, se replient pour souiller plus profondément, se condensent
pour engendrer les foudres. Elles déploient l'étendard
sombre des cités écrasées par le travail, elles hurlent, elles
se tordent, elles cherchent les étoiles pour les voler comme
les pauvres, farouches, volent les pièces d'or.... Et le soleil,
au matin, les dévore peu à peu, les dissout, les déchire de ses
rayons railleurs; elles deviennent brumes tristes; ce nuage léger
qui fuit l'aurore s'en va loin, n'importe où, pleurer sur des
montagnes inconnues toutes les misères dont il est plein....
* * * * *
Les voilà sortant du champ de bataille, les fumées désespérées,
faites d'âcres senteurs de poudre, blanches, à reflets écarlates,
puis d'un violet sinistre, balançant leurs aigrettes chaudes aux
sommets des arbres tremblants. Les voilà, les rapides, les
coléreuses, elles montent, montent, portant des clameurs de
victoire ou de terreur. Quelquefois, elles sont toutes jaunes
en passant sous le soleil, elles ressemblent à de la chair étendue,
à un épais drapeau taillé dans une viande livide éclaboussée
d'éclats de bronze....
Et le soleil, le soir, prend les fumées désespérées, les fumées
rousses, pour s'en nimber à son couchant!...
* * * * *
Elles se lèvent lentement des marécages malsains, les fumées
mauvaises et sournoises; à leur tour, par les temps du renouveau,
les crépuscules tièdes, elles montent en vapeurs suffocantes,
portant la fièvre de la terre, tous les miasmes pestilentiels,
se dégageant des pourritures secrètes ou des tas de fleurs
expirées. Elles sont douces, enveloppantes, comme la fantaisie
d'une femme.
Elles se réunissent mollement, elles partent pour aller étouffer
dans une étreinte caressante l'azur qui rit, le soleil qui se
moque.... Et le soleil les arrète à mi-chemin, les pulvérise
pour les jeter, au printemps, en poignées de pollen sur les
grandes prairies vierges....
* * * * *
Elles montent les fumées inutiles; toutes, aussi, elles montent,
courageuses, indépendantes, les unes ballottées sur le caprice
des vents du Nord, les autres frèles, ténue mais féroces comme
des blasphêmes d'enfant. Il y a les soupirs d'agonie durant
les nuits d'hiver. Deci, delà, un flocon blanc pur: l'haleine
d'un poète qui se réchauffe en soufflant dans ses doigts transis.
Un flocon bleuâtre: la fumée du cigare que savoure l'athée. Un
flocon pourpre: l'asphyxie de la fille abandonnée, buée fusant
meurtrière par la vitre cassée trop tard!... Oh! les fumées
inutiles!... Surtout, par-dessus tout, les inutiles fumées d'encens!
Elles montent, elles montent.... Et le soleil hautain fait suinter
sur les cités maudites les pleurs des révoltés, les sanglots des
prières, les larmes d'amour, en un brouillard froid....
* * * * *
Comme une nuée diaphane, elles montent par les larges cheminées
des hospices, les pâles fumées malades, et les quintes de toux
des poitrinaires, les tisanes bouillantes, les respirations
courtes des opérés, montent, montent péniblement, se traînant,
narrantes, témoignant des tortures inouies qu'endurent les
malheureux punis d'avoir voulu vivre.
Oh! les fumées désolées!... Et, indifférent, le soleil en
arrose, l'automne, l'asphalte de nos boulevards: c'est la
pluie lugubre de novembre, qui abat les feuilles, une pluie
valétudinaire....
* * * * *
Elles ne sont point montées jusqu'au jeune éther, les humbles
fumées!... Elles sont retombées sur les roses fraiches en
rosée les exhalaisons des roses flétries. Et les derniers
petits souffles des vieux petits oiseaux ont semé, sur les
mousses, des gouttelettes amères que le soleil a bues sans
les voir!
* * * * *
... Les fumées remontent comme des folles vers la clarté
du pays bleu; elles repartent en guerre, les fumées, en
guerre contre un implacable azur!...
Rachilde.