Conclusion.
C'était à l'extrémité de la mer de Behring, sur la dernière des
Aléoutiennes, l'île Blejinic, que tout le personnel du Fort-
Espérance avait pris terre, après avoir franchi plus de dix-huit
cents milles depuis la débâcle des glaces! Des pêcheurs
aléoutiens, accourus à leur secours, les accueillirent
hospitalièrement. Bientôt même, le lieutenant Hobson et les siens
furent mis en relation avec les agents anglais du continent, qui
appartenaient à la Compagnie de la baie d'Hudson.
Il est inutile de faire ressortir, après ce récit détaillé, le
courage de tous ces braves gens, bien dignes de leur chef, et
l'énergie qu'ils avaient montrée pendant cette longue série
d'épreuves. Le coeur ne leur avait pas manqué, ni à ces hommes ni
à ces femmes, auxquels la vaillante Paulina Barnett avait toujours
donné l'exemple de l'énergie dans la détresse, et de la
résignation aux volontés du Ciel. Tous avaient lutté jusqu'au bout
et n'avaient pas permis au désespoir de les abattre, même quand
ils virent ce continent, sur lequel ils avaient fondé le Fort-
Espérance, se changer en île errante, cette île en îlot, cet îlot
en glaçon, non pas même enfin, quand ce glaçon se fondit sous la
double action des eaux chaudes et des rayons solaires! Si la
tentative de la Compagnie était à reprendre, si le nouveau fort
avait péri, nul ne pouvait le reprocher à Jasper Hobson ni à ses
compagnons, qui avaient été soumis à des éventualités en dehors
des prévisions humaines. En tout cas, des dix-neuf personnes
confiées au lieutenant, pas une ne manquait au retour, et même la
petite colonie s'était accrue de deux nouveaux membres, la jeune
Esquimaude Kalumah et l'enfant du charpentier Mac Nap, le filleul
de Mrs. Paulina Barnett.
Six jours après le sauvetage, les naufragés arrivaient à New-
Arkhangel, la capitale de l'Amérique russe.
Là, tous ces amis, qui avaient été si étroitement attachés les uns
aux autres par le danger commun, allaient se séparer pour jamais,
peut-être! Jasper Hobson et les siens devaient regagner le Fort-
Reliance à travers les territoires de la Compagnie, tandis que
Mrs. Paulina Barnett, Kalumah qui ne voulait plus se séparer
d'elle, Madge et Thomas Black comptaient retourner en Europe par
San Francisco et les États-Unis. Mais avant de se séparer, le
lieutenant Hobson, devant tous ses compagnons réunis, d'une voix
émue, parla en ces termes à la voyageuse:
«Madame, soyez bénie pour tout le bien que vous avez fait parmi
nous! Vous avez été notre foi, notre consolation, l'âme de notre
petit monde! Je vous en remercie au nom de tous!»
Trois hurrahs éclatèrent en l'honneur de Mrs. Paulina Barnett.
Puis chacun des soldats voulut serrer la main de la vaillante
voyageuse. Chacune des femmes l'embrassa avec effusion.
Quant au lieutenant Hobson, qui avait conçu pour Mrs. Paulina
Barnett une affection si sincère, ce fut le coeur bien gros qu'il
lui donna la dernière poignée de main.
«Est-ce qu'il est possible que nous ne nous revoyions pas un jour?
dit-il.
-- Non, Jasper Hobson, répondit la voyageuse, non, ce n'est pas
possible! Et si vous ne venez pas en Europe, c'est moi qui
reviendrai vous retrouver ici... ici ou dans la nouvelle
factorerie que vous fonderez un jour...»
En ce moment, Thomas Black, qui, depuis qu'il venait de reprendre
pied sur la terre ferme, avait retrouvé la parole, s'avança:
«Oui, nous nous reverrons... dans vingt-six ans! dit-il de l'air
le plus convaincu du monde. Mes amis, j'ai manqué l'éclipse de
1860, mais je ne manquerai pas celle qui se reproduira dans les
mêmes conditions et aux mêmes lieux, en 1886. Donc dans vingt-six
ans, à vous chère madame, et à vous, mon brave lieutenant, je
donne de nouveau rendez-vous aux limites de la mer polaire.»