Sur un glaçon.
Un glaçon! Un glaçon irrégulier, en forme de triangle, mesurant
cent pieds à sa base, cent cinquante pieds à peine sur son plus
grand côté! Et sur ce glaçon, vingt et un êtres humains, une
centaine d'animaux à fourrures, quelques chiens, un ours
gigantesque, en ce moment accroupi à la pointe extrême!
Oui! tous les malheureux naufragés étaient là! L'abîme n'en avait
pas encore pris un seul. La rupture s'était opérée au moment où
ils étaient réunis dans le logement. Le sort les avait encore
sauvés, voulant sans doute qu'ils périssent tous ensemble!
Mais quelle situation! On ne parlait pas. On ne bougeait pas.
Peut-être le moindre mouvement, la plus légère secousse eût-elle
suffi à rompre la base de glace!
Aux quelques morceaux de viande sèche que distribua Mrs. Joliffe,
personne ne put ou ne voulut toucher. À quoi bon?
La plupart de ces infortunés passèrent la nuit en plein air. Ils
aimaient mieux cela: être engloutis librement, et non dans une
étroite cabane de planches!
Le lendemain, 5 juin, un brillant soleil se leva sur ce groupe de
désespérés. Ils se parlaient à peine. Ils cherchaient à se fuir.
Quelques-uns regardaient d'un oeil troublé l'horizon circulaire,
dont ce misérable glaçon formait le centre.
La mer était absolument déserte. Pas une voile, pas même une île
de glace, ni un îlot. Ce glaçon, sans doute, était le dernier qui
flottât sur la mer de Behring!
La température s'élevait sans cesse. Le vent ne soufflait plus. Un
calme terrible régnait dans l'atmosphère. De longues ondulations
soulevaient doucement ce dernier morceau de terre et de glace qui
restait de l'île Victoria. Il montait et descendait sans se
déplacer, comme une épave, et ce n'était plus qu'une épave, en
effet!
Mais une épave, un reste de carcasse, le tronçon d'un mât, une
hune brisée, quelques planches, cela résiste, cela surnage, cela
ne peut fondre! Tandis qu'un glaçon, de l'eau solidifiée, qu'un
rayon de soleil va dissoudre!...
Ce glaçon -- et cela explique qu'il eût résisté jusqu'alors --
formait la portion la plus épaisse de l'ancienne île. Une calotte
de terre et de verdure le recouvrait, et il était supposable que
sa croûte glacée mesurait une épaisseur assez grande. Les longs
froids de la mer polaire avaient dû le «nourrir en glace», quand,
autrefois, et pendant des périodes séculaires, ce cap Bathurst
faisait la pointe la plus avancée du continent américain.
En ce moment, ce glaçon s'élevait encore en moyenne de cinq à six
pieds au-dessus du niveau de la mer. On pouvait donc admettre que
sa base avait une épaisseur à peu près égale. Si donc, sur ces
eaux tranquilles, il ne courait pas le risque de se briser, du
moins devait-il peu à peu se réduire en eau. On le voyait bien à
ses bords qui s'usaient rapidement sous la langue des longues
lames, et, presque incessamment, quelque morceau de terre, avec sa
verdoyante végétation, s'écroulait dans les flots.
Un écroulement de cette nature eut lieu ce jour même, vers une
heure du soir, dans la partie du sol occupée par le logement, qui
se trouvait tout à fait sur la lisière du glaçon. Le logement
était heureusement vide, mais on ne put sauver que quelques-unes
des planches qui le formaient et deux ou trois poutrelles de
toiture. La plupart des ustensiles et les instruments d'astronomie
furent perdus! Toute la petite colonie dut se réfugier alors sur
la partie la plus élevée du sol, ou rien ne la défendait des
intempéries de l'air.
Là se trouvaient encore quelques outils, les pompes, et le
réservoir à air que Jasper Hobson utilisa en y recueillant
quelques gallons d'une pluie qui tomba en abondance. Il ne fallait
plus, en effet, emprunter au sol déjà si réduit la glace qui
fournissait jusqu'alors l'eau potable. Il n'était pas une parcelle
de ce glaçon qui ne fût à ménager.
Vers quatre heures, le soldat Kellet, celui-là même qui avait
donné déjà quelques signes de folie, vint trouver Mrs. Paulina
Barnett et lui dit d'un ton calme:
«Madame, je vais me noyer.
-- Kellet! s'écria la voyageuse.
-- Je vous dis que je vais me noyer, reprit le soldat. J'ai bien
réfléchi. Il n'y a pas moyen de s'en tirer. J'aime mieux en finir
volontairement.
-- Kellet, répondit Mrs. Paulina Barnett, en prenant la main du
soldat, dont le regard était étrangement clair, Kellet, vous ne
ferez pas cela!
-- Si, madame, et comme vous avez toujours été bonne pour nous
autres, je n'ai pas voulu mourir sans vous dire adieu. Adieu,
madame!»
Et Kellet se dirigea vers la mer. Mrs. Paulina Barnett,
épouvantée, s'attacha à lui. Jasper Hobson et le sergent
accoururent à ses cris. Ils se joignirent à elle pour détourner
Kellet d'accomplir son dessein. Mais le malheureux, pris par cette
idée fixe, se contentait de secouer négativement la tête.
Pouvait-on faire entendre raison à cet esprit égaré? Non. Et
cependant l'exemple de ce fou se jetant à la mer aurait pu être
contagieux! Qui sait si quelques-uns des compagnons de Kellet,
démoralisés au dernier degré, ne l'auraient pas suivi dans le
suicide? Il fallait à tout prix arrêter ce malheureux prêt à se
tuer.
«Kellet, dit alors Mrs. Paulina Barnett, en lui parlant doucement,
souriant presque, vous avez de la bonne et franche amitié pour
moi?
-- Oui, madame, répondit Kellet avec calme.
-- Eh bien, Kellet, si vous le voulez, nous mourrons ensemble...
mais pas aujourd'hui.
-- Madame!...
-- Non, mon brave Kellet, je ne suis pas prête..., demain
seulement... demain, voulez-vous?...»
Le soldat regarda plus fixement que jamais la courageuse femme. Il
sembla hésiter un instant, jeta un regard d'envie féroce sur cette
mer étincelante, puis, passant sa main sur ses yeux:
«Demain!» dit-il. Et ce seul mot prononcé, il alla d'un pas
tranquille reprendre sa place parmi ses compagnons.
«Pauvre malheureux! murmura Mrs. Paulina Barnett, je lui ai
demandé d'attendre à demain, et d'ici là, qui sait si nous ne
serons pas tous engloutis!...»
Cependant, Jasper Hoson, qui ne voulait pas désespérer, se
demandait s'il n'y aurait pas un moyen quelconque d'arrêter la
dissolution de l'îlot, si on ne pouvait parvenir à le conserver
jusqu'au moment où il serait en vue d'une terre quelconque!
Mrs. Paulina Barnett et Madge ne se quittaient plus d'un seul
instant. Kalumah était couchée comme un chien auprès de sa
maîtresse et cherchait à la réchauffer. Mrs. Mac Nap, enveloppée
de quelques pelleteries, restes de la riche moisson du Fort-
Espérance, s'était assoupie, son petit enfant sur son sein.
Les autres naufragés, étendus çà et là, ne bougeaient pas plus que
s'ils n'eussent été que des cadavres abandonnés sur une épave. Nul
bruit ne troublait ce repos terrible. Seulement, on entendait la
lame qui rongeait peu à peu le glaçon, et de petits éboulements se
faisaient, dont le bruit sec marquait sa dégradation.
Parfois, le sergent Long se levait. Il regardait autour de lui, il
parcourait la mer du regard; puis, un instant après, il reprenait
sa position horizontale. À l'extrémité du glaçon, l'ours formait
comme une grosse boule de neige blanche qui ne remuait pas.
Il y eut une heure d'obsurité. Aucun incident ne modifia la
situation! Les basses brumes du matin se nuancèrent, vers
l'orient, de teintes un peu fauves. Quelques nuages se fondirent
au zénith, et bientôt les rayons du soleil glissèrent à la surface
des eaux.
Le premier soin du lieutenant fut d'explorer le glaçon du regard.
Son périmètre s'était encore réduit, mais, circonstance plus
grave, sa hauteur moyenne au-dessus du niveau de la mer avait
sensiblement diminué. Les ondulations de la mer, si faibles
qu'elles fussent, suffisaient à le couvrir en partie. Seul le
sommet du monticule échappait à leur atteinte.
Le sergent Long avait, de son côté, observé les changements qui
s'étaient produits. Les progrès de la dissolution étaient si
évidents qu'il ne lui restait plus aucun espoir.
Mrs. Paulina Barnett alla trouver le lieutenant Hobson.
«Ce sera pour aujourd'hui? lui demanda-t-elle.
-- Oui, madame, répondit le lieutenant, et vous tiendrez la
promesse que vous avez faite à Kellet!
-- Monsieur Jasper, dit gravement la voyageuse, avons-nous fait
tout ce que nous devions faire?
-- Oui, madame.
-- Eh bien, que la volonté de Dieu s'accomplisse!»
Cependant, pendant cette journée, une dernière tentative
désespérée devait être faite. Une brise assez forte s'était levée
et venait du large, c'est-à-dire qu'elle portait vers le sud-est,
précisément dans cette direction où se trouvaient les terres les
plus rapprochées des Aléoutiennes. À quelle distance? on ne
pouvait le dire, depuis que, faute d'instruments, la situation du
glaçon n'avait pu être relevée. Mais il ne devait pas avoir dérivé
considérablement, à moins que quelque courant ne l'eût saisi, car
il n'offrait aucune prise au vent.
Toutefois, il y avait là un doute. Si, par impossible, ce glaçon
eût été plus près de terre que les naufragés ne le supposaient! Si
un courant dont on ne pouvait constater la direction l'avait
rapproché de ces Aléoutiennes tant désirées! Le vent portait alors
vers ces îles, et il pouvait rapidement déplacer le glaçon, si on
lui donnait prise. Le glaçon n'eût-il plus que quelques heures à
flotter, en quelques heures la terre pouvait apparaître peut-être,
ou sinon elle, du moins un de ces navires de cabotage ou de pêche
qui ne s'élèvent jamais au large.
Une idée, d'abord confuse dans l'esprit du lieutenant Hobson, prit
bientôt une étrange fixité. Pourquoi n'établirait-on pas une voile
sur ce glaçon comme sur un radeau ordinaire? Cela était possible,
en effet.
Jasper Hobson communiqua son idée au charpentier.
«Vous avez raison, répondit Mac Nap. Toutes voiles dehors.»
Ce projet, quelque peu de chances qu'il eût de réussir, ranima ces
infortunés. Pouvait-il en être autrement? Ne devaient-ils pas se
raccrocher à tout ce qui ressemblait à un espoir?
Tous se mirent à l'oeuvre, même Kellet, qui n'avait pas encore
rappelé à Mrs. Paulina Barnett sa promesse.
Une poutrelle, formant autrefois le faîte du logement des soldats,
fut dressée et fortement enfoncée dans la terre et le sable dont
se composait le monticule. Des cordes, disposées comme des haubans
et un étai, l'assujettirent solidement. Une vergue, faite d'une
forte perche, reçut en guise de voile les draps et couvertures qui
garnissaient les dernières couchettes, et fut hissée au haut du
mât. La voile, ou plutôt cet assemblage de toiles, convenablement
orientée, se gonfla sous une brise maniable, et au sillon qu'il
laissait derrière lui, il fut bientôt évident que le glaçon se
déplaçait plus rapidement dans la direction du sud-est.
C'était un succès. Une sorte de revivification se fit dans ces
esprits abattus. Ce n'était plus l'immobilité, c'était la marche,
et ils s'enivraient de cette vitesse, si médiocre qu'elle fût. Le
charpentier était particulièrement satisfait de ce résultat. Tous,
d'ailleurs, comme autant de vigies, fouillaient l'horizon du
regard, et si on leur eût dit que la terre ne devait pas
apparaître à leurs yeux, ils n'auraient pas voulu le croire!
Il devait en être ainsi cependant.
Pendant trois heures, le glaçon marcha sur les eaux assez calmes
de la mer. Il ne résistait point au vent ni à la houle, au
contraire, et les lames le portaient, loin de lui faire obstacle.
Mais l'horizon se traçait toujours circulairement, sans qu'aucun
point en altérât la netteté. Ces infortunés espéraient toujours.
Vers trois heures après midi, le lieutenant Hobson prit le sergent
Long à part et lui dit:
«Nous marchons, mais c'est aux dépens de la solidité et de la
dureé de notre îlot.
-- Que voulez-vous dire, mon lieutenant?
-- Je veux dire que le glaçon s'use rapidement au frottement des
eaux accru par sa vitesse, il s'éraille, il se casse, et, depuis
que nous avons mis à la voile, il a diminué d'un tiers.
-- Vous êtes certain...
-- Absolument certain, Long. Le glaçon s'allonge, il s'efflanque.
Voyez, la mer n'est plus à dix pieds du monticule.»
Le lieutenant Hobson disait vrai, et avec ce glaçon, rapidement
entraîné, il ne pouvait en être autrement.
«Sergent, demanda alors Jasper Hobson, êtes-vous d'avis de
suspendre notre marche?
-- Je pense, répondit le sergent Long, après un instant de
réflexion, je pense que nous devons consulter nos compagnons.
Maintenant, la responsabilité de nos décisions doit appartenir à
tous.»
Le lieutenant fit un signe affirmatif. Tous deux reprirent leur
place sur le monticule, et Jasper Hobson fit connaître la
situation.
«Cette vitesse, dit-il, use rapidement le glaçon qui nous porte.
Elle hâtera peut-être de quelques heures l'inévitable catastrophe.
Décidez, mes amis. Voulez-vous continuer de marcher en avant?
-- En avant!»
Ce fut le mot prononcé d'une commune voix par tous ces infortunés.
La navigation continua donc, et cette résolution des naufragés
devait avoir d'incalculables conséquences. À six heures du soir,
Madge se leva et, montrant un point dans le sud-est:
«Terre!» dit-elle.
Tous se levèrent, électrisés. Une terre, en effet, se levait dans
le sud-est, à douze milles du glaçon.
«De la toile! de la toile!» s'écria le lieutenant Hobson.
On le comprit. La surface de voilure fut accrue. On installa sur
les haubans des sortes de bonnettes au moyen de vêtements, de
fourrures, de tout ce qui pouvait donner prise au vent.
La vitesse fut accrue, d'autant plus que la brise fraîchissait.
Mais le glaçon fondait de toutes parts. On le sentait tressaillir.
Il pouvait s'ouvrir à chaque instant.
On n'y voulait pas songer. L'espoir entraînait. Le salut était là-
bas, sur ce continent. On l'appelait, on lui faisait des signaux!
C'était un délire!
À sept heures et demie, le glaçon s'était sensiblement rapproché
de la côte. Mais il fondait à vue d'oeil, il s'enfonçait aussi,
l'eau l'ameurait, les lames le balayaient et emportaient peu à peu
les animaux affolés de terreur. À chaque instant, on devait
craindre que le glaçon ne s'abîmât sous les flots. Il fallut
l'alléger comme un navire qui coule. Puis on étendit avec soin le
peu de terre et de sable qui restait sur la surface glacée, vers
ses bords surtout, de manière à les préserver de l'action directe
des rayons solaires! On y plaça aussi des fourrures, qui, de leur
nature, conduisent mal la chaleur. Enfin, ces hommes énergiques
employèrent tous les moyens imaginables pour retarder la
catastrophe suprême. Mais tout cela était insuffisant. Des
craquements couraient à l'intérieur du glaçon, et des fentes se
dessinaient à sa surface. Quelques-uns pagayaient avec des
planches. Mais déjà l'eau se faisait jour à travers, et la côte
était encore à quatre milles au vent!
«Allons! un signal, mes amis, s'écria le lieutenant Hobson,
soutenu par une énergie héroïque. Peut-être nous verra-t-on!»
De tout ce qui restait d'objets combustibles, deux ou trois
planches, une poutrelle, on fit un bûcher et on y mit le feu. Une
grande flamme monta au dessus de la fragile épave!
Mais le glaçon fondait de plus en plus, et, en même temps, il
s'enfonçait. Bientôt, il n'y eut plus que le monticule de terre
qui émergeât! Là, tous s'étaient réfugiés, en proie aux angoisses
de l'épouvante, et, avec eux, ceux des animaux, en bien petit
nombre, que la mer n'avait pas encore dévorés! L'ours poussait des
rugissements formidables.
L'eau montait toujours. Rien ne prouvait que les naufragés eussent
été aperçus. Certainement, un quart d'heure ne se passerait pas
avant qu'ils fussent engloutis...
N'y avait-il donc pas un moyen de prolonger la durée de ce glaçon?
Trois heures seulement, trois heures encore, et on atteindrait
peut-être cette terre qui n'était pas à trois milles sous le vent!
Mais que faire? que faire?
«Ah! s'écria Jasper Hobson, un moyen, un seul pour empêcher ce
glaçon de se dissoudre. Je donnerais ma vie pour le trouver! Oui!
ma vie!»
En ce moment, quelqu'un dit d'une voix brève:
«Il y en a un!»
C'était Thomas Black qui parlait! C'était l'astronome qui, depuis
si longtemps, n'avait plus ouvert la bouche, pour ainsi dire, et
qui ne semblait plus compter comme un vivant parmi tous ces êtres
voués à la mort! Et la première parole qu'il prononçait, c'était
pour dire: «Oui, il y a un moyen d'empêcher ce glaçon de se
dissoudre! Il y a encore un moyen de nous sauver!»
Jasper Hobson s'était précipité vers Thomas Black. Ses compagnons
et lui interrogeaient l'astronome du regard. Ils croyaient avoir
mal entendu.
«Et ce moyen? demanda le lieutenant Hobson.
-- Aux pompes!» répondit seulement Thomas Black.
Thomas Black était-il fou? Prenait-il le glaçon pour un navire qui
sombre avec dix pieds d'eau dans sa cale?
Cependant, il y avait bien là, en effet, les pompes d'aération et
aussi le réservoir à air qui servait alors de charnier pour l'eau
potable! Mais en quoi ces pompes pouvaient-elles être utiles?
Comment serviraient-elles à durcir les arêtes de ce glaçon qui
fondait de toutes parts?
«Il est fou! dit le sergent Long.
-- Aux pompes! répéta l'astronome. Remplissez d'air le réservoir!
-- Faisons ce qu'il dit!» s'écria Mrs. Paulina Barnett.
Les pompes furent emmanchées au réservoir, dont le couvercle fut
rapidement fermé et boulonné. Les pompes fonctionnèrent aussitôt,
et l'air fut emmagasiné dans le réservoir sous une pression de
plusieurs atmosphères. Puis, Thomas Black prenant un des tuyaux de
cuir soudés au réservoir, et qui, une fois le robinet ouvert,
pouvait donner passage à l'air comprimé, il le promena sur les
bords du glaçon, partout où la chaleur le dissolvait.
Quel effet se produisit, à l'étonnement de tous! Partout où cet
air était projeté par la main de l'astronome, le dégel s'arrêtait,
les fentes se raccordaient, la congélation se refaisait!
«Hurrah! hurrah!» s'écrièrent tous ces infortunés.
C'était un travail fatigant que la manoeuvre des pompes, mais les
bras ne manquaient pas! On se relayait. Les arêtes du glaçon se
revivifiaient comme si elles étaient soumises à un froid excessif.
«Vous nous sauvez, monsieur Black! dit Jasper Hobson.
-- Mais rien de plus naturel!» répondit simplement l'astronome.
Rien n'était plus naturel, en effet, et voici l'effet physique qui
se produisait en ce moment.
La recongélation du glaçon se refaisait pour deux motifs:
d'abordparce que sous la pression de l'air, l'eau, en se
volatilisant à la surface du glaçon, produisait un froid
rigoureux; et ensuite parce que cet air comprimé empruntait, pour
se détendre, sa chaleur à la surface dégelée. Partout où une
fracture se produisait, le froid, provoqué par la détente de
l'air, en cimentait les bords, et, grâce à ce moyen suprême, le
glaçon reprenait peu à peu sa solidité première.
Et ce fut ainsi pendant plusieurs heures. Les naufragés, remplis
d'un immense espoir, travaillaient avec une ardeur que rien n'eût
arrêtée!
On approchait de terre.
Quand on ne fut plus qu'à un quart de mille de la côte, l'ours se
jeta à la nage, et il atteignit bientôt le rivage et disparut.
Quelques instants après, le glaçon s'échouait sur une grève. Les
quelques animaux qui l'occupaient encore prenaient la fuite. Puis
les naufragés débarquaient, tombaient à genoux et remerciaient le
Ciel de leur miraculeuse délivrance.