Les mois d'hiver.
Le lieutenant Hobson et ses compagnons ne furent de retour au
Fort-Espérance que le 28, et non sans d'immenses fatigues! Ils
n'avaient plus à compter maintenant que sur l'embarcation, dont on
ne pourrait se servir avant six mois, c'est-à-dire quand la mer
serait redevenue libre.
L'hivernage commença donc. Les traîneaux furent déchargés, les
provisions rentrèrent à l'office; les vêtements, les armes, les
ustensiles, les fourrures, dans les magasins. Les chiens
réintégrèrent leur «dog-house», et les rennes domestiques, leur
étable.
Thomas Black dut s'occuper aussi de son réemménagement, et avec
quel désespoir! Le malheureux astronome reporta ses instruments,
ses livres, ses cahiers dans sa chambre, et, plus irrité que
jamais de «cette fatalité qui s'acharnait contre lui», il resta,
comme avant, absolument étranger à tout ce qui se passait dans la
factorerie.
Un jour suffit à la réinstallation générale, et alors recommença
cette existence des hiverneurs, existence peu accidentée et qui
paraîtrait si effroyablement monotone aux habitants des grandes
villes. Les travaux d'aiguille, le raccommodage des vêtements, et
même l'entretien des fourrures dont une partie du précieux stock,
peut-être, pourrait être sauvée, puis, l'observation du temps, la
surveillance du champ de glace, enfin la lecture, telles étaient
les occupations et les distractions quotidiennes. Mrs. Paulina
Barnett présidait à tout, et son influence se faisait sentir en
toutes choses. Si, parfois, un léger désaccord survenait entre ces
soldats, rendus quelquefois difficiles par les agacements du
présent et les inquiétudes de l'avenir, il se dissipait vite aux
paroles de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse avait un grand
empire sur ce petit monde et ne l'employa jamais qu'au bien
commun.
Kalumah s'était de plus en plus attachée à elle. Chacun aimait
d'ailleurs la jeune Esquimaude, qui se montrait douce et
serviable. Mrs. Paulina Barnett avait entrepris de faire son
éducation, et elle y réussissait, car son élève était vraiment
intelligente et friande de savoir. Elle la perfectionna dans
l'étude de la langue anglaise, et elle lui apprit à lire et à
écrire. D'ailleurs, en ces matières, Kalumah trouvait dix maîtres
qui se disputaient le plaisir de la former; car, de tous ces
soldats, élevés dans les possessions anglaises ou en Angleterre,
il n'en était pas un qui ne sût lire, écrire et compter.
La construction du bateau fut activement poussée, et il devait
être entièrement bordé et ponté avant la fin du mois. Au milieu de
cette obscure atmosphère, Mac Nap et ses hommes travaillaient
assidûment à la lueur de résines enflammées, pendant que les
autres s'occupaient du gréement dans les magasins de la
factorerie. La saison, bien qu'elle fût déjà fort avancée,
demeurait toujours indécise. Le froid, quelquefois très vif, ne
tenait pas, -- ce qu'il fallait évidemment attribuer à la
permanence des vents d'ouest.
Tout le mois de décembre s'écoula dans ces conditions: des pluies
et des neiges intermittentes, une température qui varia entre
vingt-six et trente-quatre degrés Fahrenheit (3°, 33 centigr. au-
dessous de zéro et 1°, 11 au-dessus). La dépense du combustible
fut modérée, bien qu'il n'y eût aucune raison d'économiser les
réserves qui étaient abondantes. Mais malheureusement, il n'en
était pas ainsi du luminaire. L'huile menaçait de manquer, et
Jasper Hobson dut se résoudre à ne faire allumer la lampe que
pendant quelques heures de la journée. On essaya bien d'employer
la graisse de renne à l'éclairage de la maison, mais l'odeur de
cette matière était insoutenable, et mieux valait encore demeurer
dans l'ombre. Les travaux étaient alors suspendus, et les heures,
ainsi passées, semblaient bien longues!
Quelques aurores boréales et deux ou trois parasélènes aux époques
de la pleine lune apparurent plusieurs fois au-dessus de
l'horizon. Thomas Black avait là l'occasion d'observer ces
météores avec un soin minutieux, d'obtenir des calculs précis sur
leur intensité, leur coloration, leur rapport avec l'état
électrique de l'atmosphère, leur influence sur l'aiguille
aimantée, etc. Mais l'astronome ne quitta même pas sa chambre!
C'était un esprit absolument dévoyé.
Le 30 décembre, à la clarté de la lune, on put voir que, dans tout
le nord et l'est de l'île Victoria, une longue ligne circulaire
d'icebergs fermait l'horizon. C'était la banquise, dont les masses
glacées s'étaient élevées les unes sur les autres. On pouvait
estimer que sa hauteur était comprise entre trois cents et quatre
cents pieds. Cette énorme barrière cernait déjà l'île sur les deux
tiers de sa circonférence environ, et il était à craindre qu'elle
ne se prolongeât encore.
Le ciel fut très pur pendant la première semaine de janvier.
L'année nouvelle -- 1861 -- avait débuté par un froid assez vif,
et la colonne de mercure s'abaissa jusqu'à huit degrés Fahrenheit
(13°, 33 centigr. au-dessous de zéro). C'était la plus basse
température de ce singulier hiver, observée jusqu'ici. Abaissement
peu considérable, en tout cas, pour une latitude si élevée.
Le lieutenant Hobson crut devoir faire encore une fois, au moyen
d'observations stellaires, le relevé de l'île en latitude et en
longitude, et il s'assura que l'île n'avait subi aucun
déplacement.
Vers ce temps, quelque économie qu'on y eût apportée, l'huile
allait manquer tout à fait. Or, le soleil ne devait pas reparaître
sous cette latitude avant les premiers jours de février. C'était
un laps d'un mois encore, et les hiverneurs étaient menacés de le
passer dans l'obscurité la plus complète, quand, grâce à la jeune
Esquimaude, l'huile nécessaire à l'alimentation des lampes put
être renouvelée.
On était au 3 janvier. Kalumah était allée au pied du cap
Bathurst, afin d'observer l'état des glaces. En cet endroit, ainsi
que sur toute la partie septentrionale de l'île, l'icefield était
plus compacte. Les glaçons dont il se composait, mieux agrégés, ne
laissaient point d'intervalles liquides entre eux. La surface du
champ, bien qu'extrêmement raboteuse, était partout solide. Ce qui
tenait sans doute à ce que l'icefield, poussé au nord par la
banquise, avait été fortement pressé entre elle et l'île Victoria.
Toutefois, la jeune Esquimaude, à défaut de crevasses, remarqua
plusieurs trous circulaires, nettement découpés dans la glace,
dont elle reconnut parfaitement l'usage. C'étaient des trous à
phoques, c'est-à-dire que par ces ouvertures, qu'ils empêchaient
de se refermer, ces amphibies, emprisonnés sous la croûte solide,
venaient respirer à sa surface et chercher sous la neige les
mousses du littoral.
Kalumah savait que les ours, pendant l'hiver, accroupis patiemment
près de ces trous, guettent le moment où l'amphibie sort de l'eau,
qu'ils le saisissent dans leurs pattes, l'étouffent et
l'emportent. Elle savait aussi que les Esquimaux, non moins
patients que les ours, attendent de même l'apparition de ces
animaux, leur lancent un noeud coulant et s'en emparent sans trop
de peine.
Or, ce que faisaient les ours et les Esquimaux, d'adroits
chasseurs pouvaient bien le faire, et, puisque les trous
existaient, c'est que les phoques s'en servaient. Or, ces phoques,
c'était l'huile, c'était la lumière qui manquait alors à la
factorerie.
Kalumah revint aussitôt au fort. Elle prévint Jasper Hobson.
Celui-ci manda les chasseurs Marbre et Sabine. La jeune indigène
leur fit connaître le procédé employé par les Esquimaux pour
capturer les phoques pendant l'hiver, et elle leur proposa d'en
essayer.
Elle n'avait pas achevé de parler que Sabine avait déjà préparé
une forte corde munie d'un noeud coulant.
Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, les chasseurs,
Kalumah, deux ou trois autres soldats, se rendirent au cap
Bathurst, et, tandis que les femmes demeuraient sur le rivage, les
hommes s'avancèrent en rampant vers les trous désignés. Chacun
d'eux était muni d'une corde et se posta près d'un trou différent.
L'attente fut assez longue. Une heure se passa. Rien ne signalait
l'approche des amphibies. Mais enfin, l'un des trous -- celui
qu'observait Marbre -- bouillonna à son orifice. Une tête, armée
de longues défenses, apparut. C'était la tête d'un morse. Marbre
lança son noeud coulant avec adresse et serra vivement. Ses
compagnons accoururent à son aide, et, non sans peine, malgré sa
résistance, le gigantesque amphibie fut extrait de l'élément
liquide et entraîné sur la glace. Là, quelques coups de hache
l'abattirent.
C'était un succès. Les hôtes du Fort-Espérance prirent goût à
cette pêche d'un nouveau genre. D'autres morses furent ainsi
capturés. Ils fournirent une huile abondante -- huile animale, il
est vrai, et non végétale --, mais elle suffit à l'entretien des
lampes, et la lumière ne fit plus défaut aux travailleurs et aux
travailleuses de la salle commune.
Cependant, le froid ne s'accentuait pas. La température demeurait
supportable. Si les hiverneurs eussent été sur le solide terrain
du continent, ils n'auraient eu qu'à se féliciter de passer
l'hiver dans ces conditions. Ils étaient, d'ailleurs, abrités par
la haute banquise contre les brises du nord et de l'ouest, et n'en
ressentaient pas l'influence. Le mois de janvier s'avançait, et le
thermomètre ne marquait encore que quelques degrés au-dessous de
glace.
Mais précisément, la douceur de la température avait dû avoir et
avait eu pour résultat de ne point solidifier entièrement la mer
autour de l'île Victoria. Il était même évident que l'icefield
n'était pas pris dans toute son étendue, et que des entailles,
plus ou moins importantes, le rendaient impraticable, puisque ni
les ruminants, ni les animaux à fourrure n'avaient abandonné
l'île. Ces quadrupèdes s'étaient familiarisés, apprivoisés à un
point qu'on ne saurait croire, et ils semblaient faire partie de
la ménagerie domestique du fort.
Suivant les prescriptions du lieutenant Hobson, on respectait ces
animaux, qu'il eût été absolument inutile de tuer. On n'abattait
les rennes que pour se procurer de la venaison fraîche et
renouveler l'ordinaire. Mais les hermines, les martres, les lynx,
les rats musqués, les castors, les renards, qui fréquentaient sans
crainte les environs du fort, furent laissés tranquilles.
Quelques-uns même pénétraient dans l'enceinte, et on se gardait
bien de les en chasser. Les martres et les renards étaient
magnifiques avec leur fourrure d'hiver, et quelques-uns valaient
un haut prix. Ces rongeurs, grâce à la douceur de la température,
trouvaient aisément une nourriture végétale sous la neige molle et
peu épaisse, et ils ne vivaient point sur les réserves de la
factorerie.
On attendait donc la fin de l'hiver, non sans appréhension, dans
une existence extrêmement monotone, que Mrs. Paulina Barnett
cherchait à varier par tous les moyens possibles.
Un seul incident marqua assez tristement ce mois de janvier. Le 7,
l'enfant du charpentier Mac Nap fut pris d'une fièvre assez forte.
Des maux de tête très violents, une soif ardente, des alternatives
de frisson et de chaleur, eurent bientôt mis le pauvre petit être
en un triste état. Que l'on juge du désespoir de sa mère, de
maître Mac Nap, de leurs amis! On ne savait que faire, car on
ignorait la nature de la maladie, mais sur le conseil de Madge,
qui ne perdit point la tête et qui s'y connaissait un peu, le mal
fut combattu par des tisanes rafraîchissantes et des cataplasmes.
Kalumah se multipliait, et passait les jours et les nuits près de
l'enfant, sans qu'on pût lui faire prendre un instant de repos.
Mais vers le troisième jour, on n'eut plus de doute sur la nature
de la maladie. Une éruption caractéristique couvrit le corps du
bébé. C'était une scarlatine d'espèce maligne, qui devait
nécessairement amener une inflammation interne.
Il est rare que des enfants d'un an soient frappés de ce mal
redoutable et avec cette violence, mais enfin cela arrive
quelquefois. La pharmacie du fort était malheureusement assez
incomplète. Toutefois, Madge, qui avait soigné plusieurs cas de
scarlatine, connaissait l'efficacité de la teinture de belladone.
Elle en administra chaque jour une ou deux gouttes au petit
malade, et l'on prit les plus extrêmes précautions pour qu'il ne
subît pas le contact de l'air.
L'enfant avait été transporté dans la chambre qu'occupaient son
père et sa mère. Bientôt, l'éruption fut dans toute sa force, et
de petits points rouges se manifestèrent sur sa langue, sur ses
lèvres, et même sur le globe de l'oeil. Mais deux jours après, les
taches de la peau prirent une teinte violette, puis blanche, et
elles tombèrent en squames.
C'est alors qu'il fallut redoubler de prudence et combattre
l'inflammation interne qui dénotait la malignité de la maladie.
Rien ne fut négligé, et l'on peut dire que ce petit être fut
admirablement soigné. Ainsi, vers le 20 janvier, douze jours après
l'invasion du mal, on put concevoir le légitime espoir de le
sauver.
Ce fut une joie dans la factorerie. Ce bébé, c'était l'enfant du
fort, l'enfant de troupe, l'enfant du régiment! Il était né sous
ce rude climat, au milieu de ces braves gens. Ils l'avaient nommé
Michel-Espérance, et ils le regardaient, parmi tant d'épreuves,
comme un talisman que le ciel ne voudrait pas leur enlever. Quant
à Kalumah, on peut croire qu'elle serait morte de la mort de cet
enfant; mais le petit Michel revint peu à peu à la santé, et il
sembla qu'il ramenait l'espoir avec lui.
On était arrivé ainsi, au milieu de tant d'inquiétudes, au 23
janvier. La situation de l'île Victoria ne s'était modifiée en
aucune façon. L'interminable nuit couvrait encore la mer polaire.
Pendant quelques jours, une neige abondante tomba et s'entassa sur
le sol de l'île et sur le champ de glace à une hauteur de deux
pieds.
Le 27, le fort reçut une visite assez inattendue. Les soldats
Belcher et Pen, qui veillaient sur le front de l'enceinte,
aperçurent, dans la matinée, un ours gigantesque qui se dirigeait
tranquillement du côté du fort. Ils rentrèrent dans la salle
commune, et signalèrent à Mrs. Paulina Barnett la présence du
redoutable carnassier.
«Ce ne peut être que notre ours!» dit Mrs. Paulina Barnett à
Jasper Hobson, et tous les deux, suivis du sergent, de Sabine et
de quelques soldats armés de fusil, ils gagnèrent la poterne.
L'ours était à deux cents pas et marchait tranquillement, sans
hésitation, comme s'il eût eu un plan bien arrêté.
«Je le reconnais, s'écria Mrs. Paulina Barnett. C'est ton ours,
Kalumah, c'est ton sauveur!
-- Oh! ne tuez pas mon ours! s'écria la jeune indigène.
-- On ne le tuera pas, répondit le lieutenant Hobson. Mes amis, ne
lui faites aucun mal, et il est probable qu'il s'en ira comme il
est venu.
-- Mais s'il veut pénétrer dans l'enceinte... dit le sergent Long,
qui croyait peu aux bons sentiments des ours polaires.
-- Laissez-le entrer, sergent, répondit Mrs. Paulina Barnett. Cet
animal-là a perdu toute férocité. Il est prisonnier comme nous,
et, vous le savez, les prisonniers...
-- Ne se mangent pas entre eux! dit Jasper Hobson, cela est vrai,
madame, à la condition, toutefois, qu'ils soient de la même
espèce. Mais enfin, on épargnera celui-ci, à votre recommandation.
Nous ne nous défendrons que s'il nous attaque. Cependant, je crois
prudent de rentrer dans la maison. Il ne faut pas donner de
tentations trop fortes à ce carnassier!»
Le conseil était bon. Chacun rentra. On ferma les portes, mais les
contrevents des fenêtres ne furent point rabattus.
On put donc, à travers les vitres, suivre les manoeuvres du
visiteur. L'ours, arrivé à la poterne, qui avait été laissée
ouverte, repoussa doucement la porte, passa sa tête, examina
l'intérieur de la cour, et entra. Arrivé au milieu de l'enceinte,
il examina les constructions qui l'entouraient, se dirigea vers
l'étable et le chenil, écouta un instant les grognements des
chiens qui l'avaient senti, le bramement des rennes qui n'étaient
point rassurés, continua son inspection en suivant le périmètre de
la palissade, arriva près de la maison principale, et vint enfin
appuyer sa grosse tête contre une des fenêtres de la grande salle.
Pour être franc, tout le monde recula, quelques soldats saisirent
leurs fusils, et Jasper Hobson commença à craindre d'avoir laissé
la plaisanterie aller trop loin.
Mais Kalumah vint placer sa douce figure sur la vitre fragile.
L'ours parut la reconnaître -- ce fut, du moins, l'avis de
l'Esquimaude --, et, satisfait sans doute, après avoir poussé un
bon grognement, il se recula, reprit le chemin de la poterne,
puis, ainsi que l'avait dit Jasper Hobson, il s'en alla comme il
était venu.
Tel fut l'incident dans toute sa simplicité, incident qui ne se
renouvela pas, et les choses reprirent leur cours ordinaire.
Cependant, la guérison du petit enfant marchait bien, et, dans les
derniers jours du mois, il avait déjà repris ses bonnes joues et
son regard éveillé.
Le 3 février, vers midi, une teinte pâle nuança pendant une heure
l'horizon du sud. Un disque jaunâtre se montra un instant. C'était
l'astre radieux qui reparaissait pour la première fois, après la
longue nuit polaire.