À travers le champ de glace.
Enfin, le 22 novembre, le temps commença à se remettre un peu. En
quelques heures, la tempête s'était subitement calmée. Le vent
venait de sauter dans le nord, et le thermomètre baissa de
plusieurs degrés. Quelques oiseaux de long vol disparurent. Peut-
être pouvait-on enfin espérer que la température allait
franchement devenir ce qu'elle devait être, à cette époque de
l'année, sous une aussi haute latitude. Les hiverneurs en étaient
à regretter vraiment que le froid ne fût pas ce qu'il avait été
pendant la dernière saison hivernale, quand la colonne de mercure
tomba à soixante-douze degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (55°
au-dessous de la glace).
Jasper Hobson résolut de ne pas tarder plus longtemps à abandonner
l'île Victoria, et, dans la matinée du 22, toute la petite colonie
fut prête à quitter le Fort-Espérance et l'île, maintenant
confondue avec tout l'icefield, cimentée à lui, et par cela même
rattachée par un champ de six cents milles au continent américain.
À onze heures et demie du matin, au milieu d'une atmosphère
grisâtre, mais tranquille, qu'une magnifique aurore boréale
illuminait de l'horizon au zénith, le lieutenant Hobson donna le
signal du départ. Les chiens étaient attelés aux traîneaux. Trois
couples de rennes domestiques avaient été attachés aux traîneaux-
chariots, et l'on partit silencieusement dans la direction du cap
Michel, -- point où l'île proprement dite devrait être quittée
pour l'icefield.
La caravane suivit d'abord la lisière de la colline boisée, à
l'est du lac Barnett; mais au moment d'en dépasser la pointe,
chacun se retourna pour apercevoir une dernière fois ce cap
Bathurst que l'on abandonnait sans retour. Sous la clarté de
l'aurore boréale se dessinaient quelques arêtes engoncées de
neige, et deux ou trois lignes blanches qui délimitaient
l'enceinte de la factorerie. Un empâtement blanchâtre dominant çà
et là l'ensemble, une fumée qui s'échappait encore, dernière
haleine d'un feu prêt à s'éteindre pour jamais, tel était le Fort-
Espérance, tel était cet établissement qui avait coûté tant de
travaux, tant de peines, maintenant inutiles!
«Adieu! adieu, notre pauvre maison polaire!» dit Mrs. Paulina
Barnett, en agitant une dernière fois sa main.
Et tous, avec ce suprême souvenir, reprirent tristement et
silencieusement la route du retour.
À une heure, le détachement était arrivé au cap Michel, après
avoir tourné l'entaille que le froid insuffisant de l'hiver
n'avait pu refermer. Jusqu'alors, les difficultés du voyage
n'avaient pas été grandes, car le sol de l'île Victoria présentait
une surface relativement unie. Mais il en serait tout autrement
sur le champ de glace. En effet, l'icefield, soumis à la pression
énorme des banquises du nord, s'était sans doute hérissé
d'icebergs, d'hummocks, de montagnes glacées, entre lesquelles il
faudrait, et au prix des plus grands efforts, des plus extrêmes
fatigues, chercher incessamment des passes praticables.
Vers le soir de cette journée, on s'était avancé de quelques
milles sur le champ de glace. Il fallut organiser la couchée. À
cet effet, on procéda suivant la manière des Esquimaux et des
Indiens du nord de l'Amérique, en creusant des «snow-houses» dans
les blocs de glace. Les couteaux à neige fonctionnèrent utilement
et habilement, et à huit heures, après un souper composé de
viandes sèches, tout le personnel de la factorerie s'était glissé
dans ces trous, qui sont plus chauds qu'on ne serait tenté de le
croire.
Mais avant de s'endormir, Mrs. Paulina Barnett avait demandé au
lieutenant s'il pouvait estimer la route parcourue depuis le Fort-
Espérance jusqu'à ce campement.
«Je pense que nous n'avons pas fait plus de dix milles, répondit
Jasper Hobson.
-- Dix sur six cents! répondit la voyageuse! Mais à ce compte,
nous mettrons trois mois à franchir la distance qui nous sépare du
continent américain!
-- Trois mois et peut-être davantage, madame répondit Jasper
Hobson, mais nous ne pouvons aller plus vite. Nous ne voyageons
plus en ce moment, comme nous le faisions, l'an dernier, sur ces
plaines glacées qui séparaient le Fort-Reliance du cap Bathurst,
mais bien sur un icefield, déformé, écrasé par la pression, et qui
ne peut nous offrir aucune route facile! Je m'attends à rencontrer
de grandes difficultés, pendant cette tentative. Puissions-nous
les surmonter! En tout cas, l'important n'est pas d'arriver vite,
mais d'arriver en bonne santé, et je m'estimerai heureux si pas un
de mes compagnons ne manque à l'appel quand nous rentrerons au
Fort-Reliance. Fasse le Ciel que, dans trois mois, nous ayons pu
atterrir sur un point quelconque de la côte américaine, madame, et
nous n'aurons que des actions de grâces à lui rendre!»
La nuit se passa sans accident, mais Jasper Hobson, pendant sa
longue insomnie, avait cru surprendre dans ce sol sur lequel il
avait organisé son campement quelques frémissements de mauvais
augure, qui indiquaient un manque de cohésion dans toutes les
parties de l'icefield. Il lui parut évident que l'immense champ de
glace n'était pas cimenté dans toutes ses portions, d'où cette
conséquence que d'énormes entailles devaient le couper en maint
endroit, et c'était là une circonstance extrêmement fâcheuse,
puisque cet état de choses rendait incertaine toute communication
avec la terre ferme. D'ailleurs, avant son départ, le lieutenant
Hobson avait fort bien observé que ni les animaux à fourrures, ni
les carnassiers de l'île Victoria n'avaient abandonné les environs
de la factorerie, et si ces animaux n'avaient pas été chercher
pour l'hiver de moins rudes climats dans les régions méridionales,
c'est qu'ils eussent rencontré sur leur route certains obstacles
dont leur instinct leur indiquait l'existence. Jasper Hobson, en
faisant cette tentative de rapatrier la petite colonie, en se
lançant à travers le champ de glace, avait agi sagement. C'était
une tentative à essayer, avant la future débâcle, quitte à
échouer, quitte à revenir sur ses pas, et, en abandonnant le fort,
Jasper Hobson n'avait fait que son devoir.
Le lendemain, 23 novembre, le détachement ne put pas même
s'avancer de dix milles dans l'est, car les difficultés de la
route devinrent extrêmes. L'icefield était horriblement
convulsionné, et l'on pouvait même observer, d'après certaines
strates très reconnaissables, que plusieurs bancs de glace
s'étaient superposés, poussés sans doute par l'irrésistible
banquise dans ce vaste entonnoir de la mer Arctique. De là des
collisions de glaçons, des entassements d'icebergs, quelque chose
comme une jonchée de montagnes qu'une main impuissante aurait
laissé choir sur cet espace, et qui s'y seraient éparpillées en
tombant.
Il était évident qu'une caravane, composée de traîneaux et
d'attelages, ne pouvait passer par-dessus ces blocs, et non moins
évident qu'elle ne pouvait se frayer un chemin à la hache ou au
couteau à neige à travers cet encombrement. Quelques-uns de ces
icebergs affectaient les formes les plus diverses, et leur
entassement figurait celui d'une ville qui se serait écroulée tout
entière. Bon nombre mesuraient une altitude de trois ou quatre
cents pieds au-dessus du niveau de l'icefield, et à leur sommet
s'étageaient d'énormes masses mal équilibrées, qui n'attendaient
qu'une secousse, un choc, rien qu'une vibration de l'air pour se
précipiter en avalanches.
Aussi, en tournant ces montagnes de glace, fallait-il prendre les
plus grandes précautions. Ordre avait été donné, dans ces passes
dangereuses, de ne point élever la voix, de ne point exciter les
attelages par les claquements du fouet. Ces soins n'étaient point
exagérés; la moindre imprudence aurait pu entraîner de graves
catastrophes.
Mais, à tourner ces obstacles, à rechercher les passages
praticables, on perdait un temps infini, on s'épuisait en fatigues
et en efforts, on n'avançait guère dans la direction voulue, on
faisait en détours dix milles pour n'en gagner qu'un vers l'est.
Toutefois, le sol ferme ne manquait pas encore sous les pieds.
Mais le 24, ce furent d'autres obstacles, que Jasper Hobson dut
justement craindre de ne pouvoir surmonter.
En effet, après avoir franchi une première banquise, qui se
dressait à une vingtaine de milles de l'île Victoria, le
détachement se trouva sur un champ de glace beaucoup moins
accidenté, et dont les diverses pièces n'avaient point été
soumises à une forte pression. Il était évident que, par suite de
la direction des courants, l'effort de la banquise ne se portait
pas de ce côté de l'icefield. Mais aussi, Jasper Hobson et ses
compagnons ne tardèrent-ils pas à se trouver coupés par de larges
et profondes crevasses qui n'étaient pas encore gelées. La
température était relativement chaude, et le thermomètre
n'indiquait pas en moyenne plus de trente-quatre degrés Fahrenheit
(1°, 11 centigr. au-dessus de zéro). Or, l'eau salée, moins facile
à la congélation que l'eau douce, ne se solidifie qu'à quelques
degrés au-dessous de glace, et conséquemment la mer ne pouvait
être prise. Toutes les portions durcies qui formaient la banquise
et l'icefield étaient venues de latitudes plus hautes, et, en même
temps, elles s'entretenaient par elles-mêmes, et se nourrissaient
pour ainsi dire de leur propre froid; mais cet espace méridional
de la mer Arctique n'était pas uniformément gelé, et, de plus, il
tombait une pluie chaude qui apportait avec elle de nouveaux
éléments de dissolution.
Ce jour-là, le détachement fut absolument arrêté devant une
crevasse, pleine d'une eau tumultueuse, semée de petites glaces, -
- crevasse qui ne mesurait pas plus de cent pieds de largeur, mais
dont la longueur devait avoir plusieurs milles.
Pendant deux heures, on longea le bord occidental de cette
entaille avec l'espérance d'en atteindre l'extrémité de manière à
reprendre la direction vers l'est, mais ce fut en vain: il fallut
s'arrêter. On fit donc halte et on organisa le campement.
Jasper Hobson, suivi du sergent Long, se porta en avant pendant un
quart de mille, observant l'interminable crevasse, et maudissant
la douceur de cet hiver qui lui faisait tant de mal.
«Il faut passer pourtant, dit le sergent Long, car nous ne pouvons
demeurer en cet endroit.
-- Oui, il faut passer, répondit le lieutenant Hobson, et nous
passerons, soit que nous remontions au nord, soit que nous
descendions au sud, puisque nous finirons évidemment par tourner
cette entaille. Mais après celle-ci, d'autres se présenteront
qu'il faudra tourner encore, et ce sera toujours ainsi, pendant
des centaines de milles peut-être, tant que durera cette indécise
et déplorable température!
-- Eh bien, mon lieutenant, c'est ce qu'il faut reconnaître avant
de continuer notre voyage, dit le sergent.
-- Oui, il le faut, sergent Long, répondit résolument Jasper
Hobson, ou nous risquerions, après avoir fait cinq ou six cents
milles en détours et en crochets, de n'avoir même pas franchi la
moitié de la distance qui nous sépare de la côte américaine. Oui!
il faut, avant d'aller plus loin, reconnaître la surface de
l'icefield, et c'est ce que je vais faire!»
Puis, sans ajouter une parole, Jasper Hobson se déshabilla, se
jeta dans cette eau à demi glacée, et, vigoureux nageur, en
quelques brasses il eut atteint l'autre bord de l'entaille, puis
il disparut dans l'ombre au milieu des icebergs.
Quelques heures plus tard, Jasper Hobson, épuisé, rentrait au
campement, où le sergent l'avait précédé. Il prit le sergent à
part et lui fit connaître, ainsi qu'à Mrs. Paulina Barnett, que le
champ de glace était impraticable.
«Peut-être, leur dit-il, un homme seul, à pied, sans traîneau,
sans bagage, parviendrait-il à passer ainsi, une caravane ne le
peut pas! Les crevasses se multiplient dans l'est, et vraiment un
bateau nous serait plus utile qu'un traîneau pour rallier le
continent américain!
-- Eh bien, répondit le sergent Long, si un homme seul peut tenter
ce passage, l'un de nous ne doit-il pas essayer de le faire et
d'aller chercher des secours?
-- J'ai eu la pensée de partir..., répondit Jasper Hobson.
-- Vous, monsieur Jasper?
-- Vous, mon lieutenant?» Ces deux réponses, faites simultanément
à la proposition de Jasper Hobson, prouvèrent combien elle était
inattendue et semblait inopportune! Lui, le chef de l'expédition,
partir! Abandonner ceux qui lui étaient confiés, bien que ce fût
pour affronter les plus grands périls, et dans leur intérêt! Non!
ce n'était pas possible. Aussi Jasper Hobson n'insista pas.
«Oui, mes amis, dit-il alors, je vous comprends, je ne vous
abandonnerai pas. Mais il est inutile aussi que l'un de vous
veuille tenter ce passage! En vérité, il ne réussirait pas, il
tomberait en route, il périrait, et plus tard, quand se
dissoudrait le champ de glace, son corps n'aurait pas d'autre
tombeau que le gouffre qui s'ouvre sous nos pieds! D'ailleurs, que
ferait-il en admettant qu'il pût atteindre New-Arkhangel? Comment
viendrait-il à notre secours? Fréterait-il un navire pour nous
chercher? Soit! Mais ce navire ne pourrait passer qu'après la
débâcle des glaces! Or, après la débâcle, qui peut savoir où aura
été entraînée l'île Victoria, soit dans la mer polaire, soit dans
la mer de Behring!
-- Oui! vous avez raison, mon lieutenant, répondit le sergent
Long. Restons tous ensemble, et si c'est sur un navire que nous
devons nous sauver, eh bien! l'embarcation de Mac Nap est encore
là, au cap Bathurst, et, du moins, nous n'aurons pas à
l'attendre!»
Mrs. Paulina Barnett avait écouté sans prononcer une parole. Elle
comprenait bien, elle aussi, que, puisque l'icefield n'offrait pas
de passage praticable, il ne fallait plus compter que sur le
bateau du charpentier et attendre courageusement la débâcle.
«Et alors, monsieur Jasper, dit-elle, votre parti?...
-- Est de retourner à l'île Victoria.
-- Revenons donc, et que le Ciel nous protège!» Tout le personnel
de la colonie fut réuni alors, et la proposition de revenir en
arrière lui fut faite.
La première impression produite par la communication du lieutenant
Hobson fut mauvaise. Ces pauvres gens comptaient tant sur ce
rapatriement immédiat à travers l'icefield, que leur
désappointement fut presque du désespoir. Mais ils réagirent
promptement et se déclarèrent prêts à obéir.
Jasper Hobson leur fit alors connaître les résultats de
l'exploration qu'il venait de faire. Il leur apprit que les
obstacles s'accumulaient dans l'est, qu'il était matériellement
impossible de passer avec tout le matériel de la caravane,
matériel absolument indispensable, cependant, à un voyage qui
devait durer plusieurs mois.
«En ce moment, ajouta-t-il, nous sommes coupés de toute
communication avec la côte américaine, et en continuant à nous
avancer dans l'est, au prix de fatigues excessives, nous courons,
de plus, le risque de ne pouvoir revenir sur nos pas vers l'île,
qui est notre dernier, notre seul refuge. Or, si la débâcle nous
trouvait encore sur ce champ de glace, nous serions perdus. Je ne
vous ai point dissimulé la vérité, mes amis, mais je ne l'ai point
aggravée. Je sais que je parle à des gens énergiques qui savent,
eux, que je ne suis point homme à reculer. Je vous répète donc:
nous sommes devant l'impossible!»
Ces soldats avaient une confiance absolue dans leur chef. Ils
connaissaient son courage, son énergie, et quand il disait qu'on
ne pouvait passer, c'est que le passage était réellement
impraticable.
Le retour au Fort-Espérance fut donc décidé pour le lendemain. Ce
retour se fit dans les plus tristes conditions. Le temps était
affreux. De grandes rafales couraient à la surface de l'icefield.
La pluie tombait à torrents. Que l'on juge de la difficulté de se
diriger au milieu d'une obscurité profonde dans ce labyrinthe
d'icebergs!
Le détachement n'employa pas moins de quatre jours et quatre nuits
à franchir la distance qui le séparait de l'île. Plusieurs
traîneaux et leurs attelages furent engloutis dans les crevasses.
Mais le lieutenant Hobson, grâce à sa prudence, à son dévouement,
eut le bonheur de ne pas compter une seule victime parmi ses
compagnons. Mais que de fatigues, que de dangers, et quel avenir
s'offrait à ces infortunés qu'un nouvel hivernage attendait sur
l'île errante!