Une communication de Jasper Hobson.
Telle était la situation. L'île avait «jeté l'ancre», suivant
l'expression du sergent Long, elle s'était arrêtée, elle était
stationnaire, comme au temps où l'isthme la rattachait encore au
continent américain. Mais six cents milles la séparaient alors des
terres habitées, et ces six cents milles, il faudrait les franchir
avec les traîneaux, en suivant la surface solidifiée de la mer, au
milieu des montagnes de glace que le froid allait accumuler, et
cela pendant les plus rudes mois de l'hiver arctique.
C'était une terrible entreprise, et, cependant, il n'y avait pas à
hésiter. Cet hiver que le lieutenant Hobson avait appelé de tous
ses voeux, il arrivait enfin, il avait enrayé la funeste marche de
l'île vers le nord, il allait jeter un pont de six cents milles
entre elles et les continents voisins! Il fallait donc profiter de
ces nouvelles chances et rapatrier toute cette colonie perdue dans
les régions hyperboréennes.
En effet -- ainsi que le lieutenant Hobson l'expliqua à ses amis -
-, on ne pouvait attendre que le printemps prochain eût amené la
débâcle des glaces, c'est-à-dire s'abandonner encore une fois aux
caprices des courants de la mer de Behring. Il s'agissait donc
uniquement d'attendre que la mer fût suffisamment prise, c'est-à-
dire pendant un laps de temps qu'on pouvait évaluer à trois ou
quatre semaines. D'ici là, le lieutenant Hobson comptait opérer
des reconnaissances fréquentes sur l'icefield qui enserrait l'île,
afin de déterminer son état de solidification, les facilités qu'il
offrirait au glissage des traîneaux, et la meilleure route qu'il
présenterait, soit vers les rivages asiatiques, soit vers le
continent américain.
«Il va sans dire, ajouta Jasper Hobson, qui s'entretenait alors de
ces choses avec Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long, il va
sans dire que les terres de la Nouvelle-Georgie, et non les côtes
d'Asie, auront toutes nos préférences, et qu'à chances égales,
c'est vers l'Amérique russe que nous dirigerons nos pas.
-- Kalumah nous sera très utile alors, répondit Mrs. Paulina
Barnett, car, en sa qualité d'indigène, elle connaît parfaitement
ces territoires de la Nouvelle-Georgie.
-- Très utile, en effet, dit le lieutenant Hobson, et son arrivée
jusqu'à nous a véritablement été providentielle. Grâce à elle, il
nous sera aisé d'atteindre les établissements du Fort-Michel dans
le golfe de Norton, soit même, beaucoup plus au sud, la ville de
New-Arkhangel, où nous achèverons de passer l'hiver.
-- Pauvre Fort-Espérance! dit Mrs. Paulina Barnett. Construit au
prix de tant de fatigues, et si heureusement créé par vous,
monsieur Jasper! Cela me brisera le coeur de l'abandonner sur
cette île, au milieu de ces champs de glace, de le laisser peut-
être au-delà de l'infranchissable banquise! Oui! quand nous
partirons, mon coeur saignera, en lui donnant le dernier adieu!
-- Je n'en souffrirai pas moins que vous, madame, répondit le
lieutenant Hobson, et peut-être plus encore! C'était l'oeuvre la
plus importante de ma vie! J'avais mis toute mon intelligence,
toute mon énergie à établir ce Fort-Espérance, si malheureusement
nommé, et je ne me consolerai jamais d'avoir été forcé de
l'abandonner! Puis, que dira la Compagnie, qui m'avait confié
cette tâche, et dont je ne suis que l'humble agent, après tout!
-- Elle dira, monsieur Jasper, s'écria Mrs. Paulina Barnett avec
une généreuse animation, elle dira que vous avez fait votre
devoir, que vous ne pouvez pas être responsable des caprices de la
nature, plus puissante partout et toujours que la main et l'esprit
de l'homme! Elle comprendra que vous ne pouviez prévoir ce qui est
arrivé, car cela était en dehors des prévisions humaines! Elle
saura enfin que, grâce à votre prudence et à votre énergie morale,
elle n'aura pas à regretter la perte d'un seul des compagnons
qu'elle vous avait confiés.
-- Merci, madame, répondit le lieutenant en serrant la main de
Mrs. Paulina Barnett, je vous remercie de ces paroles que vous
inspire votre coeur, mais je connais un peu les hommes, et,
croyez-moi, mieux vaut réussir qu'échouer. Enfin, à la grâce du
Ciel!»
Le sergent Long, voulant couper court aux idées tristes de son
lieutenant, ramena la conversation sur les circonstances
présentes; il parla des préparatifs à commencer pour un prochain
départ, et enfin il lui demanda s'il comptait enfin apprendre à
ses compagnons la situation réelle de l'île Victoria.
«Attendons encore, répondit Jasper Hobson, nous avons par notre
silence épargné jusqu'ici bien des inquiétudes à ces pauvres gens,
attendons que le jour de notre départ soit définitivement fixé, et
nous leur ferons connaître alors la vérité tout entière!»
Ce point arrêté, les travaux habituels de la factorerie
continuèrent pendant les semaines suivantes.
Quelle était, il y a un an, la situation des habitants alors
heureux et contents, du Fort-Espérance?
Il y a un an, les premiers symptômes de la saison froide
apparaissaient tels qu'ils étaient alors. Les jeunes glaces se
formaient peu à peu sur le littoral. Le lagon, dont les eaux
étaient plus tranquilles que celles de la mer, se prenaient
d'abord. La température se tenait pendant le jour à un ou deux
degrés au-dessus de la glace fondante et s'abaissait de trois ou
quatre degrés au-dessous pendant la nuit. Jasper Hobson commençait
à faire revêtir à ses hommes les habits d'hiver, les fourrures,
les vêtements de laine. On installait les condenseurs à
l'intérieur de la maison. On nettoyait le réservoir à air et les
pompes d'aération. On tendait des trappes autour de l'enceinte
palissadée, aux environs du cap Bathurst, et Sabine et Marbre
s'applaudissaient de leurs succès de chasseurs. Enfin, on
terminait les derniers travaux d'appropriation de la maison
principale.
Cette année, ces braves gens procédèrent de la même façon. Bien
que, par le fait, le Fort-Espérance fût en latitude environ de
deux degrés plus haut qu'au commencement du dernier hiver, cette
différence ne devait pas amener une modification sensible dans
l'état moyen de la température. En effet, entre le soixante-
dixième et le soixante-douzième parallèle, l'écart n'est pas assez
considérable pour que la moyenne thermométrique en soit
sérieusement influencée. On eût plutôt constaté que le froid était
maintenant moins rigoureux qu'il ne l'avait été au commencement du
dernier hivernage. Mais très probablement, il semblait plus
supportable, parce que les hiverneurs se sentaient déjà faits à ce
rude climat.
Il faut remarquer, cependant, que la mauvaise saison ne s'annonça
pas avec sa rigueur accoutumée. Le temps était humide, et
l'atmosphère se chargeait journellement de vapeurs qui se
résolvaient tantôt en pluie, tantôt en neige. Il ne faisait
certainement pas assez froid, au gré du lieutenant Hobson.
Quant à la mer, elle se prenait autour de l'île, mais non d'une
manière régulière et continue. De larges taches noirâtres,
disséminées à la surface du nouvel icefield, indiquaient que les
glaçons étaient encore mal cimentés entre eux. On entendait
presque incessamment des fracas retentissants, dus à la rupture du
banc, qui se composait d'un nombre infini de morceaux
insuffisamment soudés, dont la pluie dissolvait les arêtes
supérieures. On ne sentait pas cette énorme pression qui se
produit d'ordinaire, quand les glaces naissent rapidement sous un
froid vif et s'accumulent les unes sur les autres. Les icebergs,
les hummocks même, étaient rares, et la banquise ne se levait pas
encore à l'horizon.
«Voilà une saison, répétait souvent le sergent Long, qui n'eût
point déplu aux chercheurs du passage du nord-ouest ou aux
découvreurs du pôle Nord, mais elle est singulièrement défavorable
à nos projets et nuisible à notre rapatriement!»
Ce fut ainsi pendant tout le mois d'octobre, et Jasper Hobson
constata que la moyenne de la température ne dépassa guère trente-
deux degrés Fahrenheit (zéro du thermomètre centigrade). Or, on
sait qu'il faut sept à huit degrés au-dessous de glace d'un froid
qui persiste pendant plusieurs jours, pour que la mer se
solidifie.
D'ailleurs, une circonstance, qui n'échappa pas plus à Mrs.
Paulina Barnett qu'au lieutenant Hobson, prouvait bien que
l'icefield n'était en aucune façon praticable.
Les animaux emprisonnés dans l'île, animaux à fourrures, rennes,
loups, etc., se seraient évidemment enfuis vers de plus basses
latitudes, si la fuite eût été possible, c'est-à-dire si la mer
solidifiée leur eût offert un passage assuré. Or, ils abondaient
toujours autour de la factorerie, et recherchaient de plus en plus
le voisinage de l'homme. Les loups eux-mêmes venaient jusqu'à
portée de fusil de l'enceinte dévorer les martres ou les lièvres
polaires qui formaient leur unique nourriture. Les rennes affamés,
n'ayant plus ni mousses ni herbe à brouter, rôdaient, par bande,
aux environs du cap Bathurst. Un ours -- celui sans doute envers
lequel Mrs. Paulina Barnett et Kalumah avaient contracté une dette
de reconnaissance -- passait fréquemment entre les arbres de la
futaie, sur les bords du lagon. Or, si ces divers animaux étaient
là, et principalement les ruminants, auxquels il faut une
nourriture exclusivement végétale, s'ils étaient encore sur l'île
Victoria pendant ce mois d'octobre, c'est qu'ils n'avaient pu,
c'est qu'ils ne pouvaient fuir.
On a dit que la moyenne de la température se maintenait au degré
de la glace fondante. Or, quand Jasper Hobson consulta son
journal, il vit que l'hiver précédent, dans ce même mois
d'octobre, le thermomètre marquait déjà vingt degrés Fahrenheit
au-dessous de zéro (10° centigr. au-dessous de glace). Quelle
différence, et combien la température se distribue capricieusement
dans ces régions polaires!
Les hiverneurs ne souffraient donc aucunement du froid, et ils ne
furent point obligés de se confiner dans leur maison. Cependant,
l'humidité était grande, car des pluies, mêlées de neige,
tombaient fréquemment, et le baromètre, par son abaissement,
indiquait que l'atmosphère était saturée de vapeurs.
Pendant ce mois d'octobre, Jasper Hobson et le sergent Long
entreprirent plusieurs excursions afin de reconnaître l'état de
l'icefield au large de l'île. Un jour, ils allèrent au cap Michel,
un autre à l'angle de l'ancienne baie des Morses, désireux de
savoir si le passage était praticable, soit pour le continent
américain, soit pour le continent asiatique, et si le départ
pouvait être arrêté.
Or, la surface du champ de glace était couverte de flaques d'eau,
et, en de certains endroits, criblée de crevasses qui eussent
immanquablement arrêté la marche des traîneaux. Il ne semblait
même pas qu'un voyageur pût se hasarder à pied dans ce désert,
presque aussi liquide que solide. Ce qui prouvait bien qu'un froid
insuffisant et mal réglé, une température intermittente, avaient
produit cette solidification incomplète, c'était la multitude de
pointes, de cristaux, de prismes, de polyèdres de toutes sortes
qui hérissaient la surface de l'icefield, comme une concrétion de
stalactites. Il ressemblait plutôt à un glacier qu'à un champ, ce
qui eût rendu la marche excessivement pénible, au cas où elle
aurait été praticable.
Le lieutenant Hobson et le sergent Long, s'aventurant sur
l'icefield, firent ainsi un mille ou deux dans la direction du
sud, mais au prix de peines infinies et en y employant un temps
considérable. Ils reconnurent donc qu'il fallait encore attendre,
et ils revinrent très désappointés au Fort-Espérance.
Les premiers jours de novembre arrivèrent. La température
s'abaissa un peu, mais de quelques degrés seulement. Ce n'était
pas suffisant. De grands brouillards humides enveloppaient l'île
Victoria. Il fallait pendant toute la journée tenir les lampes
allumées dans les salles. Or, cette dépense de luminaire aurait dû
être précisément très modérée. En effet, la provision d'huile
était fort restreinte, car la factorerie n'avait point été
ravitaillée par le convoi du capitaine Craventy, et, d'autre part,
la chasse aux morses était devenue impossible, puisque ces
amphibies ne fréquentaient plus l'île errante. Si donc l'hivernage
se prolongeait dans ces conditions, les hiverneurs en seraient
bientôt réduits à employer la graisse des animaux, ou même la
résine des sapins, afin de se procurer un peu de lumière. Déjà, à
cette époque, les jours étaient excessivement courts, et le
soleil, qui ne présentait plus au regard qu'un disque pâle, sans
chaleur et sans éclat, ne se promenait que pendant quelques heures
au-dessus de l'horizon. Oui! c'était bien l'hiver, avec ses
brumes, ses pluies, ses neiges, l'hiver, -- moins le froid!
Le 11 novembre, ce fut fête au Fort-Espérance, et ce qui le
prouva, c'est que Mrs. Joliffe servit quelques «extra» au dîner de
midi. En effet, c'était l'anniversaire de la naissance du petit
Michel Mac Nap. L'enfant avait juste un an, ce jour là. Il était
bien portant et charmant avec ses cheveux blonds bouclés et ses
yeux bleus. Il ressemblait à son père, le maître charpentier,
ressemblance dont le brave homme se montrait extrêmement fier. On
pesa solennellement le bébé au dessert. Il fallait le voir
s'agiter dans la balance, et quels petits cris il poussa! Il
pesait, ma foi, trente-quatre livres! Quel succès, et quels
hurrahs accueillirent ce poids superbe, et quels compliments on
adressa à l'excellente Mrs. Mac Nap, comme nourrice et comme mère!
On ne sait pas trop pourquoi le caporal Joliffe prit pour lui-même
une forte part de ces congratulations! Comme père nourricier, sans
doute, ou comme bonne du bébé! Le digne caporal avait tant porté,
dorloté, bercé l'enfant, qu'il se croyait pour quelque chose dans
sa pesanteur spécifique!
Le lendemain, 12 novembre, le soleil ne parut pas au-dessus de
l'horizon. La longue nuit polaire commençait, et commençait neuf
jours plus tôt que l'hiver précédent sur le continent américain,
ce qui tenait à la différence des latitudes entre ce continent et
l'île Victoria.
Cependant, cette disparition du soleil n'amena aucun changement
dans l'état de l'atmosphère. La température resta ce qu'elle avait
été jusqu'alors, capricieuse, indécise. Le thermomètre baissait un
jour, remontait l'autre. La pluie et la neige alternaient. Le vent
était mou et ne se fixait à aucun point de l'horizon, passant
quelquefois dans la même journée par tous les rhumbs du compas.
L'humidité constante de ce climat était à redouter et pouvait
déterminer des affections scorbutiques parmi les hiverneurs. Très
heureusement, si, par le défaut du ravitaillement convenu, le jus
de citron, le «lime-juice» et les pastilles de chaux commençaient
à manquer, du moins les récoltes d'oseille et de cochléaria
avaient été abondantes, et, suivant les recommandations du
lieutenant Hobson, on en faisait un quotidien usage.
Cependant, il fallait tout tenter pour quitter le Fort-Espérance.
Dans les conditions où l'on se trouvait, trois mois suffiraient à
peine, peut-être, pour atteindre le continent le plus proche. Or,
on ne pouvait exposer l'expédition, une fois aventurée sur le
champ de glace, à être prise par la débâcle avant d'avoir gagné la
terre ferme. Il était donc nécessaire de partir dès la fin de
novembre, -- si l'on devait partir.
Or, sur la question de départ, il n'y avait pas de doute. Mais si,
par un hiver rigoureux, qui aurait bien cimenté toutes les parties
de l'icefield, le voyage eût été déjà difficile, avec cette saison
indécise, il devenait chose grave.
Le 13 novembre, Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent
Long se réunirent pour fixer le jour du départ. L'opinion du
sergent était qu'il fallait quitter l'île au plus tôt.
«Car, disait-il, nous devons compter avec tous les retards
possibles pendant une traversée de six cents milles. Or, il faut
qu'avant le mois de mars, nous ayons mis le pied sur le continent,
ou nous risquerons, la débâcle s'opérant, de nous retrouver dans
une situation plus mauvaise encore que sur notre île.
-- Mais, répondit Mrs. Paulina Barnett, la mer est-elle assez
uniformément prise pour nous livrer passage?
-- Oui, répliqua le sergent Long, et chaque jour la glace tend à
s'épaissir. De plus, le baromètre remonte peu à peu. C'est un
indice d'abaissement dans la température. Or, d'ici le moment où
nos préparatifs seront achevés -- et il faut bien une semaine, je
pense, -- j'espère que le temps se sera mis décidément au froid.
-- N'importe! dit le lieutenant Hobson, l'hiver s'annonce mal, et,
véritablement, tout se met contre nous! On a vu quelquefois
d'étranges saisons dans ces mers, et des baleiniers ont pu
naviguer là où, même pendant l'été, ils n'eussent pas trouvé, en
d'autres années, un pouce d'eau sous leur quille. Quoi qu'il en
soit, je conviens qu'il n'y a pas un jour à perdre. Je regrette
seulement que la température habituelle à ces cimats ne nous soit
pas venue en aide.
-- Elle viendra, dit Mrs. Paulina Barnett. En tout cas, il faut
être prêt à profiter des circonstances. À quelle époque extrême
penseriez-vous fixer le départ, monsieur Jasper?
-- À la fin de novembre, comme terme le plus reculé, répondit le
lieutenant Hobson, mais si, dans huit jours, vers le 20 de ce
mois, nos préparatifs étaient achevés et que le passage fût
praticable, je regarderais cette circonstance comme très heureuse,
et nous partirions.
-- Bien, dit le sergent Long. Nous devons donc nous préparer sans
perdre un instant.
-- Alors, monsieur Jasper, demanda Mrs. Paulina Barnett, vous
allez faire connaître à nos compagnons la situation dans laquelle
ils se trouvent?
-- Oui, madame. Le moment de parler est venu, puisque c'est le
moment d'agir.
-- Et quand comptez-vous leur apprendre ce qu'ils ignorent?
-- À l'instant. -- Sergent Long, ajouta Jasper Hobson, en se
tournant vers le sous-officier, qui prit aussitôt une attitude
militaire, faites rassembler tous vos hommes dans la grande salle
pour recevoir une communication.»
Le sergent Long tourna automatiquement sur ses talons et sortit
d'un pas méthodique, après avoir porté la main à son chapeau.
Pendant quelques minutes, Mrs. Paulina Barnett et le lieutenant
Hobson restèrent seuls, sans prononcer une parole.
Le sergent rentra bientôt, et prévint Jasper Hobson que ses ordres
étaient exécutés.
Aussitôt, Jasper Hobson et la voyageuse entrèrent dans la grande
salle. Tous les habitants de la factorerie, hommes et femmes, s'y
trouvaient rassemblés, vaguement éclairés par la lumière des
lampes.
Jasper Hobson s'avança au milieu de ses compagnons, et là, d'un
ton grave:
«Mes amis, dit-il, jusqu'ici j'avais cru devoir, pour vous
épargner des inquiétudes inutiles, vous cacher la situation dans
laquelle se trouve notre établissement du Fort-Espérance... Un
tremblement de terre nous a séparés du continent... Ce cap
Bathurst a été détaché de la côte américaine... Notre presqu'île
n'est plus qu'une île de glace, une île errante...»
En ce moment, Marbre s'avança vers Jasper Hobson, et d'une voix
assurée:
«Nous le savions, mon lieutenant!» dit-il.