L'éclipse du 18 juillet 1860.
Cependant les brumes ne se dissipaient pas. Le soleil
n'apparaissait qu'à travers un opaque rideau de vapeurs, ce qui ne
laissait pas de tourmenter l'astronome au sujet de son éclipse.
Souvent même, le brouillard était si intense, que, de la cour du
fort, on ne pouvait pas apercevoir le sommet du cap.
Le lieutenant Hobson se sentait de plus en plus inquiet. Il ne
doutait pas que le convoi envoyé du Fort-Reliance ne se fût égaré
dans ce désert. Et puis, de vagues appréhensions, de tristes
pressentiments agitaient son esprit. Cet homme énergique
n'envisageait pas l'avenir sans une certaine anxiété. Pourquoi? Il
n'aurait pu le dire. Tout, cependant, semblait lui réussir. Malgré
les rigueurs de l'hivernage, sa petite colonie jouissait d'une
santé excellente. Aucun désaccord n'existait entre ses compagnons,
et ces braves gens s'acquittaient de leur tâche avec zèle. Le
territoire était giboyeux. La récolte de fourrures avait été
belle, et la Compagnie ne pouvait qu'être enchantée des résultats
obtenus par son agent. En admettant même que le Fort-Espérance ne
fût pas ravitaillé, le pays offrait assez de ressources pour que
l'on pût envisager sans trop de crainte la perspective d'un second
hivernage. Pourquoi donc la confiance manquait-elle au lieutenant
Hobson?
Plus d'une fois, Mrs. Paulina Barnett et lui s'entretinrent à ce
sujet. La voyageuse cherchait à le rassurer en faisant valoir les
raisons déduites ci-dessus. Ce jour-là, se promenant avec lui sur
le rivage, elle plaida avec plus d'insistance la cause du cap
Bathurst et de la factorerie, fondée au prix de tant de peines.
«Oui, madame, oui, vous avez raison, répondit Jasper Hobson, mais
on ne commande pas à ses pressentiments! Je ne suis pourtant point
un visionnaire. Vingt fois, dans ma vie de soldat, je me suis
trouvé dans des circonstances critiques, sans m'en être ému un
instant. Eh bien, pour la première fois, l'avenir m'inquiète! Si
j'avais en face de moi un danger certain, je ne le craindrais pas.
Mais un danger vague, indéterminé, que je ne fais que
pressentir!...
-- Mais quel danger? demanda Mrs. Paulina Barnett, et que
redoutez-vous, les hommes, les animaux ou les éléments?
-- Les animaux? en aucune façon, répondit le lieutenant. C'est à
eux de redouter les chasseurs du cap Bathurst. Les hommes? Non.
Ces territoires ne sont guère fréquentés que par les Esquimaux, et
les Indiens s'y aventurent rarement...
-- Et je vous ferai observer, monsieur Hobson, ajouta Mrs. Paulina
Barnett, que ces Canadiens, dont vous pouviez jusqu'à un certain
point craindre la visite pendant la belle saison, ne sont même pas
venus...
-- Et je le regrette, madame!
-- Quoi! vous regrettez ces concurrents dont les dispositions
envers la Compagnie sont évidemment hostiles?
-- Madame, répondit le lieutenant, je les regrette, et je ne les
regrette pas!... Cela est assez difficile à expliquer! Remarquez
que le convoi du Fort-Reliance devait arriver et qu'il n'est point
arrivé. Il en est de même des agents des Pelletiers de Saint-
Louis, qui pouvaient venir et qui ne sont point venus. Aucun
Esquimau, même, n'a visité cette partie du littoral pendant cet
été...
-- Et votre conclusion, monsieur Hobson...? demanda Mrs. Paulina
Barnett.
-- C'est qu'on ne vient peut-être pas au cap Bathurst et au Fort-
Espérance «aussi facilement» qu'on le voudrait, madame!»
La voyageuse regarda le lieutenant Hobson, dont le front était
évidemment soucieux, et qui, avec un accent singulier, avait
souligné le mot «facilement!»
«Lieutenant Hobson, lui dit-elle, puisque vous ne craignez rien,
ni de la part des animaux, ni de la part des hommes, je dois
croire que ce sont les éléments...
-- Madame, répondit Jasper Hobson, je ne sais si j'ai l'esprit
frappé, si mes pressentiments m'aveuglent, mais il me semble que
ce pays est étrange. Si je l'avais mieux connu, je crois que je ne
m'y serais pas fixé. Je vous ai déjà fait observer certaines
particularités qui m'ont semblé inexplicables, telles que le
manque absolu de pierres sur tout le territoire, et la coupure si
nette du littoral! La formation primitive de ce bout de continent
ne me parait pas claire! Je sais bien que le voisinage d'un volcan
peut produire certains phénomènes... Vous rappelez-vous ce que je
vous ai dit au sujet des marées.
-- Parfaitement, monsieur Hobson.
-- Là où la mer, d'après les observations faites par les
explorateurs sur ces parages, devrait monter de quinze ou vingt
pieds, elle ne s'élève que d'un pied à peine!
-- Sans doute, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais vous avez
expliqué cet effet par la configuration bizarre des terres, le
resserrement des détroits...
-- J'ai tenté d'expliquer, et voilà tout! répondit le lieutenant
Hobson, mais avant-hier, j'ai observé un phénomène encore plus
invraisemblable, phénomène que je ne vous expliquerai pas, et je
doute que de plus savants parvinssent à le faire.»
Mrs. Paulina Barnett regarda Jasper Hobson. «Que s'est-il donc
passé? lui demanda-t-elle.
-- Avant-hier, madame, c'était jour de pleine lune, et la marée,
d'après l'annuaire, devait être très forte! Eh bien, la mer ne
s'est pas même élevée d'un pied comme autrefois! Elle ne s'est pas
élevée «du tout!»
-- Vous avez pu vous tromper! fit observer Mrs. Paulina Barnett au
lieutenant.
-- Je ne me suis pas trompé. J'ai observé moi-même. Avant-hier, 4
juillet, la marée a été nulle, absolument nulle sur le littoral du
cap Bathurst!
-- Et vous en concluez, monsieur Hobson?... demanda Mrs. Paulina
Barnett.
-- J'en conclus, madame, répondit le lieutenant, ou que les lois
de la nature sont changées, ou... que ce pays est dans une
situation particulière... Ou plutôt, je ne conclus pas... je
n'explique pas... je ne comprends pas... et... je suis inquiet!»
Mrs. Paulina Barnett ne pressa pas davantage le lieutenant Hobson.
Évidemment, cette absence totale de marée était inexplicable,
extra-naturelle, comme le serait l'absence du soleil au méridien à
l'heure de midi. À moins que le tremblement de terre n'eût
tellement modifié la conformation du littoral et des terres
arctiques... Mais cette hypothèse ne pouvait satisfaire un sérieux
observateur des phénomènes terrestres.
Quant à penser que le lieutenant se fût trompé dans son
observation, ce n'était pas admissible, et ce jour-là même -- 6
juillet -- Mrs. Paulina Barnett et lui constatèrent, au moyen de
repères marqués sur le littoral, que la marée, qui, il y a un an,
se déplaçait au moins d'un pied en hauteur, était maintenant
nulle, tout à fait nulle!
Le secret sur cette observation fut gardé. Le lieutenant Hobson ne
voulait pas, et avec raison, jeter une inquiétude quelconque dans
l'esprit de ses compagnons. Mais souvent ils pouvaient le voir,
seul, silencieux, immobile, au sommet du cap, observer la mer
libre alors, qui se développait sous ses regards.
Pendant ce mois de juillet, la chasse des animaux à fourrures dut
être suspendue. Les martres, les renards et autres avaient déjà
perdu leur poil d'hiver. On se borna donc à la poursuite du gibier
comestible, des caribous, des lièvres polaires et autres, qui, par
un caprice au moins bizarre -- Mrs. Paulina Barnett le remarqua
elle-même --, pullulaient littéralement aux environs du cap
Bathurst, bien que les coups de fusil eussent dû peu à peu les en
éloigner.
Au 15 juillet, la situation n'avait pas changé. Aucune nouvelle du
Fort-Reliance. Le convoi attendu ne paraissait pas. Jasper Hobson
résolut de mettre son projet à exécution et d'aller au capitaine
Craventy, puisque le capitaine ne venait pas à lui.
Naturellement, le chef de ce petit détachement ne pouvait être que
le sergent Long. Le sergent aurait désiré ne pas se séparer du
lieutenant. Il s'agissait, en effet, d'une absence assez
prolongée, car on ne pouvait revenir au Fort-Espérance avant l'été
prochain, et le sergent serait forcé de passer la mauvaise saison
au Fort-Reliance. C'était donc une absence de huit mois au moins.
Mac Nap ou Rae aurait certainement pu remplacer le sergent Long,
mais ces deux braves soldats étaient mariés. D'ailleurs, Mac Nap,
maître charpentier, et Rae, forgeron, étaient nécessaires à la
factorerie, qui ne pouvait se passer de leurs services.
Telles furent les raisons que fit valoir le lieutenant Hobson et
auxquelles le sergent se rendit «militairement». Quant aux quatre
soldats qui devaient l'accompagner, ce furent Belcher, Pond,
Petersen et Kellet, qui se déclarèrent prêts à partir.
Quatre traîneaux et leur attelage de chiens furent disposés pour
ce voyage. Ils devaient porter des vivres et des fourrures, que
l'on choisit parmi les plus précieuses, renards, hermines,
martres, cygnes, lynx, rats musqués, wolvérènes. Quant au départ,
il fut fixé au 19 juillet matin, le lendemain même de l'éclipse.
Il va sans dire que Thomas Black accompagnerait le sergent Long,
et qu'un des traîneaux servirait au transport de ses instruments
et de sa personne.
Il faut avouer que ce digne savant fut bien malheureux pendant les
jours qui précédèrent le phénomène si impatiemment attendu par
lui. Les intermittences du beau temps et du mauvais temps, la
fréquence des brumes, l'atmosphère, tantôt chargée de pluie,
tantôt humide de brouillards, le vent inconstant, ne se fixant à
aucun point de l'horizon, l'inquiétaient à bon droit. Il ne
mangeait pas, il ne dormait pas, il ne vivait plus. Si, pendant
les quelques minutes que durerait l'éclipse, le ciel était couvert
de vapeurs, si l'astre des nuits et l'astre du jour se dérobaient
derrière un voile opaque, si lui, Thomas Black, envoyé dans ce
but, ne pouvait observer ni la couronne lumineuse, ni les
protubérances rougeâtres, quel désappointement! Tant de fatigues
inutilement supportées, tant de dangers courus en pure perte!
«Venir si loin pour voir la lune! s'exclamait-il d'un ton
piteusement comique, et ne point la voir!»
Non! il ne pouvait se faire à cette idée! Dès que l'obscurité
arrivait, le digne savant montait au sommet du cap et il regardait
le ciel. Il n'avait même pas la consolation de pouvoir contempler
la blonde Phoebé en ce moment! La lune allait être nouvelle dans
trois jours; elle accompagnait, par conséquent, le soleil dans sa
révolution autour du globe, et disparaissait dans son irradiation!
Thomas Black épanchait souvent ses peines dans le coeur de Mrs.
Paulina Barnett. La compatissante femme ne pouvait s'empêcher de
le plaindre, et, un jour, elle le rassura de son mieux, lui
assurant que le baromètre avait une certaine tendance à remonter,
lui répétant que l'on était alors dans la belle saison!
«La belle saison! s'écria Thomas Black, haussant les épaules. Est-
ce qu'il y a une belle saison dans un pareil pays!
-- Mais enfin, monsieur Black, répondit Mrs. Paulina Barnett, en
admettant que, par malchance, cette éclipse vous échappe, il s'en
produira d'autres, je suppose! Celle du 18 juillet n'est sans
doute pas la dernière du siècle!
-- Non, madame, répondit l'astronome, non. Après celle-ci, nous
aurons encore cinq éclipses totales de soleil jusqu'en 1900: une
première, le 31 décembre 1861, qui sera totale pour l'océan
Atlantique, la Méditerranée et le désert de Sahara; une seconde,
le 22 décembre 1870, totale pour les Acores, l'Espagne
méridionale, l'Algérie, la Sicile et la Turquie; une troisième, le
19 août 1887, totale pour le nord-est de l'Allemagne, la Russie
méridionale et l'Asie centrale; une quatrième, le 9 août 1896,
visible pour le Groënland, la Laponie et la Sibérie, et enfin, en
1900, le 28 mai, une cinquième qui sera totale pour les États-
Unis, l'Espagne, l'Algérie et l'Égypte.
-- Eh bien, monsieur Black, reprit Mrs. Paulina Barnett, si vous
manquez l'éclipse du 18 juillet 1860, vous vous consolerez avec
celle du 31 décembre 1861! Qu'est-ce que dix-sept mois!
-- Pour me consoler, madame, répondit gravement l'astronome, ce ne
serait pas dix-sept mois, mais vingt-six ans que j'aurais à
attendre!
-- Et pourquoi?
-- C'est que, de toutes ces éclipses, une seule, celle du 9 août
1896, sera totale pour les lieux situés en haute latitude, tels
que Laponie, Sibérie ou Groënland!
-- Mais quel intérêt avez-vous à faire une observation sous un
parallèle aussi élevé? demanda Mrs. Paulina Barnett.
-- Quel intérêt, madame! s'écria Thomas Black, mais un intérêt
scientifique de la plus haute importance. Rarement les éclipses
ont été observées dans les régions rapprochées du pôle, où le
soleil, peu élevé au-dessus de l'horizon, présente, en apparence,
un disque considérable. Il en est de même pour la lune, qui vient
l'occulter, et il est possible que, dans ces conditions, l'étude
de la couronne lumineuse et des protubérances puisse être plus
complète! Voilà pourquoi, madame, je suis venu opérer au-dessus du
soixante-dixième parallèle! Or, ces conditions ne se reproduiront
qu'en 1896! M'assurez-vous que je vivrai jusque-là?»
À cette argumentation, il n'y avait rien à répondre. Thomas Black
continua donc d'être fort malheureux, car l'inconstance du temps
menaçait de lui jouer un mauvais tour.
Le 16 juillet, il fit très beau. Mais le lendemain, par contre,
temps couvert, brumes épaisses. C'était à se désespérer. Thomas
Black fut réellement malade ce jour-là. L'état fiévreux dans
lequel il vivait depuis quelque temps menaçait de dégénérer en
maladie véritable. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
essayaient vainement de le calmer. Quant au sergent Long et aux
autres, ils ne comprenaient point qu'on se rendît si malheureux
«par amour de la lune»!
Le lendemain, 18 juillet, c'était enfin le grand jour. L'éclipse
totale devait durer, d'après les calculs des éphémérides, quatre
minutes trente-sept secondes, c'est-à-dire de onze heures
quarante-trois minutes et quinze secondes à onze heures quarante-
sept minutes et cinquante-sept secondes du matin.
«Qu'est-ce que je demande? s'écriait lamentablement l'astronome en
s'arrachant les cheveux, je demande uniquement qu'un coin du ciel,
rien qu'un petit coin, celui dans lequel s'opérera l'occultation,
soit pur de tout nuage, et pendant combien de temps? pendant
quatre minutes seulement! Et puis après, qu'il neige, qu'il tonne,
que les éléments se déchaînent, je m'en moque comme un colimaçon
d'un chronomètre!»
Thomas Black avait quelques raisons de désespérer tout à fait. Il
semblait probable que l'opération manquerait. Au lever du jour,
l'horizon était couvert de brumes. De gros nuages s'élevaient du
sud, précisément sur cette partie du ciel où l'éclipse devait se
produire. Mais, sans doute, le dieu des astronomes eut pitié du
pauvre Black, car, vers huit heures, une brise assez vive
s'établit dans le nord et nettoya tout le firmament!
Ah! quel cri de reconnaissance, quelles exclamations de gratitude
s'élevèrent de la poitrine du digne savant! Le ciel était pur, le
soleil resplendissait, en attendant que la lune, encore perdue
dans son irradiation, l'éteignît peu à peu!
Aussitôt les instruments de Thomas Black furent portés et
installés au sommet du promontoire. Puis l'astronome les braqua
sur l'horizon méridional, et il attendit. Il avait retrouvé toute
sa patience accoutumée, tout le sang-froid nécessaire à son
observation. Que pouvait-il craindre, maintenant? Rien, si ce
n'est que le ciel ne lui tombât sur la tête! À neuf heures, il n'y
avait plus un nuage, pas une vapeur, ni à l'horizon, ni au zénith!
Jamais observation astronomique ne s'était présentée dans des
conditions plus favorables!
Jasper Hobson et tous ses compagnons, Mrs. Paulina Barnett et
toutes ses compagnes avaient voulu assister à l'opération. La
colonie entière se trouvait réunie sur le cap Bathurst et
entourait l'astronome. Le soleil montait peu à peu, en décrivant
un arc très allongé au-dessus de l'immense plaine qui s'étendait
vers le sud. Personne ne parlait. On attendait avec une sorte
d'anxiété solennelle.
Vers neuf heures et demie, l'occultation commença. Le disque de la
lune mordit sur le disque du soleil. Mais le premier ne devait
couvrir complètement le second qu'entre onze heures quarante-trois
minutes quinze secondes et onze heures quarante-sept minutes
cinquante-sept secondes. C'était le temps assigné par les
éphémérides à l'éclipse totale, et personne n'ignore qu'aucune
erreur ne peut entacher ces calculs, établis, vérifiés, contrôlés
par les savants de tous les observatoires du monde.
Thomas Black avait apporté dans son bagage d'astronome une
certaine quantité de verres noircis; il les distribua à ses
compagnons, et chacun put suivre les progrès du phénomène sans se
brûler les yeux.
Le disque brun de la lune s'avançait peu à peu. Déjà les objets
terrestres prenaient une teinte particulière de jaune orangé.
L'atmosphère, au zénith, avait changé de couleur. À dix heures un
quart, la moitié du disque solaire était obscurcie. Quelques
chiens, errant en liberté, allaient et venaient, montrant une
certaine inquiétude et aboyant parfois d'une façon lamentable. Les
canards, immobiles sur les bords du lac, jetaient leur cri du soir
et cherchaient une place favorable pour dormir. Les mères
appelaient leurs petits, qui se réfugiaient sous leurs ailes. Pour
tous ces animaux, la nuit allait venir, et c'était l'heure du
sommeil.
À onze heures, les deux tiers du soleil étaient couverts. Les
objets avaient pris une teinte de rouge vineux. Une demi-obscurité
régnait alors, et elle devait être à peu près complète pendant les
quatre minutes que durerait l'occultation totale.
Mais déjà quelques planètes, Mercure, Vénus, apparaissaient, ainsi
que certaines constellations, la Chèvre, et du Taureau, et
d'Orion. Les ténèbres s'accroissaient de minute en minute.
Thomas Black, l'oeil à l'oculaire de sa lunette, immobile,
silencieux, suivait les progrès du phénomène. À onze heures
quarante-trois, les deux disques devaient être exactement placés
l'un devant l'autre.
«Onze heures quarante-trois», dit Jasper Hobson, qui consultait
attentivement l'aiguille à secondes de son chronomètre.
Thomas Black, penché sur l'instrument, ne remuait pas. Une demi-
minute s'écoula...
Thomas Black se releva, l'oeil démesurément ouvert. Puis il se
replaça devant l'oculaire pendant une demi-minute encore, et se
relevant une seconde fois:
«Mais elle s'en va! elle s'en va! S'écria-t-il d'une voix
étranglée. La lune, la lune fuit! elle disparaît!»
En effet, le disque lunaire glissait sur celui du soleil sans
l'avoir masqué tout entier! Les deux tiers seulement de l'orbe
solaire avaient été recouverts!
Thomas Black était retombé, stupéfait! Les quatre minutes étaient
passées. La lumière se refaisait peu à peu. La couronne lumineuse
ne s'était pas produite!
«Mais qu'y a-t-il? demanda Jasper Hobson.
-- Il y a! s'écria l'astronome, il y a que l'éclipse n'a pas été
complète, qu'elle n'a pas été totale pour cet endroit du globe!
Vous m'entendez! pas to-ta-le!!
-- Alors, vos éphémérides sont fausses!
-- Fausses! allons donc! Dites cela à d'autres, monsieur le
lieutenant!
-- Mais alors... s'écria Jasper Hobson, dont la physionomie se
modifia subitement.
-- Alors, répondit Thomas Black, nous ne sommes pas sous le
soixante-dixième parallèle!
-- Par exemple! s'écria Mrs. Paulina Barnett.
-- Nous le saurons bien! dit l'astronome, dont les yeux
respiraient à la fois la colère et le désappointement. Dans
quelques minutes, le soleil va passer au méridien... Mon sextant,
vite! vite!»
Un des soldats courut à la maison et en rapporta l'instrument
demandé.
Thomas Black visa l'astre du jour, le laissa passer au méridien,
puis abaissant son sextant, et chiffrant rapidement quelques
calculs sur son carnet:
«Comment était situé le cap Bathurst, demanda-t-il, quand, il y a
un an, à notre arrivée, nous l'avons relevé en latitude?
-- Il était par soixante-dix degrés quarante-quatre minutes et
trente-sept secondes! répondit le lieutenant Hobson.
-- Eh bien, monsieur, il est maintenant par soixante-treize degrés
sept minutes et vingt secondes! Vous voyez bien que nous ne sommes
pas sous le soixante-dixième parallèle!...
-- Ou plutôt que nous n'y sommes plus!» murmura Jasper Hobson. Une
révélation soudaine s'était faite dans son esprit! Tous les
phénomènes, inexpliqués jusqu'ici, s'expliquaient alors!...
Le territoire du cap Bathurst, depuis l'arrivée du lieutenant
Hobson, avait «dérivé» de trois degrés dans le nord!