Pendant cinq mois.
Un violent tremblement de terre venait d'ébranler cette portion du
continent américain. De telles secousses devaient certainement
être fréquentes dans ce sol volcanique! La connexité qui existe
entre ce phénomène et les phénomènes éruptifs était une fois de
plus démontrée.
Jasper Hobson comprit ce qui s'était passé. Il attendit avec une
inquiétude poignante. Une fracture du sol pouvait engloutir ses
compagnons et lui. Mais une seule secousse se produisit, qui fut
plutôt un contrecoup qu'un coup direct. Elle fit incliner la
maison du côté du lac et en disjoignit les parois. Puis, le sol
reprit sa stabilité et son immobilité.
Il fallait songer au plus pressé. La maison, quoique déjetée,
était encore habitable. On boucha rapidement les ouvertures
produites par la disjonction des poutres. Les tuyaux des cheminées
furent aussitôt réparés tant bien que mal.
Les blessures que quelques-uns des soldats avaient reçues pendant
leur lutte avec les ours étaient heureusement légères et
n'exigèrent qu'un simple pansement.
Ces pauvres gens passèrent, dans ces conditions, deux jours
pénibles, brûlant le bois des lits, la planche des cloisons.
Pendant ce laps de temps, Mac Nap et ses hommes firent
intérieurement les réparations les plus urgentes. Les pilotis,
solidement encastrés dans le sol, n'avaient point cédé, et
l'ensemble tenait bon. Mais il était évident que le tremblement de
terre avait provoqué une dénivellation étrange de la surface du
littoral, et que des changements s'étaient produits sur cette
portion de ce territoire. Jasper Hobson avait hâte de connaître
ces résultats, qui, jusqu'à un certain point, pouvaient
compromettre la sécurité de la factorerie. Mais l'impitoyable
froid défendait à quiconque de se hasarder au-dehors.
Cependant, certains symptômes furent remarqués, qui indiquaient un
changement de temps assez prochain. À travers la vitre, on pouvait
observer une diminution d'éclat des constellations. Le 11 janvier,
le baromètre baissa de quelques lignes. Des vapeurs se formaient
dans l'air, et leur condensation devait relever la température.
En effet, le 12 janvier, le vent sauta au sud-ouest, accompagné
d'une neige intermittente. Le thermomètre extérieur remonta
presque subitement à quinze degrés au-dessus de zéro (9° centigr.
au-dessous de glace). Pour ces hiverneurs, si cruellement
éprouvés, c'était une température de printemps.
Ce jour-là, à onze heures du matin, tout le monde fut dehors. On
eût dit une bande de captifs rendus inopinément à la liberté. Mais
défense absolue fut faite de quitter l'enceinte du fort, dans la
crainte des mauvaises rencontres.
À cette époque de l'année, le soleil n'avait pas encore reparu,
mais il s'approchait assez de l'horizon pour donner un long
crépuscule. Les objets se montraient distinctement dans un rayon
de deux milles. Le premier regard de Jasper Hobson fut donc pour
ce territoire que le tremblement de terre avait sans doute
modifié.
En effet, divers changements s'étaient produits. Le promontoire
qui terminait le cap Bathurst était en partie découronné, et de
larges morceaux de la falaise avaient été précipités du côté du
rivage. Il semblait aussi que toute la masse du cap s'était
inclinée vers le lac, déplaçant ainsi le plateau sur lequel
reposait l'habitation. D'une façon générale, tout le sol s'était
abaissé vers l'ouest et relevé vers l'est. Ce dénivellement devait
entraîner cette conséquence grave, que les eaux du lac et de la
Paulina-river, dès que le dégel les aurait rendues libres, se
déplaceraient horizontalement suivant le nouveau plan, et il était
probable qu'une portion du territoire de l'ouest serait inondée.
Le ruisseau sans doute se creuserait un autre lit, ce qui
compromettrait le port naturel formé à son embouchure. Les
collines de la rive orientale semblaient s'être considérablement
abaissées. Mais quant aux falaises de l'ouest, on ne pouvait en
juger, vu leur éloignement. En somme, l'importante modification
provoquée par le tremblement de terre consistait en ceci: c'est
que, sur un espace de quatre à cinq milles au moins,
l'horizontalité du sol était détruite, et que sa pente s'accusait
en descendant de l'est à l'ouest.
«Eh bien, monsieur Hobson, dit en riant la voyageuse, vous aviez
eu l'amabilité de donner mes noms au port et à la rivière, et
voilà qu'il n'y a plus ni Paulina-river, ni port Barnett! Il faut
avouer que je n'ai pas de chance.
-- En effet, madame, répondit le lieutenant, mais si la rivière
est partie, le lac est resté, lui, et, si vous le permettez, nous
l'appellerons désormais le lac Barnett. J'aime à croire qu'il vous
sera fidèle!»
Mr. et Mrs. Joliffe, aussitôt sortis de la maison, s'étaient
rendus, l'un au chenil, l'autre à l'étable des rennes. Les chiens
n'avaient point trop souffert de leur longue séquestration, et ils
s'élancèrent en gambadant dans la cour intérieure. Un renne était
mort depuis peu de jours. Quant aux autres, quoique un peu
amaigris, ils semblaient être dans un bon état de conservation.
«Eh bien, madame, dit le lieutenant à Mrs. Paulina Barnett, qui
accompagnait Jasper Hobson, nous voilà tirés d'affaire, et mieux
que nous ne pouvions l'espérer!
-- Je n'ai jamais désespéré, monsieur Hobson, répondit la
voyageuse. Des hommes tels que vos compagnons et vous ne se
laisseraient pas vaincre par les misères d'un hivernage!
-- Madame, depuis que je vis dans les contrées polaires, reprit le
lieutenant Hobson, je n'ai jamais éprouvé un pareil froid, et pour
tout dire, s'il eût persévéré quelques jours encore, je crois que
nous étions véritablement perdus.
-- Alors ce tremblement de terre est venu à propos pour chasser
ces maudits ours, dit la voyageuse, et peut-être a-t-il contribué
à modifier cette excessive température?
-- Cela est possible, madame, très possible en vérité, répondit le
lieutenant. Tous ces phénomènes naturels se tiennent et
s'influencent l'un l'autre. Mais, je vous l'avoue, la composition
volcanique de ce sol m'inquiète. Je regrette, pour notre
établissement, le voisinage de ce volcan en activité. Si ses laves
ne peuvent l'atteindre, il provoque du moins des secousses qui le
compromettent! Voyez à quoi ressemble maintenant notre maison!
-- Vous la ferez réparer, monsieur Hobson, dès que la belle saison
sera venue, répondit Mrs. Paulina Barnett, et vous profiterez de
l'expérience pour l'étayer plus solidement.
-- Sans doute, madame, mais telle qu'elle est à présent et pendant
quelques mois encore, je crains qu'elle ne vous paraisse plus
assez confortable!
-- À moi, monsieur Hobson, répondit en riant Mrs. Paulina Barnett,
à moi, une voyageuse! Je me figurerai que j'habite la cabine d'un
bâtiment qui donne la bande, et, du moment que votre maison ne
tangue ni ne roule, je n'ai rien à craindre du mal de mer!
-- Bien, madame, bien, répondit Jasper Hobson, je n'en suis plus à
apprécier votre caractère! Il est connu de tous! Par votre énergie
morale, par votre humeur charmante, vous avez contribué à nous
soutenir pendant ces dures épreuves, mes compagnons et moi, et je
vous en remercie en leur nom et au mien!
-- Je vous assure, monsieur Hobson, que vous exagérez...
-- Non, non, et ce que je vous dis là, tous sont prêts à vous le
redire... Mais permettez-moi de vous faire une question. Vous
savez qu'au mois de juin prochain, le capitaine Craventy doit nous
expédier un convoi de ravitaillement, qui, à son retour, emportera
nos provisions de fourrures au Fort-Reliance. Il est probable que
notre ami Thomas Black, après avoir observé son éclipse,
retournera en juillet avec ce détachement. Me permettez-vous de
vous demander, madame, si votre intention est de l'accompagner?
-- Est-ce que vous me renvoyez, monsieur Hobson? demanda en
souriant la voyageuse.
-- Oh! madame!...
-- Eh bien, «mon lieutenant», répondit Mrs. Paulina Barnett en
tendant la main à Jasper Hobson, je vous demanderai la permission
de passer encore un hiver au Fort-Espérance. L'année prochaine, il
est probable que quelque navire de la Compagnie viendra mouiller
au cap Bathurst, et j'en profiterai, car je ne serai pas fâchée,
après être venue par la voie de terre, de m'en aller par le
détroit de Behring.»
Le lieutenant fut enchanté de cette détermination de sa compagne.
Il l'avait jugée et appréciée. Une grande sympathie l'unissait à
cette vaillante femme, qui le tenait, elle, pour un homme bon et
brave. Véritablement, l'un et l'autre n'eussent pas vu venir sans
regrets l'heure de la séparation. Qui sait, d'ailleurs, si le Ciel
ne leur réservait pas encore de terribles épreuves, pendant
lesquelles leur double influence devrait s'unir pour le salut
commun?
Le 20 janvier, le soleil reparut pour la première fois et termina
la nuit polaire. Il ne demeura que quelques instants au-dessus de
l'horizon, et fut salué par les joyeux hurrahs des hiverneurs. À
compter de cette date, la durée du jour alla toujours croissant.
Pendant le mois de février et jusqu'au 15 mars, il y eut encore
des successions très brusques de beau et de mauvais temps. Les
beaux temps furent très froids; les mauvais, très neigeux. Pendant
ceux-là, le froid empêchait les chasseurs de sortir, et pendant
ceux-ci, c'étaient les tempêtes de neige qui les obligeaient à
rester à la maison. Il n'y eut donc que par les temps moyens que
certains travaux purent être exécutés au-dehors, mais aucune
longue excursion ne fut tentée. D'ailleurs, à quoi bon s'éloigner
du fort, puisque les trappes fonctionnaient avec succès. Pendant
cette fin d'hiver, des martres, des renards, des hermines, des
wolvérènes et autres précieux animaux se firent prendre en grand
nombre, et les trappeurs ne chômèrent pas, tout en restant aux
environs du cap Bathurst. Une seule excursion, faite en mars à la
baie des Morses, fit reconnaître que le tremblement de terre avait
beaucoup modifié la forme des falaises qui s'étaient
singulièrement abaissées. Au-delà, les montagnes ignivomes,
couronnées d'une légère vapeur, semblaient momentanément apaisées.
Vers le 20 mars, les chasseurs signalèrent les premiers cygnes,
qui émigraient des territoires méridionaux et s'envolaient vers le
nord en poussant d'aigres sifflements. Quelques «bruants de neige»
et des «faucons hiverneurs» firent aussi leur apparition. Mais une
immense couche blanche couvrait encore le sol, et le soleil ne
pouvait fondre la surface solide de la mer et du lac.
La débâcle n'arriva que dans les premiers jours d'avril. La
rupture des glaces s'opérait avec un fracas extraordinaire,
comparable parfois à des décharges d'artillerie. De brusques
changements, se produisirent dans la banquise. Plus d'un iceberg,
ruiné par les chocs, rongé à sa base, culbuta avec un bruit
terrible par suite du déplacement de son centre de gravité. De là
des éboulements qui activaient le bris de l'icefield.
À cette époque, la moyenne de la température était de trente-deux
degrés au-dessus de zéro (0° centigr.). Aussi les premières glaces
du rivage ne tardèrent pas à se dissoudre, et la banquise,
entraînée par les courants polaires, recula peu à peu dans les
brumes de l'horizon. Au 15 avril, la mer était libre, et
certainement un navire venu de l'océan Pacifique, par le détroit
de Behring, après avoir longé la côte américaine, aurait pu
atterrir au cap Bathurst.
En même temps que l'océan Arctique, le lac Barnett se délivra de
sa cuirasse glacée, à la grande satisfaction des milliers de
canards et autres volatiles aquatiques, qui pullulaient sur ses
bords. Mais, ainsi que l'avait prévu le lieutenant Hobson, le
périmètre du lac avait été modifié par la nouvelle pente du sol.
La portion du rivage qui s'étendait devant l'enceinte du fort, et
que bornaient à l'est les collines boisées, s'élargit
considérablement. Jasper Hobson estima à cent cinquante pas le
recul des eaux du lac sur sa rive orientale. À l'opposé, ces eaux
durent se déplacer d'autant vers l'ouest, et inonder le pays, si
quelque barrière naturelle ne les contenait pas.
En somme, il était fort heureux que la dénivellation du sol se fût
faite de l'est à l'ouest, car si elle se fût produite en sens
contraire, la factorerie eût été inévitablement submergée.
Quant à la petite rivière, elle se tarit aussitôt que le dégel eut
rétabli son courant. On peut dire que ses eaux remontèrent vers
leur source, la pente s'étant établie en cet endroit du nord au
sud.
«Voilà, dit Jasper Hobson au sergent, une rivière à rayer de la
carte des continents polaires! Si nous n'avions eu que ce ruisseau
pour nous fournir d'eau potable, nous aurions été fort
embarrassés! Très heureusement, il nous reste le lac Barnett, et
j'aime à penser que nos buveurs ne l'épuiseront pas.
-- En effet, répondit le sergent Long, le lac... Mais ses eaux
sont-elles restées douces?»
Jasper Hobson regarda fixement son sergent, et ses sourcils se
contractèrent. Cette idée ne lui était pas encore venue, qu'une
fracture du sol avait pu établir une communication entre la mer et
le lagon! Malheur irréparable, qui eût forcément entraîné la ruine
et l'abandon de la nouvelle factorerie.
Le lieutenant et le sergent Long coururent en toute hâte vers le
lac!... Les eaux étaient douces!
Dans les premiers jours de mai, le sol, nettoyé de neige en de
certains endroits, commença à reverdir sous l'influence des rayons
solaires. Quelques mousses, quelques graminées montrèrent
timidement leurs petites pointes hors de terre. Les graines
d'oseille et de chochléarias semées par Mrs. Joliffe levèrent
aussi. La couche de neige les avait protégées contre ce rude
hiver. Mais il fallut les défendre du bec des oiseaux et de la
dent des rongeurs. Cette importante besogne fut dévolue au digne
caporal, qui s'en acquitta avec la conscience et le sérieux d'un
mannequin accroché dans un potager!
Les longs jours étaient revenus. Les chasses furent reprises.
Le lieutenant Hobson voulait compléter l'approvisionnement de
fourrures dont les agents du Fort-Reliance devaient prendre
livraison dans quelques semaines. Marbre, Sabine et autres
chasseurs se mirent en campagne. Leurs excursions ne furent ni
longues ni fatigantes. Jamais ils ne s'écartèrent de plus de deux
milles du cap Bathurst. Jamais ils n'avaient rencontré de
territoire aussi giboyeux. Ils en étaient à la fois très surpris
et très satisfaits. Les martres, les rennes, les lièvres, les
caribous, les renards, les hermines venaient au-devant des coups
de fusil.
Une seule observation à faire, au grand regret des hiverneurs qui
leur tenaient rancune, c'est qu'on ne voyait plus d'ours, pas même
leurs traces. On eût dit qu'en fuyant, les assaillants avaient
entraîné tous leurs congénères avec eux. Peut-être ce tremblement
de terre avait-il plus particulièrement effrayé ces animaux, dont
l'organisation est très fine, et même «très nerveuse», si,
toutefois, ce qualificatif peut s'appliquer à un simple
quadrupède!
Le mois de mai fut assez pluvieux. La neige et la pluie
alternaient. La moyenne de la température ne donna que quarante et
un degrés au-dessus de zéro (5° centigr. au-dessus de glace). Les
brouillards furent fréquents, et tellement épais parfois, qu'il
eût été imprudent de s'écarter du fort. Petersen et Kellet, égarés
pendant quarante-huit heures, causèrent les plus vives inquiétudes
à leurs compagnons. Une erreur de direction, qu'ils ne pouvaient
rectifier, les avait entraînés dans le sud, quand ils se croyaient
aux environs de la baie des Morses. Ils ne revinrent donc
qu'exténués et à demi morts de faim.
Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une chaleur
véritable. Les hiverneurs avaient quitté leurs vêtements d'hiver.
On travaillait activement à réparer la maison, qu'il s'agissait de
reprendre en sous-oeuvre. En même temps, Jasper Hobson faisait
construire un vaste magasin à l'angle sud de la cour. Le
territoire se montrait assez giboyeux pour justifier l'opportunité
de cette construction. L'approvisionnement de fourrures était
considérable, et il devenait nécessaire d'établir un local
spécialement destiné à l'emmagasinage des pelleteries.
Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour le détachement
que devait lui envoyer le capitaine Craventy. Bien des objets
manquaient encore à la nouvelle factorerie. Les munitions étaient
à renouveler. Si ce détachement avait quitté le Fort-Reliance dès
les premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin le
cap Bathurst. On se souvient que c'était le point de ralliement
convenu entre le capitaine et son lieutenant. Or, comme Jasper
Hobson avait précisément établi le nouveau fort au cap même, les
agents envoyés à sa rencontre ne pouvaient manquer de l'y trouver.
Donc, à partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller les
environs du cap. Le pavillon britannique avait été arboré au
sommet de la falaise et devait s'apercevoir de loin. Il était
présumable, d'ailleurs, que le convoi de ravitaillement suivrait à
peu près l'itinéraire du lieutenant, et longerait le littoral
depuis le golfe du Couronnement jusqu'au cap Bathurst. C'était la
voie la plus sûre, sinon la plus courte, à une époque de l'année
où la mer, libre de glaces, délimitait nettement le rivage et
permettait d'en suivre le contour.
Cependant, le mois de juin s'acheva sans que le convoi eût apparu.
Jasper Hobson ressentit quelques inquiétudes, surtout quand les
brouillards vinrent envelopper de nouveau le territoire. Il
craignait pour les agents aventurés sur ce désert, et auxquels ces
brumes persistantes pouvaient opposer de sérieux obstacles.
Jasper Hobson s'entretint souvent avec Mrs. Paulina Barnett, le
sergent, Mac Nap, Rae, de cet état de choses. L'astronome Thomas
Black ne cachait point ses appréhensions, car, l'éclipse une fois
observée, il comptait bien s'en retourner avec le détachement. Or,
si le détachement ne venait pas, il se voyait réservé à un second
hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce brave savant, sa
tâche accomplie, ne demandait qu'à s'en aller. Il faisait donc
part de ses craintes au lieutenant Hobson, qui ne savait, en
vérité, que lui répondre.
Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes, envoyés en
reconnaissance à trois milles sur la côte, dans le sud-est,
n'avaient découvert aucune trace.
Il fallut admettre alors, ou que les agents du Fort-Reliance
n'étaient point partis, ou qu'ils s'étaient égarés en route.
Malheureusement, cette dernière hypothèse devenait la plus
probable. Jasper Hobson connaissait le capitaine Craventy, et il
ne mettait point en doute que le convoi n'eût quitté le Fort-
Reliance à l'époque convenue.
On conçoit donc combien ses inquiétudes devinrent vives! La belle
saison s'écoulait. Encore deux mois, et l'hiver arctique, c'est-à-
dire les âpres brises, les tourbillons de neige, les nuits
longues, s'abattrait sur cette portion du continent.
Le lieutenant Hobson n'était point homme à rester dans une telle
incertitude! Il fallait prendre un parti, et voici celui auquel il
s'arrêta après avoir consulté ses compagnons. Il va sans dire que
l'astronome l'appuyait de toutes ses forces.
On était au 5 juillet. Dans quatorze jours -- le 18 juillet --,
l'éclipse solaire devait se produire. Dès le lendemain, Thomas
Black pouvait quitter le Fort-Espérance. Il fut donc décidé que
si, d'ici là, les agents attendus n'étaient point arrivés, un
convoi, composé de quelques hommes et de quatre ou cinq traîneaux,
quitterait la factorerie pour se rendre au lac de l'Esclave. Ce
convoi emporterait une partie des fourrures les plus précieuses,
et, en six semaines au plus, c'est-à-dire vers la fin du mois
d'août, pendant que la saison le permettait encore, il pouvait
atteindre le Fort-Reliance.
Ce point décidé, Thomas Black redevint l'homme absorbé qu'il
était, n'attendant plus que le moment où la lune, exactement
interposée entre l'astre radieux et «lui», éclipserait totalement
le disque du soleil!