«Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques? Tu as vu ce qu’il en était,
et tu sais que depuis un mois je mens à toi, à ma tête, à mon cœur, à
tout enfin, même à cet amour qui me possède tout entier et que je cache
cependant comme si ce bonheur sans second d’aimer avec folie était une
chose honteuse.
»Oui, je l’aime! oui, je l’adore! Et cette bravade que tu as reçue ce
matin est la dernière. Es-tu content?
»Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure que j’ai rappelé l’enfant
qui l’emportait; je voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil était à
terre, et si bien fondu que j’en cherchais la trace, et que je demandais
quel était ce sentiment imbécile qui me défendait d’avouer que j’aimais
depuis des semaines, parce qu’auparavant j’avais voué une haine au genre
humain tout entier, que j’avais fermé mon cœur en écrivant dessus: _De
profundis!_ et que cette défaite soudaine causée par une enfant
révoltait ma fierté!
»Toujours la guirlande de fleurs des contes de fées sur laquelle se
brise l’épée la mieux aiguisée! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit
ans qui a eu raison de tous mes dégoûts et de toutes mes défiances.
»Et moi qui, comme un fou, au lieu de m’en réjouir, voulais continuer à
douter, parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme flattait ma
vanité et me grandissait!
»Je te révolte!... Mais, tu vois bien, Jacques, que je suis prêt à
toutes les expiations, et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai le
front à terre... Que veux-tu de plus?
»Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car j’ai mes vingt ans ce
soir, et que mes illusions sont là aussi. Je crois à tout, même au bien!
mais je crois surtout à l’amour, et il ne faut pas t’en plaindre, car il
contient tout, sagesse et folie.
»De bonne foi, mon ami, est-ce que tu t’imagines que depuis deux jours
je dessine des moutons sur des nuages et des paysannes en jupon? La
vérité est que j’ai déchiré tout à l’heure la vingtième lettre que je
lui ai écrite depuis avant-hier, que je recommencerai bientôt, et que,
si je n’arrive pas à lui dire les folies où mon cœur m’entraîne, dans la
langue où je veux lui parler, je monterai ce soir à Erlange, je
m’agenouillerai devant elle dans la grande chambre où je l’ai connue, et
je lui dirai que je l’adore.
»Tu parles de mes béquilles! Mes béquilles, Jacques, mais j’en ai fait
un grand feu de joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et tous mes
jours passés pour ne plus me souvenir que d’aujourd’hui et de demain; et
pour franchir cette montagne, crois-tu que je n’aie pas assez des ailes
de l’amour?...
»Que je voudrais te la faire connaître! Te l’ai-je bien décrite dans ma
morosité, et as-tu compris que ces folies et ces enfantillages dont je
me plaignais sont peut-être ce que j’aime le mieux en elle? Il ne
fallait rien moins que cette originalité et cette fraîcheur pour
réveiller ma jeunesse et ma vie engourdies, comme ces parfums nouveaux
qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent jusqu’aux sens les plus
émoussés.
»C’est une fleur sauvage et charmante qui a poussé là entre terre et
ciel pour moi, et pour moi seul, qui n’a aimé encore que des étoiles et
des rêveries, que la brise de la montagne seule a effleurée, et qui
réunit en elle toutes les grâces de la femme avec toute la verdeur de la
nature même.
»Avec sa main dans une de mes mains et la tienne dans l’autre, le monde
est rempli pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il n’y a qu’une
chose que je puisse lui comparer, c’est l’infini!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Pense à moi ce soir, Jacques; je monte là-haut, je ne puis plus
demeurer ici, j’ai soif de l’air d’Erlange! S’il me faut écrire au lieu
de parler, eh bien! je trouverai dans ces ruines quelque coin où
m’abriter, et pour tracer des paroles d’amour, faut-il plus que ce clair
de lune?...
»Je t’envoie son portrait, je veux que tu la voies: demain, l’original
sera à moi, ou tu pourras alors garder ceci à jamais, car ce serait mon
legs suprême...»