Dire que l’intimité progresse avec M. de Civreuse, non, pas plus
aujourd’hui qu’hier. Il est à présent ce qu’il était à son premier
réveil: poli comme un roi, mais bourru comme un ours, et railleur en
proportion, et nos moindres propos sont des escarmouches.
--Qu’as-tu donc toujours à te chipoter avec ton monsieur? me disait
Benoîte hier; ça ne lui vaut rien, tu sais!
--Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu, il voit rouge et moi
blanc... Je ne puis pourtant pas lui laisser dire des énormités en
l’approuvant toujours, rien que parce qu’il est malade, quand lui relève
si vivement tout ce que je fais. C’est plus fort que moi!
Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque matin et chaque soir, me dire
que, si j’étais autrement, je lui plairais mieux sans doute, me jurer
que je changerai le lendemain; dès que je suis là et que j’entends ce
ton calme qui critique tout indifféremment, les gens et les choses, je
pars malgré moi et je lui réponds avec toute la vivacité et
l’indignation que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis assise auprès
du feu, écoutant la neige fondue qui tombe à grand bruit depuis les
gouttières effondrées, et qu’au lieu de ma solitude du mois passé, je
vois dans la chambre ce visage brun, que j’entends cette voix sonore me
répondre ou me questionner, tout cela au milieu de ce soleil d’avril qui
danse à travers les vitres, je me sens prise d’élans de joie si vifs et
si fous que je me mets à rire sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me
trouvant heureuse, heureuse!
Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse, et c’est alors qu’il se met
en campagne comme hier, se démenant pour me prouver qu’il n’y a pas de
quoi être fier, en vérité, que toute cette bonne gaieté n’est que
ressouvenirs de famille et d’éducation passée, et que nous rions comme
les singes font des grimaces, pas autre chose!
Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour m’effarer, ou parce qu’il y
croit un peu? Je ne démêle jamais qu’à moitié le fond des choses quand
il me parle, et, fût-ce dix fois vrai, qu’y puis-je faire? Faut-il me
priver de rire et de gambader à cause d’une ressemblance fortuite ou
même naturelle, et ne dois-je plus casser mes noisettes d’un coup de
dent ou escalader les obstacles en trois bonds? Voilà qui sent encore
bien plus son cousinage!...
C’est un pédant que nous laisserons à ses critiques s’il continue, car
j’ai oublié de l’en avertir et de poser tout bas la condition à mon
saint dans le beau temps fleuri où je le priais et où nous nous
entendions tous les deux sur les dehors de mon sauveur; mais on aimera
Colette comme la voilà, avec son chien, avec ses défauts, avec son rire,
avec ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à l’envers, ou bien elle
retournera à ses affaires et continuera de décrocher des étoiles dans
son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la main sur une bonne, une
vraie qui n’ait pas trempé dans un seau d’eau pour y éteindre tous ses
rayons avant de lui arriver.
La vérité est que je suis furieuse, furieuse non seulement parce que M.
de Civreuse ne m’a point à gré et me trouve laide, sotte et je ne sais
quoi encore; mais furieuse surtout parce que j’ai beau faire, je
n’arrive pas à lui rendre sa politesse.
Parfois je suis prête à courir à lui et à lui affirmer que, si son
opinion n’est pas flatteuse pour moi, la mienne est en tout semblable à
son égard; puis je me défie de ma langue. Au fond, je ne le pense pas du
tout, et voit-on ma diatribe se tournant tout à coup en compliment?
c’est à frémir!... Je ne sais pas si on arrive à dire du même ton ce
qu’on sent et ce dont on ne pense pas le premier mot, et son oreille est
bien déliée pour ne pas sentir la différence.
Alors je prends le parti de me taire, et, rentrée dans ma chambre, tous
les huis clos, je me dédommage en interpellant rudement mon imagination
et mon cœur:
«Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en les posant en face de moi,
expliquez-vous: d’où vous viennent cette folie et cet engouement? Que
vous a-t-il fait, cet homme? Il n’est pas aimable, à peine poli, moins
beau que nous, assurément, et il est visible que nous ne lui revenons
guère. Quel effort fait-il pour vous le cacher? Depuis trois semaines,
a-t-il tenté un mot tendre ou galant, le mot n’eût-il que deux syllabes
et pas plus de sens qu’un pauvre soupir? Un de vous en sait-il là-dessus
plus long que moi? Parlez!...
Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, pour courte qu’elle est,
leur réponse ne se discute pas: «Il leur plaît quand même.»
Et voilà comment je me trouve penser à M. de Civreuse un peu, souvent,
toujours même, je crois, sans être tout à fait satisfaite de lui
cependant et sans comprendre complètement ce qu’il a au fond du cœur.
Parfois je me demande, en voyant les airs ébahis dont il me suit au
moindre mot, s’il ne sort pas comme moi d’un vieux château désert et
ruiné, où ses fossés et ses machicoulis l’ont gardé jusqu’à présent de
la vue de toutes les femmes, comme mes créneaux m’ont préservée de tout
contact avec âme qui vive.
Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il aurait passé son
pont-levis, car sa science des humains, pour n’être pas aimable, paraît
fort étendue, et il sait bien des choses dont j’ignore même le nom. De
là des conversations impossibles, où je lui réponds sans savoir au juste
ce que je dis, où nous nous querellons sans que je comprenne bien
pourquoi, et pendant lesquelles je ne suis pas sûre qu’il sache toujours
lui-même ce qu’il veut.
Hier, par exemple, nous parlions des gens du monde; je lui disais
combien je connaissais peu de choses en dehors d’Erlange, et je le
priais de me conter ce qu’on est et ce qu’on fait à côté de mon trou.
Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à faire de telle façon la
description que je lui demandais, que je l’écoutais abasourdie de
l’entendre traiter tous les hommes indifféremment de misérables ou de
scélérats... Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire? Ce serait à
ne plus oser poser le pied devant soi: là un traquenard, ici un piège,
plus loin une mine qui n’attend que votre passage pour sauter, voilà
l’ordinaire d’après lui, et sur tout cela des fleurs, des sourires et
des paroles engageantes qui vous tendent la main.
Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines remplies de poudre? je ne
sais; et après avoir écouté religieusement au début, je n’ai pu
m’empêcher de me révolter.
--Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, ce serait une caverne de
voleurs que votre monde!
A quoi il a répondu fort tranquillement:
--C’est que ça y ressemble beaucoup, en effet!
Et comme je m’exclamais, m’indignant, et lui demandant s’il était bien
certain de ce qu’il racontait là.
--Mon Dieu! me dit-il, j’en parle comme le voyageur qui décrit le
carrefour où on lui a enlevé sa montre et sa bourse; voilà tout.
Est-ce que vraiment on l’aurait volé? Je n’ai pu m’empêcher de lui
demander encore cela; et, sans sourciller et assez sèchement, il m’a
répondu:
--Ma bonne foi et ma confiance, oui, Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas
que cela vaille des doublons et une valise?
Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries. Dans ces cas-là, que puis-je
répondre? Je reste confondue, et je suivrais plus facilement sa
conversation s’il lui plaisait de la tenir en chinois.
Somme toute, il me paraît peu sujet aux illusions, et si, depuis
dix-huit ans, je me noie dans les chimères et l’idéal, je crois que j’ai
trouvé mon barrage.
Point d’exception, d’ailleurs: nous ne valons pas mieux que les autres;
et, comme je nous mettais en avant, espérant un petit mot de courtoisie
pour les femmes:
--Peuh! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts. Les loups mordent, les
tigres y vont à coups de griffes! Croyez-vous que l’un soit beaucoup
meilleur que l’autre?
Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher avec cet aplomb, et le bon Dieu
lui-même, qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas ainsi, j’en
suis sûre.
J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser au moins, de sorte que, me
plantant devant lui:
--Et moi que vous ne connaissez pas, m’écriai-je, qu’est-ce que je suis
alors?
--Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire, en boutons ou déjà en fleurs,
je ne saurais trop dire, mais je crois bien que tous les instincts y
sont!
En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant à qui me raccrocher:
--Et M. Jacques, enfin? demandai-je.
--Jacques!
Alors, changeant de ton à l’instant:
--Jacques! ce sont tous les trésors, toutes les délicatesses, toutes les
bontés, tous les courages de la terre réunis en un seul homme!
Et, comme il reprenait haleine:
--Alors, c’est une exception, celui-là? dis-je ironiquement.
--Précisément, l’exception qui confirme la règle.
--Qu’est-ce que ça veut dire, ça?
--Oh! mon Dieu, pas grand’chose en vérité! mais ça se répète. C’est une
phrase qui court.
--Eh bien! m’écriai-je avec mauvaise humeur, qu’on la rattrape une bonne
fois et qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point de sens.
Je disais une absurdité, je le sentais bien, mais j’étais agacée sans
savoir pourquoi.
M. de Civreuse se mit à rire sans répondre, et, recommençant où il en
était resté, il reprit le panégyrique de son ami. Il s’était redressé,
il parlait vite: assurément, on lui avait mis une langue de renfort, et,
pour la première fois, je le voyais animé... Et il était joli, ce
Jacques, et bon, et beau! Vraiment, je finissais par m’intéresser à lui;
il me semblait qu’on me décrivait un de ces royaumes-fées où tout est
parfait, les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers de sucre candi et
une petite pluie parfumée à la vanille pour les jours de chaleur!...
Aussi, quand M. Pierre se laissa retomber sur son oreiller d’un air
satisfait:
--Eh bien! m’écriai-je avec conviction, je sens que je l’aimerais
beaucoup, votre ami!
Là-dessus il se retourna brusquement en fronçant son terrible sourcil,
et me regardant dans les deux yeux:
--Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son ton le plus mordant, qu’il en
serait heureux et fier!
Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai répliqué à mon tour, non moins
vivement:
--Mon Dieu, je le crois: n’est pas aimé qui veut, Monsieur!
Après cela un silence, un silence lourd et écrasant.
Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce caractère, et cette
conversation s’explique-t-elle? Voilà cependant l’ordinaire de nos
causeries, et sans que je puisse comprendre comment, trois fois sur
quatre, elles finissent en disputes.
Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire? Après avoir supporté en
toute patience sa classification galante, qui me rangeait parmi des
loups si je ne comptais pas dans des tigres, je tombais d’accord avec
lui dans l’éloge de son ami, et le voilà brusquement en colère.
Tourné contre le mur, l’air aussi étranger à ce qui l’entourait que s’il
tombait de la lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter allègrement
une petite marche, en l’accompagnant d’un mouvement vif sur sa
couverture avec ses doigts.
Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, cherchant quelque entrée
en matière et mordillant tous mes ongles l’un après l’autre. Mais cela
faisait moins de bruit que la petite marche, et, malgré moi, je suivais
la rentrée, toujours la même, dont le rythme sautillant me faisait
battre la mesure sans le vouloir. «La,... la,... la, la, la, la!» Il
était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, je me sentais en humeur
de bêtises. A la troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et comme la
troisième rentrée arrivait sans que j’eusse trouvé une seule idée, je
tirai brusquement le croisillon de la table avec mon pied, et tout ce
qui la chargeait s’abattit avec un fracas atroce. Mais j’avais compté
sans le flegme de M. Pierre; il acheva paisiblement son trait sans se
retourner, et, comme je marmottais un peu confuse:
--C’est la table; mon pied s’est pris dedans.
--Ah! fit-il seulement.
Restait à réparer le désastre. Une tasse s’était répandue dans la
bagarre.
--Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en lui montrant le liquide.
Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et, après l’avoir regardé faire:
--C’est la tasse où il y avait de la morphine, me dit-il tranquillement;
il va dormir jusqu’à demain.
Et il s’apprêtait à reprendre sa marche!
Mais ce n’était pas là ce que j’entendais; je répliquai qu’il se
trompait. La contradiction l’arrêta sur place; il retourna la tête pour
me prouver que j’avais tort, et au bout d’un instant nous étions
repartis.
Voilà le type de nos relations. Certes, la fleur de galanterie en est
absente, et cependant j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus, rien ne
me fâche, rien ne me blesse, et mes colères perpétuelles s’apaisent si
vite que le soir, quand, rentrée dans ma chambre, je secoue les cendres
de ce feu pour y chercher une étincelle de rancune mal éteinte, tous mes
souvenirs du jour en jaillissent comme un véritable feu d’artifice, et
ce sont des fusées de joie et de plaisir que je fais sortir à la place.
Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien; mais dans l’avenir, dans un
lointain brumeux, je me figure la revanche, et j’en ris toute seule à
l’avance.
Oh! monsieur de Civreuse, le jour où vous tomberez à mes genoux, comme
je vous y laisserai, et comme vous regretterez alors le temps perdu,
pendant que vous attendrez anxieusement ces sourires que vous auriez si
bien pu faire naître à ces heures-ci!...
Souvent, pourtant, il me fait parler de ma vie à Erlange, de mon
couvent, de ma tante. Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me faire
des questions sur mes études. Un petit examen d’histoire et de
géographie. En quoi je n’aurais pas brillé, assurément!
A mon tour, je l’interroge sur son voyage. Mon Dieu, les belles choses
qu’il fera et qu’il verra! Aller partout où sa fantaisie le poussera;
n’attendre d’avis de personne; chasser des éléphants comme on attrape
ici des moineaux aux gluaux; escalader des montagnes en haut desquelles
on se trouve avoir sa tête au-dessus des nuages et ses pieds en dedans,
de sorte qu’on ne les voit plus; ramer sur le Gange, un grand fleuve
sacré,--comme qui dirait une rivière d’eau bénite chez nous,--où on
rencontre tantôt des crocodiles aussi longs que des bateaux, et tantôt
des Indiens morts qui descendent le fil de l’eau pour s’en aller en
paradis, car c’est le chemin, paraît-il, et voilà le système des
enterrements là-bas! Se promener en palanquin, et trouver chaque matin
dans les huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un collier de perles,
quel rêve, quelle vie!
Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri muet, bien entendu: «Oh!
emmenez-moi! emmenez-moi! comme domestique, comme page, comme cuisinière
ou comme camarade, à votre volonté! Je serai si facile, si brave, si
audacieuse, si dure à la fatigue, si heureuse de souper d’un rôti de
chacal!»
Mais comment dire tout cela?
Lui, cependant, me voyant suspendue à ses lèvres, les yeux brillants
d’enthousiasme et les mains serrées dans mon émotion:
--Ça vous paraît superbe, tout cela, n’est-ce pas? me disait-il avec
l’air habituel qu’il prend quand je m’enflamme...
Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait qu’il a vécu déjà deux ou
trois vies au moins, et que son quatrième essai l’ennuie comme un vieux
livre qu’on sait par cœur. A telle page, je trouverai ceci, se dit-il,
et à telle autre cela: et voilà d’où vient sa nonchalance pour toute
chose, il n’a plus le plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette idée
qui explique sa morosité, et parfois j’ai envie de lui demander:
«Faisiez-vous ceci, et pensiez-vous cela dans votre première vie?» Mais
il me croirait folle, sans doute, aussi je garde sagement pour moi mes
petites observations, et je me contente de lui répondre en toute
sincérité combien je l’envie et comme cette vie d’aventures me séduit.
--Bah! vous en seriez bientôt lasse, me disait-il en haussant les
épaules; il n’y a ni pompon ni hochet par là-bas!
M’en lasser, moi! mais je trouverais ça adorable, je le sais, et
d’ailleurs est-ce que j’en ai, des hochets, ici? Si M. de Civreuse veut
bien me les montrer, il m’obligera.
Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui, dans mon berceau, rêvais de
la flèche dorée qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais
inaccessible, et qui depuis ai continué à souhaiter de même toutes les
flèches placées trop haut!...
--Mais vous ne savez donc pas ce que j’aime? disais-je à M. Pierre: je
désire tout ce que je ne peux pas faire!
--Comme les Malais de Timor, me répondit-il en me regardant avec
curiosité, qui adorent les crocodiles, parce que, disent-ils fort
judicieusement: «Un crocodile avale un homme et un homme ne peut pas
avaler un crocodile.»
Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement ne me paraît pas si bête, et
ces Malais me semblent assez logiques.
Quand on n’aime pas par préférence, c’est quelque chose encore de
vénérer par frayeur, et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un
qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte d’être dévorée, comme volontiers
je me ferais Malaise!