12 avril.

Dire que l’intimité progresse avec M. de Civreuse, non, pas plus

aujourd’hui qu’hier. Il est à présent ce qu’il était à son premier

réveil: poli comme un roi, mais bourru comme un ours, et railleur en

proportion, et nos moindres propos sont des escarmouches.

--Qu’as-tu donc toujours à te chipoter avec ton monsieur? me disait

Benoîte hier; ça ne lui vaut rien, tu sais!

--Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu, il voit rouge et moi

blanc... Je ne puis pourtant pas lui laisser dire des énormités en

l’approuvant toujours, rien que parce qu’il est malade, quand lui relève

si vivement tout ce que je fais. C’est plus fort que moi!

Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque matin et chaque soir, me dire

que, si j’étais autrement, je lui plairais mieux sans doute, me jurer

que je changerai le lendemain; dès que je suis là et que j’entends ce

ton calme qui critique tout indifféremment, les gens et les choses, je

pars malgré moi et je lui réponds avec toute la vivacité et

l’indignation que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis assise auprès

du feu, écoutant la neige fondue qui tombe à grand bruit depuis les

gouttières effondrées, et qu’au lieu de ma solitude du mois passé, je

vois dans la chambre ce visage brun, que j’entends cette voix sonore me

répondre ou me questionner, tout cela au milieu de ce soleil d’avril qui

danse à travers les vitres, je me sens prise d’élans de joie si vifs et

si fous que je me mets à rire sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me

trouvant heureuse, heureuse!

Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse, et c’est alors qu’il se met

en campagne comme hier, se démenant pour me prouver qu’il n’y a pas de

quoi être fier, en vérité, que toute cette bonne gaieté n’est que

ressouvenirs de famille et d’éducation passée, et que nous rions comme

les singes font des grimaces, pas autre chose!

Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour m’effarer, ou parce qu’il y

croit un peu? Je ne démêle jamais qu’à moitié le fond des choses quand

il me parle, et, fût-ce dix fois vrai, qu’y puis-je faire? Faut-il me

priver de rire et de gambader à cause d’une ressemblance fortuite ou

même naturelle, et ne dois-je plus casser mes noisettes d’un coup de

dent ou escalader les obstacles en trois bonds? Voilà qui sent encore

bien plus son cousinage!...

C’est un pédant que nous laisserons à ses critiques s’il continue, car

j’ai oublié de l’en avertir et de poser tout bas la condition à mon

saint dans le beau temps fleuri où je le priais et où nous nous

entendions tous les deux sur les dehors de mon sauveur; mais on aimera

Colette comme la voilà, avec son chien, avec ses défauts, avec son rire,

avec ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à l’envers, ou bien elle

retournera à ses affaires et continuera de décrocher des étoiles dans

son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la main sur une bonne, une

vraie qui n’ait pas trempé dans un seau d’eau pour y éteindre tous ses

rayons avant de lui arriver.

La vérité est que je suis furieuse, furieuse non seulement parce que M.

de Civreuse ne m’a point à gré et me trouve laide, sotte et je ne sais

quoi encore; mais furieuse surtout parce que j’ai beau faire, je

n’arrive pas à lui rendre sa politesse.

Parfois je suis prête à courir à lui et à lui affirmer que, si son

opinion n’est pas flatteuse pour moi, la mienne est en tout semblable à

son égard; puis je me défie de ma langue. Au fond, je ne le pense pas du

tout, et voit-on ma diatribe se tournant tout à coup en compliment?

c’est à frémir!... Je ne sais pas si on arrive à dire du même ton ce

qu’on sent et ce dont on ne pense pas le premier mot, et son oreille est

bien déliée pour ne pas sentir la différence.

Alors je prends le parti de me taire, et, rentrée dans ma chambre, tous

les huis clos, je me dédommage en interpellant rudement mon imagination

et mon cœur:

«Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en les posant en face de moi,

expliquez-vous: d’où vous viennent cette folie et cet engouement? Que

vous a-t-il fait, cet homme? Il n’est pas aimable, à peine poli, moins

beau que nous, assurément, et il est visible que nous ne lui revenons

guère. Quel effort fait-il pour vous le cacher? Depuis trois semaines,

a-t-il tenté un mot tendre ou galant, le mot n’eût-il que deux syllabes

et pas plus de sens qu’un pauvre soupir? Un de vous en sait-il là-dessus

plus long que moi? Parlez!...

Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, pour courte qu’elle est,

leur réponse ne se discute pas: «Il leur plaît quand même.»

Et voilà comment je me trouve penser à M. de Civreuse un peu, souvent,

toujours même, je crois, sans être tout à fait satisfaite de lui

cependant et sans comprendre complètement ce qu’il a au fond du cœur.

Parfois je me demande, en voyant les airs ébahis dont il me suit au

moindre mot, s’il ne sort pas comme moi d’un vieux château désert et

ruiné, où ses fossés et ses machicoulis l’ont gardé jusqu’à présent de

la vue de toutes les femmes, comme mes créneaux m’ont préservée de tout

contact avec âme qui vive.

Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il aurait passé son

pont-levis, car sa science des humains, pour n’être pas aimable, paraît

fort étendue, et il sait bien des choses dont j’ignore même le nom. De

là des conversations impossibles, où je lui réponds sans savoir au juste

ce que je dis, où nous nous querellons sans que je comprenne bien

pourquoi, et pendant lesquelles je ne suis pas sûre qu’il sache toujours

lui-même ce qu’il veut.

Hier, par exemple, nous parlions des gens du monde; je lui disais

combien je connaissais peu de choses en dehors d’Erlange, et je le

priais de me conter ce qu’on est et ce qu’on fait à côté de mon trou.

Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à faire de telle façon la

description que je lui demandais, que je l’écoutais abasourdie de

l’entendre traiter tous les hommes indifféremment de misérables ou de

scélérats... Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire? Ce serait à

ne plus oser poser le pied devant soi: là un traquenard, ici un piège,

plus loin une mine qui n’attend que votre passage pour sauter, voilà

l’ordinaire d’après lui, et sur tout cela des fleurs, des sourires et

des paroles engageantes qui vous tendent la main.

Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines remplies de poudre? je ne

sais; et après avoir écouté religieusement au début, je n’ai pu

m’empêcher de me révolter.

--Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, ce serait une caverne de

voleurs que votre monde!

A quoi il a répondu fort tranquillement:

--C’est que ça y ressemble beaucoup, en effet!

Et comme je m’exclamais, m’indignant, et lui demandant s’il était bien

certain de ce qu’il racontait là.

--Mon Dieu! me dit-il, j’en parle comme le voyageur qui décrit le

carrefour où on lui a enlevé sa montre et sa bourse; voilà tout.

Est-ce que vraiment on l’aurait volé? Je n’ai pu m’empêcher de lui

demander encore cela; et, sans sourciller et assez sèchement, il m’a

répondu:

--Ma bonne foi et ma confiance, oui, Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas

que cela vaille des doublons et une valise?

Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries. Dans ces cas-là, que puis-je

répondre? Je reste confondue, et je suivrais plus facilement sa

conversation s’il lui plaisait de la tenir en chinois.

Somme toute, il me paraît peu sujet aux illusions, et si, depuis

dix-huit ans, je me noie dans les chimères et l’idéal, je crois que j’ai

trouvé mon barrage.

Point d’exception, d’ailleurs: nous ne valons pas mieux que les autres;

et, comme je nous mettais en avant, espérant un petit mot de courtoisie

pour les femmes:

--Peuh! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts. Les loups mordent, les

tigres y vont à coups de griffes! Croyez-vous que l’un soit beaucoup

meilleur que l’autre?

Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher avec cet aplomb, et le bon Dieu

lui-même, qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas ainsi, j’en

suis sûre.

J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser au moins, de sorte que, me

plantant devant lui:

--Et moi que vous ne connaissez pas, m’écriai-je, qu’est-ce que je suis

alors?

--Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire, en boutons ou déjà en fleurs,

je ne saurais trop dire, mais je crois bien que tous les instincts y

sont!

En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant à qui me raccrocher:

--Et M. Jacques, enfin? demandai-je.

--Jacques!

Alors, changeant de ton à l’instant:

--Jacques! ce sont tous les trésors, toutes les délicatesses, toutes les

bontés, tous les courages de la terre réunis en un seul homme!

Et, comme il reprenait haleine:

--Alors, c’est une exception, celui-là? dis-je ironiquement.

--Précisément, l’exception qui confirme la règle.

--Qu’est-ce que ça veut dire, ça?

--Oh! mon Dieu, pas grand’chose en vérité! mais ça se répète. C’est une

phrase qui court.

--Eh bien! m’écriai-je avec mauvaise humeur, qu’on la rattrape une bonne

fois et qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point de sens.

Je disais une absurdité, je le sentais bien, mais j’étais agacée sans

savoir pourquoi.

M. de Civreuse se mit à rire sans répondre, et, recommençant où il en

était resté, il reprit le panégyrique de son ami. Il s’était redressé,

il parlait vite: assurément, on lui avait mis une langue de renfort, et,

pour la première fois, je le voyais animé... Et il était joli, ce

Jacques, et bon, et beau! Vraiment, je finissais par m’intéresser à lui;

il me semblait qu’on me décrivait un de ces royaumes-fées où tout est

parfait, les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers de sucre candi et

une petite pluie parfumée à la vanille pour les jours de chaleur!...

Aussi, quand M. Pierre se laissa retomber sur son oreiller d’un air

satisfait:

--Eh bien! m’écriai-je avec conviction, je sens que je l’aimerais

beaucoup, votre ami!

Là-dessus il se retourna brusquement en fronçant son terrible sourcil,

et me regardant dans les deux yeux:

--Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son ton le plus mordant, qu’il en

serait heureux et fier!

Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai répliqué à mon tour, non moins

vivement:

--Mon Dieu, je le crois: n’est pas aimé qui veut, Monsieur!

Après cela un silence, un silence lourd et écrasant.

Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce caractère, et cette

conversation s’explique-t-elle? Voilà cependant l’ordinaire de nos

causeries, et sans que je puisse comprendre comment, trois fois sur

quatre, elles finissent en disputes.

Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire? Après avoir supporté en

toute patience sa classification galante, qui me rangeait parmi des

loups si je ne comptais pas dans des tigres, je tombais d’accord avec

lui dans l’éloge de son ami, et le voilà brusquement en colère.

Tourné contre le mur, l’air aussi étranger à ce qui l’entourait que s’il

tombait de la lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter allègrement

une petite marche, en l’accompagnant d’un mouvement vif sur sa

couverture avec ses doigts.

Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, cherchant quelque entrée

en matière et mordillant tous mes ongles l’un après l’autre. Mais cela

faisait moins de bruit que la petite marche, et, malgré moi, je suivais

la rentrée, toujours la même, dont le rythme sautillant me faisait

battre la mesure sans le vouloir. «La,... la,... la, la, la, la!» Il

était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, je me sentais en humeur

de bêtises. A la troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et comme la

troisième rentrée arrivait sans que j’eusse trouvé une seule idée, je

tirai brusquement le croisillon de la table avec mon pied, et tout ce

qui la chargeait s’abattit avec un fracas atroce. Mais j’avais compté

sans le flegme de M. Pierre; il acheva paisiblement son trait sans se

retourner, et, comme je marmottais un peu confuse:

--C’est la table; mon pied s’est pris dedans.

--Ah! fit-il seulement.

Restait à réparer le désastre. Une tasse s’était répandue dans la

bagarre.

--Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en lui montrant le liquide.

Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et, après l’avoir regardé faire:

--C’est la tasse où il y avait de la morphine, me dit-il tranquillement;

il va dormir jusqu’à demain.

Et il s’apprêtait à reprendre sa marche!

Mais ce n’était pas là ce que j’entendais; je répliquai qu’il se

trompait. La contradiction l’arrêta sur place; il retourna la tête pour

me prouver que j’avais tort, et au bout d’un instant nous étions

repartis.

Voilà le type de nos relations. Certes, la fleur de galanterie en est

absente, et cependant j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus, rien ne

me fâche, rien ne me blesse, et mes colères perpétuelles s’apaisent si

vite que le soir, quand, rentrée dans ma chambre, je secoue les cendres

de ce feu pour y chercher une étincelle de rancune mal éteinte, tous mes

souvenirs du jour en jaillissent comme un véritable feu d’artifice, et

ce sont des fusées de joie et de plaisir que je fais sortir à la place.

Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien; mais dans l’avenir, dans un

lointain brumeux, je me figure la revanche, et j’en ris toute seule à

l’avance.

Oh! monsieur de Civreuse, le jour où vous tomberez à mes genoux, comme

je vous y laisserai, et comme vous regretterez alors le temps perdu,

pendant que vous attendrez anxieusement ces sourires que vous auriez si

bien pu faire naître à ces heures-ci!...

Souvent, pourtant, il me fait parler de ma vie à Erlange, de mon

couvent, de ma tante. Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me faire

des questions sur mes études. Un petit examen d’histoire et de

géographie. En quoi je n’aurais pas brillé, assurément!

A mon tour, je l’interroge sur son voyage. Mon Dieu, les belles choses

qu’il fera et qu’il verra! Aller partout où sa fantaisie le poussera;

n’attendre d’avis de personne; chasser des éléphants comme on attrape

ici des moineaux aux gluaux; escalader des montagnes en haut desquelles

on se trouve avoir sa tête au-dessus des nuages et ses pieds en dedans,

de sorte qu’on ne les voit plus; ramer sur le Gange, un grand fleuve

sacré,--comme qui dirait une rivière d’eau bénite chez nous,--où on

rencontre tantôt des crocodiles aussi longs que des bateaux, et tantôt

des Indiens morts qui descendent le fil de l’eau pour s’en aller en

paradis, car c’est le chemin, paraît-il, et voilà le système des

enterrements là-bas! Se promener en palanquin, et trouver chaque matin

dans les huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un collier de perles,

quel rêve, quelle vie!

Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri muet, bien entendu: «Oh!

emmenez-moi! emmenez-moi! comme domestique, comme page, comme cuisinière

ou comme camarade, à votre volonté! Je serai si facile, si brave, si

audacieuse, si dure à la fatigue, si heureuse de souper d’un rôti de

chacal!»

Mais comment dire tout cela?

Lui, cependant, me voyant suspendue à ses lèvres, les yeux brillants

d’enthousiasme et les mains serrées dans mon émotion:

--Ça vous paraît superbe, tout cela, n’est-ce pas? me disait-il avec

l’air habituel qu’il prend quand je m’enflamme...

Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait qu’il a vécu déjà deux ou

trois vies au moins, et que son quatrième essai l’ennuie comme un vieux

livre qu’on sait par cœur. A telle page, je trouverai ceci, se dit-il,

et à telle autre cela: et voilà d’où vient sa nonchalance pour toute

chose, il n’a plus le plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette idée

qui explique sa morosité, et parfois j’ai envie de lui demander:

«Faisiez-vous ceci, et pensiez-vous cela dans votre première vie?» Mais

il me croirait folle, sans doute, aussi je garde sagement pour moi mes

petites observations, et je me contente de lui répondre en toute

sincérité combien je l’envie et comme cette vie d’aventures me séduit.

--Bah! vous en seriez bientôt lasse, me disait-il en haussant les

épaules; il n’y a ni pompon ni hochet par là-bas!

M’en lasser, moi! mais je trouverais ça adorable, je le sais, et

d’ailleurs est-ce que j’en ai, des hochets, ici? Si M. de Civreuse veut

bien me les montrer, il m’obligera.

Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui, dans mon berceau, rêvais de

la flèche dorée qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais

inaccessible, et qui depuis ai continué à souhaiter de même toutes les

flèches placées trop haut!...

--Mais vous ne savez donc pas ce que j’aime? disais-je à M. Pierre: je

désire tout ce que je ne peux pas faire!

--Comme les Malais de Timor, me répondit-il en me regardant avec

curiosité, qui adorent les crocodiles, parce que, disent-ils fort

judicieusement: «Un crocodile avale un homme et un homme ne peut pas

avaler un crocodile.»

Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement ne me paraît pas si bête, et

ces Malais me semblent assez logiques.

Quand on n’aime pas par préférence, c’est quelque chose encore de

vénérer par frayeur, et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un

qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte d’être dévorée, comme volontiers

je me ferais Malaise!

La neuvaine de Colette · 第 36 / 48 题