Le jour de ma nouvelle vie, le jour de ma destinée!... Il n’y a pas en
moi une fibre qui ne soit agitée, et il me semble que mon sang court au
double de son ordinaire et presque à fleur de peau depuis mes pieds
jusqu’à ma tête.
Mes prières elles-mêmes ne me tiennent plus tranquille... Je
m’agenouille à présent auprès de ma fenêtre; ma voix peut aller ainsi
jusqu’à mon autel, et mes yeux, du moins, ne quittent plus la cour.
Tous les bruits me troublent, tous les mouvements les plus insignifiants
me font tressaillir... On marche! «Est-ce lui?...» On frappe! «Vient-on
me chercher?...» Et de tout ainsi!
Pourtant je ne me figure pas son arrivée avant midi. C’est un point
marquant, cette heure-là! C’est le milieu du jour, et si peu que le
soleil se montre maintenant, on sait qu’il vous fait passer tout d’un
coup d’un moment à un autre.
De même pour moi ce serait logique, il me semble, car mon matin est fini
et mon midi pourrait sonner, je crois!
Tout est prêt d’ailleurs! J’ai mis ma robe la plus avenante, et à ma
ceinture et dans mes cheveux j’ai planté deux brins de verdure, la
couleur de l’espérance, celle que la froidure elle-même n’a tuée ni dans
le parc ni dans mon cœur! Sans rien dire, j’ai pressenti Benoîte sur son
déjeuner. Un convive de plus y trouverait place sans honte, et
maintenant j’attends!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme dans cette chanson du guet que nous chantions jadis au couvent:
«Les midi sont bien passés,» et rien n’est là!
Derrière ma croisée, j’attends toujours.
La nuit qui tombe m’attriste...
Pourtant, dans cette demi-brume, je vois loin encore, et je regarde sans
me lasser... Mais que le déjeuner m’a paru long! Malgré moi, mes yeux ne
quittaient pas la fenêtre, et cependant à quoi bon tant de hâte, puisque
me revoilà seule encore? Sans doute, les ombres du soir conviennent
mieux à mon saint, et pour m’apporter le bonheur, il attend de pouvoir
cacher sa main dans la brume.
Jusqu’à minuit, d’ailleurs, c’est mon droit, et je prépare ma veillée.
Des bûches au feu, mon fauteuil près de la fenêtre, et devant mon autel
un cierge, le dernier qui me reste, un tout petit! Mais pour monter
là-haut, il suffirait encore de moins, je pense, et pour ce qui est de
mon voyageur, si faible que soit cette flamme, sa lueur piquera toujours
bien la nuit d’un point rouge, et il n’en coûtera guère au conducteur
qui me l’amène d’en faire une étoile s’il le veut!...