N’était la garde jalouse que Benoîte monte autour de moi, je repartirais
pour mon trou, car, sur ma parole, tout est préférable à la vie que je
mène ici!...
De mon aventure il ne m’est rien resté, pas un éternuement, et je n’y ai
gagné que de n’avoir plus le droit de passer le seuil de la porte sans
que mon chien me tire par ma robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive
en courant et me fasse rentrer d’autorité.
J’ai pris tout à l’heure le livre des princesses d’autrefois, mais je me
suis aperçue que je le savais par cœur, car, sans tourner la première
page, j’ai continué la phrase que je lisais, et je pense qu’il me faudra
bien quelques semaines pour l’oublier suffisamment... Le calendrier que
je m’étais fait pour avoir à effacer une date chaque soir devenait trop
lent: j’en ai récrit un autre pour toutes les heures de la journée, et
cependant, quoique l’occupation soit douze fois plus fréquente, je me
surprends encore à pousser l’aiguille de la pendule pour avancer la joie
de mettre mon trait de plume sur l’heure que j’enterre!...
Aussi cela ne peut-il pas durer comme ça!... Les chemins ne seront pas
toujours impraticables, et je trouverai bien alors une façon de remplir
mon temps, dussé-je courir le pays avec une balle de colporteur sur le
dos!
J’y ai songé; j’ai même songé à mon bagage. Mais tout est si dévasté
ici! A peine ai-je trouvé à glaner dix vieilles robes de soie dans les
armoires et dans un coffre quelques bouts de dentelle emmêlés. Qu’en
feraient nos montagnardes?...
Un métier dont je rêve, c’est celui des servantes d’auberge du village!
Toujours voir du monde! toujours remuer! toujours parler! Le broc en
main et le rire aux lèvres du matin au soir! voilà une vie qui vaut la
peine de vivre!... Seulement, m’engagerait-on là-bas?... C’est ce que je
ne sais pas.
En attendant, la tristesse m’amollit. J’en viens à des concessions, à
des compromis; je me surprends à sacrifier quelque chose sur la couleur
de mon idéal, ce type si ferme jusqu’ici dans mon esprit, et il m’est
arrivé de rêver d’une tête blonde avec de gros yeux bleus, un air bon
enfant, une barbe naissante et une petite taille courte, pour peu
qu’elle trouvât moyen de me tirer d’ici!...
L’isolement rend faible, et je commence à comprendre les gens à qui on
fait renier leurs convictions les plus établies par la torture... La
mienne paraît légère au premier dire! Mais, à la longue!... A la longue,
en vérité, je crois qu’elle me ferait passer par l’anneau d’une bague si
je pensais lui échapper de cette façon!