Depuis huit jours, nos deux vaches sont malades. Le cas ne semble pas
drôle, ni même intéressant, et il m’a cependant procuré la meilleure
journée que j’aie passée depuis longtemps.
Le premier jour de la sécheresse, on nous avait fait du thé, le second
du café, et Benoîte parlait d’une soupe pour le troisième matin; mais
mademoiselle d’Épine, peu amie des privations, a fait prévenir une
laitière du village qui, depuis lors, nous monte à dos d’âne la ration
nécessaire.
Ce matin, comme elle est venue en retard, j’étais levée à son arrivée et
je la regardais mesurer son lait quand ma tante a sonné à tour de bras.
Rarement la cloche de cathédrale qui correspond de sa chambre à la
cuisine se fait entendre hors des heures réglées; mais quand le fait se
produit, c’est signe extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait la
cause de l’aventure, a pris à tout hasard son flacon de baume, devinant
le réveil d’une douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès qu’elle
paraît, des frictions répétées et vigoureuses.
Pendant ce temps, la bonne femme avait vidé sa cruche, tous nos pots
étaient remplis, et elle s’apprêtait à repartir.
--Vous en aviez donc monté trop? lui ai-je dit, en voyant dans le second
bât une autre cruche encore pleine.
--Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y a que le compte.
--Pour ici?
--Pas pour chez vous; pour d’autres gens dont les vaches ne donnent plus
non plus.
--Comment! vous montez encore plus haut?
--Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.
Elle rechaussait ses sabots en me parlant, secouait ses épaules en
songeant au froid du dehors, reprenait sa mesure et était déjà presque
sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement, l’idée m’a prise de
m’asseoir sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait moi-même en
son nom, et de faire ainsi une course adorable sous les gros flocons qui
tombaient. Rien que la pensée m’en rendait frémissante d’aise; toute
l’impatience de mes derniers jours de réclusion bouillait dans mes
veines, et je voyais l’âne trottant dans la neige molle, le vent me
fouettant les yeux, et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant
du changement de visage.
Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit mon plan en deux mots, avait
beau faire, crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais plus
compte et je m’équipais en poste. Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de
ceux qui laissent passer la voix: j’étais sûre que ma bonne n’entendrait
mie, et je me savais de force à lui faire dire oui quand elle aurait
huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.
En même temps, je tentais ma nouvelle patronne en l’asseyant près du
feu, je lui montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains gourdes et
les lèvres bleues, et qu’une heure de repos et de chaleur arriverait
juste à point pour la remettre. Je l’assurais de mes soins pour son
bagage, de ma sollicitude pour son grison, de ma parfaite connaissance
de la route et de la maison de ses clients, et, avant qu’elle ait pu
trouver un mot de plus, j’avais sa mante sur les épaules, son capuchon
sur les yeux et dans la main sa houssine rustique, dont je me servais
fort dextrement, ma foi!
Pendant le premier quart d’heure, ce ne fut qu’un enchantement: le trot
de l’âne était doux, la neige qui me balayait les joues, soyeuse et
légère comme un duvet, et je chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un
muletier de profession. Mais peu à peu le sentier se mit à monter, les
pierres cachées sous la neige et que je ne pouvais pas voir commencèrent
à nous faire butter, et au tournant d’un pli de terrain, le vent se
chargea de mon affaire en deux coups le capuchon à droite, la mante à
gauche, et moi, forcée de sauter à terre et de me rhabiller tant bien
que mal pendant que l’âne maudit continuait sa route et que je le
poursuivais en épuisant toutes les exclamations connues:
--Oh!... oh là!... Ooooh là! Oh là donc!
Une fois repris, autre affaire pour se hisser: le bât tourne, les points
d’appui manquent, je mets le pied sur dix monticules avant d’en trouver
un qui ne soit pas tout neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux
genoux; et enfin assise sur ce château branlant, quand je pousse un cri
de triomphe, l’âne est saisi de la fantaisie contraire; ses quatre pieds
se fichent en terre, et j’ai beau y aller de la voix, de la houssine et
du talon, c’est un soliveau moins les sauts de mouton qu’il exécute et
qui font sortir le lait en gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre
jusqu’à mes oreilles... J’égrène le chapelet en sens contraire.
--Allez! Hop! Hue! Hue donc! Prrr!--jusqu’au moment où nos deux volontés
tombent d’accord et où il repart subitement.
Au «Nid-du-Fol», la neige est un cyclone et le vent une trombe, et quand
j’arrive aux premières maisons, mon nez et mes lèvres sont comme ceux de
la fermière.
On s’exclame, on me réchauffe, et comme on me dit que l’air fraîchit et
qu’il y aura une tempête avant longtemps, je repars presque aussitôt.
Seulement, cette fois, nous avons vent debout, et ni mon âne ni moi
n’aimons cela. La pente est dure à redescendre, la neige se gèle,
devient mauvaise et, de glissade en glissade, nous arrivons tant bien
que mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale se produit.
Là les difficultés augmentent; avec une sagacité merveilleuse, mon âne
comprend que le salut, impossible pour nous deux, est encore réalisable
pour lui; il manque des quatre pieds à la fois, se roule et me dépose
dans une combe profonde où la neige amassée me reçoit comme un matelas,
mais où je reste plus empêtrée que dans un nid de plumes, pendant qu’il
repart d’un galop qui fait trembler le sol.
C’était drôle, certainement, et mon premier mouvement a été de la
gaieté, d’autant plus que je croyais pouvoir me remettre sur pied
facilement et dès que je le voudrais... Mais le choc m’avait étourdie
sans doute, car, malgré tous mes efforts, cela me fut impossible, et je
me sentais si maladroite que je me comparais, je me le rappelle, à un
hanneton renversé sur le dos et agitant éperdument ses pattes en l’air.
Je ne sentais plus aucune force dans mes membres, et, petit à petit, il
me semblait que mon cœur s’en allait en eau comme la neige qui fondait
sous mes doigts et qu’on retirait pièce à pièce tout ce que j’ai coutume
de sentir dans ma tête, tant elle se faisait vide...
A part cela, d’ailleurs, la situation n’était pas désagréable; la
profondeur de mon trou m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré sa
fraîcheur, était molle; si molle même que je m’y enfonçais toujours
davantage, et que, par petites poudrées, d’autres flocons me
recouvraient comme une morte qu’on ensevelit doucement.
A mesure que le temps passait, je sentais moins le froid; j’aimais ce
sommeil qui m’envahissait et, malgré la sensation très nette que je
gardais qu’on ne me retirerait jamais de là, je n’avais nulle frayeur,
et j’aurais souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y refusaient, et
j’éprouvais ce que doivent ressentir les statues, si les statues
s’avisent de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements dans des
bras en marbre qui ne peuvent pas se lever, des paroles qui veulent
vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer, et des idées qui
cherchent à éclore dans une cervelle pétrifiée où rien ne peut
s’imprimer. Puis, peu à peu,... plus rien! et il me semblait que je
n’étais plus une femme en chair et en os, mais une masse de plomb tant
cette lourdeur que je sentais devenait intense.
Quant à la durée de cette suspension de vie, c’est ce que je ne peux pas
estimer... A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe, car je
crois que je n’en aurais souffert ni plus ni moins si elle s’était
prolongée; et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais même pas
éloignée de me fâcher qu’on interrompît un si bon repos!...
D’un côté de mon lit, on se désole: c’est ma pauvre Benoîte; de l’autre,
je sens un museau humide qui se glisse sous mes draps, et c’est ainsi
que je me réveille entre mes deux plus chères affections... Sur un de
mes canapés, au mépris de la dignité de mes belles dames, la laitière
sanglote, et ma première sensation de connaissance est de remarquer
qu’elle a toujours les mains aussi rouges. Comment n’est-elle pas
arrivée à les réchauffer pendant tout ce temps?...
Cependant je flotte encore dans le doute; mon matelas est-il de neige ou
de laine?... Mais, en étendant les mains, je rencontre à droite et à
gauche des bouteilles d’eau chaude posées contre moi, puis d’autres
après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à mes pieds. C’est une
crémation!... Et on a beau parler des effets de la réaction, éprouvés
après un grand froid, je n’aurais sûrement pas trouvé cela dans mon
fossé. Je crois décidément que je suis chez moi.
D’ailleurs, la seule figure familière qui manquait encore au tableau
sort de l’ombre, et j’entends la voix de ma tante.
--Elle est folle, archi-folle, et je vous répète que je ne peux rien
pour elle!... Mais vraiment, elle aurait pu se rappeler que nous ne
sommes pas organisées pour avoir quelqu’un de gelé dans la maison!
Ainsi, je suis gelée; cette idée m’impressionne, et pendant que la porte
retombe sous la main aimable que je connais bien, toutes les histoires
que j’ai entendu raconter me reviennent à l’esprit, et j’ai des visions
de doigts de pieds arrachés avec les bottines et de mains tombant avec
le gant qui me font frémir! Où a-t-on laissé les miennes, bon Dieu?...
Il me semble que je suis en verre filé, et, prise de peur en pensant à
ma fragilité, je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un cri de joie que
jette ma pauvre vieille bonne en m’entendant respirer me fasse rire
malgré moi.
Mes lèvres ont tenu bon; je hasarde mes bras dehors pour les lui tendre,
et je retrouve avec plaisir tous mes doigts attachés au bout. C’est un
bon moment!
Puis vient mon histoire, une histoire terrible, comme les sauvetages du
mont Saint-Bernard, où le terre-neuve obligé joue son rôle en la
personne de Un, et où j’apprends qu’après mon chien, je dois mon salut à
la fermeté du galop de l’âne pendant son retour.
Un peu moins d’ampleur dans l’allure, un coup de sabot plus mou, et les
empreintes qui étaient déjà remplies aux trois quarts quand on a suivi
leur trace pour venir me chercher eussent été comblées entièrement, et
j’étais dans mon trou pour jusqu’au printemps prochain!...
Après les larmes et la compassion, la gronderie est venue, bien entendu,
et Benoîte jure qu’elle ne me pardonnera jamais.
Son ton est si sérieux, cette fois, que je crois qu’il me faudra bien
attendre jusqu’au baiser du soir pour que la paix se fasse et que je la
voie se fondre en tendresse.
En attendant, elle me bourre de tisanes brûlantes qu’elle m’apporte sans
me regarder et qu’elle me tend en détournant la tête, et dans les
intervalles, Un me sert tout seul, c’est lui qui m’a donné mon cahier,
ma plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et cela sans se salir le bout
des dents; et c’est moitié à lui, moitié à mon patient muet que je viens
de conter toute cette affaire.