_(Entre TURELURE)._
TURELURE--Monsieur mon fils, me voici à vous, toutes affaires réglées
avec le Barkoceba.
Seigneur! Que deviendrions-nous si je n'étais là pour prendre soin de
votre héritage!
_(Il essaye vivement de prendre le sac que LUMÎR a laissé sur la table.
Le capitaine le lui retire. Tous les deux se regardent en silence)._
LOUIS--Mon père, pourquoi me faites vous tort? Mon père, pourquoi me
faites-vous la guerre?
C'est bien, vous avez le dessus et me voici prêt à composer.
TURELURE--Tu es mon fils unique et mes sentiments pour toi sont ceux du
plus tendre intérêt.
LOUIS--Quittez ce ton.
TURELURE, _grinçant des dents_--Et toi, tu voudrais m'ôter la vie si tu
le pouvais!
LOUIS--Pourquoi faites-vous que je ne puisse aller nulle part sans que
vous me barriez la route?
TURELURE--Il ne fallait pas me réclamer cet argent de ta mère à ta
majorité. Je ne pouvais te le laisser dissiper.
Et ce que tu jetais, il valait autant que je fûsse là pour le ramasser.
LOUIS--Je n'ai pas jeté d'argent et ma vie est dure. Je ne suis pas un
homme de plaisir.
TURELURE--Tu es un homme de chimère, donnant ce qu'il a pour ce qu'il
n'a pas.
LOUIS--Je suis un homme de conquête. Qui m'y a forcé? Je n'ai eu ni
père ni mère. Tout ce que j'ai, il me fallait le tenir de moi-même.
TURELURE--Tu oublies la fortune que tu as reçue de moi.
LOUIS--Reprise de force, mon père, à grand appareil de papier timbré.
TURELURE--Ne t'étonne donc pas que j'essaie de la rattraper.
LOUIS--Vous n'y êtes de rien. C'est le bien de ma mère qu'elle avait
reconstitué à grand labeur.
TURELURE--De rien? Tu dis que je ne suis de rien dans Coûfontaine?
Mort de ma vie! J'en suis fait et je l'ai dans les os! qu'est-ce auprès
de moi que ces comtes toujours absents, coupés de tous les sangs de
France et d'Europe, ces produits de haras et de chenil?
Ah, ça me faisait pitié que de voir cette bonne terre de France fondre
et frire comme du beurre sur le sable d'Afrique!
Je suis plus Coûfontaine que toi!
LOUIS--Je ne suis ni Turelure ni Coûfontaine.
TURELURE--Tu es Turelure, le front et le nez sont les miens.
La bouche fine et dessinée est celle de ta mère. Quelque chose d'assez
simple.
LOUIS--C'est à cause de la bouche que vous me haïssez?
TURELURE--Non, c'est à cause du nez et du front.
LOUIS--Un père se réjouirait d'être ainsi continué.
TURELURE--Qu'est-ce qu'il y a à continuer? Il n'y a pas besoin de deux
Turelure. Et moi, à quoi est-ce que je sers, alors?
LOUIS--Je ne suis pas Turelure.
TURELURE--Tu l'es. Tu te sers de la même figure que moi et ton âme fait
les mêmes plis.
Je te comprends à fond, et ne dis pas que tu ne me comprennes pas
aussi! ça bouge ensemble.
Ou sinon je ne verrais pas ce regard dans tes yeux. (Bon, je ne te veux
pas de mal). C'est cela qui nous fait du mal à tous les deux.
Tu es le Turelure concurrent et successeur.
Il n'y a pas là de quoi se fondre d'amour et de bénignité! Quoi! je me
défends!
LOUIS--J'ai mis exprès la mer entre vous et moi.
TURELURE--En emportant mon bien.
LOUIS--Vous dites que vous l'avez repris.
TURELURE--Ma mort te le rendra. Je n'aime pas les gens qui sont
intéressés à mon décès.
LOUIS--Ce n'est pas à votre mort que je suis intéressé. Je viens à vous
dans un sentiment de tristesse et de curiosité pendant que vous vivez
encore.
Pourquoi vous débattre ainsi avec fureur comme si je vous tenais à la
gorge?
Je vous regarde, oui, ça m'intéresse, et je voudrais savoir de quoi je
suis fait.
Mon père qui m'avez fait, expliquez-moi pourquoi.
Il y avait quelque chose en vous qui n'était pas fini et qui ne pouvait
venir à la vie que dans un autre
Par le moyen de cette autre, ma mère.
Et il est bien vrai que je vous ressemble. C'est comme si je vous
voyais pour la première fois. Oui, je vous vois en plein et je pourrais
tout dessiner.
TURELURE--Pour moi je n'éprouvais aucun besoin de te voir.
LOUIS--N'est-ce pas? un enfant, c'est comme un autre soi-même que l'on
peut regarder de ses deux yeux,
Soi-même et quelque chose d'autre et d'intrus,
La conscience hors de vous qui s'anime et qui agite les bras et les
jambes,
Une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien, papa!
TURELURE--Il fallait que je fîsse de toi tout le but de mon existence?
LOUIS--Quel a été le but de votre existence?
TURELURE--Quel est le but d'un nageur, sinon de ne pas aller dessous?
Pas le temps de réfléchir à autre chose.
Il n'y avait pas de fond de bois pour nous! Pas le temps de faire la
planche et de se chauffer le ventre au soleil. Il y en a très bien qui
ont bu un petit coup près de papa Turelure!
Ce n'est pas moi qui me suis mis à l'eau, c'est la mer qui m'a pris et
qui ne m'a plus quitté.
Je voulais vivre.
Des vagues comme des montagnes! Il faut monter avec elles. Attention
qu'elles ne vous versent pas sur la tête comme une charretée de
cailloux! Chacun pour soi et tant pis pour les camarades.
LOUIS--Vous voilà au sec.
TURELURE--Oui. J'attends ce que tu as à me dire.
LOUIS--Je sais que vous me tenez. Vous, m'avez suivi de loin avec une
patience de chasseur.
Toutes les routes autour de moi sont bouchées. Vous avez bien réfléchi
et vous n'en avez pas oublié une.
Vous le savez, je ne puis faire face à l'échéance, du 30.
Faute de quoi je suis saisi et vendu par le compère Habenix.
TURELURE--Il te reste l'armée que tu as désertée,
Et qui est toujours ouverte aux hommes de notre sang. Tu peux toujours
compter sur moi pour ton avancement,
Pour un avancement raisonnable.
LOUIS--Saisi, vendu.
TURELURE--Il te reste les espérances.
LOUIS--C'est vrai, il me reste l'espérance.
TURELURE, _chantonnant_.
_Quand papa lapin mourra,_
_J'aurai sa belle culotte!_
_Quand papa lapin mourra,_
_J'aurai sa culotte de drap!_
LOUIS--Je vous cède une terre toute molle et nettoyée, une belle terre
sans aucun venin, pure comme une pucelle, vous n'y trouveriez pas une
racine, pas une pierre aussi grosse que le poing.
C'est moi qui ai fait cela et j'ai manqué d'y crever.
TURELURE--Je vais te dire un secret, mon garçon. Je me fous de ta terre
et de ton travail.
Tu n'es qu'un paysan et tu ne vois pas autre chose que la terre qui
fait du fruit.
Mais pour moi c'est autre chose qui me paraît bien doux et sucré!
LOUIS--Le «Chapeau de gendarme», n'est-ce pas? Mes sept arpents au bord
de la mer près du Camp-des-Zouaves?
TURELURE--Tu l'as dit, mon petit enfant! c'est tout chocolat!
Ah, quels beaux Magasins-Généraux nous allons y construire et matière à
warrants!
LOUIS--Et vous ne ferez rien de ma terre de la Mitidja?
TURELURE--Rien du tout, mon capitaine! Pourquoi se donner tant de mal
quand il n'y a qu'à attendre, les bras croisés?
Si le pays se développe, nous profiterons du travail des autres.
LOUIS--Écoutez, mon père, je ne vous demande rien; laissez moi
seulement comme régisseur sur ma terre,
Sur votre terre, veux-je dire.
TURELURE--Non, le plus sur est d'arrêter les frais et risques,
Et de laisser faire aux gens de cœur.
LOUIS--C'est votre idée?
TURELURE--Oui, mon fils, c'est mon idée.
LOUIS--Et est-ce qu'il ne vous a jamais frappé, Monsieur le Comte,
Qu'il peut être dangereux de réduire un homme au désespoir?
TURELURE--Je n'ai peur que des optimistes.
Il n'y a rien de moins dangereux qu'un homme désespéré;
Quand on est hors de sa portée.
LOUIS, _mettant la main sur le sac_--Vous n'êtes pas hors de ma portée.
TURELURE--Louis, tu es trop de mon sang pour sauter dans la mare à
Gribouille.
LOUIS--Ne vous y fiez pas trop, je vous le conseille. Oui,
regardez-moi, Monsieur, vous m'avez bien regardé?
Et ne quittez pas cette table, je vous le défends! Ne bougez bras ni
jambes, je vous dis! Fixe!
Ah! Ah! je vois une grosse bosse sous votre redingote. C'est l'argent
que vous a donné Habenix?
TURELURE--Ne fais pas de bêtises.
LOUIS--Et vous, ne faites pas le dévorant avec moi, je vous le
conseille, Monsieur mon père!
Vous voulez voir ce qu'il y a dans ce petit sac?
_Il ouvre le sac et en tire les deux pistolets qu'il arme et place
soigneusement devant lui._
TURELURE--Gamin, ce que tu fais est de bien mauvais goût.
Si tu tires, on viendra.
LOUIS--Tout le monde est dans l'autre aile de la maison,
Par les soins de Sichel.
TURELURE--Par les soins de Sichel! je comprends. Quoi donc, c'est
sérieux?
LOUIS--Je n'ai pas le choix des moyens, je marche, je ne suis pas libre!
Mon père, je vous en supplie, comprenez qu'il n'y a aucun moyen de
reculer.
Je ne suis pas libre! Il me faut cet argent! Je dois!
Je dois cet argent et il faut à tout prix que je le restitue, ou je
perds l'honneur, je suis entièrement perdu!
Je vous dis que je dois avoir cet argent.
--Ne bougez pas!--Mon père,
Vous m'avez pris tout ce que j'avais.
TURELURE--Tu n'avais rien du tout.
LOUIS--Gardez-le.
TURELURE--Mille grâces.
LOUIS--Mais donnez-moi ces dix mille francs.
TURELURE--Non. C'est non. Moi non plus, je ne peux pas, je ne peux pas
te les donner.
LOUIS--Ces dix mille francs qui ne sont pas à moi, ni à vous; et qui ne
sont pas à celle-là même qui me les a prêtés.
TURELURE--Eh bien, elle a pris ses risques.
LOUIS--Je vous assure qu'il me faut ces dix mille francs et que je les
aurai.--Ne remuez pas ainsi, je vous en prie, cela me fait mal au cœur.
TURELURE--Et qu'est-ce qui arrivera, pauvre bénêt, si tu lui rends ces
dix mille francs?
LOUIS--Cela m'est égal.
TURELURE--Crois-tu qu'elle t'épousera, ruiné comme tu l'es?
LOUIS--Je n'en sais rien.
TURELURE--Jamais, je te dis! jamais! elle me l'a dit.
LOUIS--Raison de plus pour que vous me donniez cet argent.
TURELURE.--Elle fout le camp avec et c'est fini.
LOUIS--Qu'est-ce que cela peut vous faire?
TURELURE.--Ne vois-tu pas que si tu lui rends cet argent,
Nous perdons toute prise sur elle? Ce n'est pas plus ton intérêt que le
mien. Qu'est-ce que cela peut me faire, bougre d'égoïste?
Si j'étais son mari, je ne lui donnerais jamais d'argent que sur vu des
notes.
LOUIS--Son mari?
TURELURE--Eh! Tu te crois toujours tout seul au milieu de tes
jujubiers, espèce de sauvage!
LOUIS--Ainsi, c'est sérieux et je le tiens de votre bouche même;
Vous m'avez pris mon bien et maintenant, tu veux me chauffer ma femme!
TURELURE--C'est toi qui la laisses aller.
LOUIS--Vous lui avez demandé, n'est-ce pas?
TURELURE--Bon, j'ai été repoussé avec perte.
LOUIS--Laissez-la donc tranquille?
TURELURE--Laisser une chose qu'il me faut? Je ne puis quand je le
voudrais.
_(Geste de LOUIS)._
Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te servirait à rien. Tu n'auras
pas ma fortune. Oui, je t'expliquerai! J'ai des arrangements avec
Sichel, elle a tout, j'ai pris une assurance!
LOUIS--Ne me provoquez pas!
TURELURE--J'ai eu tort, j'ai fait le brave. Ce n'est pas ce que je
voulais dire! Je me suis laissé entraîner.
Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un peu de temps, je ferai
ce que tu voudras!
Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient à la vie quand on est
vieux! les jours comptent.
Ne me fais pas de mal, Louis!
LOUIS--Donnez-moi ces dix mille francs.
TURELURE--Je ne peux pas, Louis! Attends un peu! Aie pitié de moi, mon
enfant! Cela ne m'est pas possible.
LOUIS--Savez vous une chose, mon père? Savez-vous ce qu'elle m'a dit?
Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le suis pas non plus, et
elle ne l'est pas davantage.
Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est pas à elle.
TURELURE--Tout ce que j'ai, si elle veut, est à elle.
LOUIS--Eh bien, soyez content, elle veut. Oui, si je ne lui rends pas
ce dépôt dont elle est saisie,
Elle est prête à se laisser épouser.
TURELURE--Louis, c'est une bonne parole. A cause de cela, je te
pardonne tout le reste.
Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de soleil dans ma vie.
Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à dîner, l'autre jour. Il
me faut ces bras-là.
LOUIS--Et cela vous est égal de vous faire épouser par nécessité?
TURELURE--Nécessité engendre la crainte, qui est la moitié de l'amour
chez une femme.
LOUIS--Et la moitié de la sagesse chez un vieux turlupin.
TURELURE--Louis, tu as eu tort de me dire qu'elle voulait m'épouser.
LOUIS--Elle veut. Vous avez touché son cœur.
TURELURE--Comment veux-tu que je fasse maintenant?
Je t'aurais encore donné cet argent, brigand, bien que ce soit dur.
LOUIS--C'est plus dur encore de mourir.
TURELURE, _avec un gros soupir_.--C'est vrai, c'est encore plus dur de
mourir.
Mais il n'y a pas moyen de faire autrement.
LOUIS--Soyez sage.
TURELURE--Non!