TURELURE--Je suis comme la France. Personne ne me comprend!
LUMÎR--Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne?
TURELURE--Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et
Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et
Ministre de ceci, et le diable sait quoi!
Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose?
Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, c'est les autres qui sont si
bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!
C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son rôle avec aplomb et l'on
peut tout se permettre quand on connaît les planches.
Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie! croyez-vous
que je n'aimerais pas mieux autre chose?
C'est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le
Louvre.
Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, un peuple ne vit pas que de
pain!
C'est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les
côtes!
Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est amoureux, ça aime à rire,
ça aime à sentir son maître!
Il faut avoir du genou quand on a l'honneur de tenir une pareille bête
entre les jambes, c'est pas un veau.
Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos,
A peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu'il tombait par
terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton.
Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui couper la tête? Je
vous en fais juge.
LUMÎR--Mais que voulez-vous que je vous dise?
TURELURE--Il faut dire: c'est bien.
LUMÎR--C'est bien, Monsieur le Comte, c'est tout à fait bien.
TURELURE--Bon. Où en étais-je? Ah oui, ma femme.
Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est pas vrai. Ah, c'était
une sainte, Dieu ait son âme!
LUMÎR--Sygne de Coûfontaine.
TURELURE--Répétez un peu, comment avez-vous dit cela?
LUMÎR--Sygne de Coûfontaine.
TURELURE, _baissant la voix_.--Sygne de Coûfontaine. Cela a une drôle
de sonorité dans cette pièce.
Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre
mariage.
Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot
entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières,
Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait à me voir!
LUMÎR--On m'a raconté certaines choses.
TURELURE--Elle était meilleure que moi, ce n'est pas une raison pour me
mépriser.
Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il? Le mépris est
le masque des faibles.
Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de tout.
LUMÎR--Eh bien, c'est qu'elle était la plus faible, vous le lui avez
bien fait voir.
TURELURE--Il ne faut pas être le plus faible avec moi. C'est mauvais.
LUMÎR--Je vais le dire à Sichel.
TURELURE--Ah, elle voudrait bien être la plus forte, mais elle ne peut
pas, dont elle rage!
Dès que je la regarde d'un certain œil, elle se trouble et se dérobe.
LUMÎR--Moi, je n'ai pas peur de vous!
TURELURE--Je le sais, c'est délicieux. Il n'y a place que pour un
sentiment dans votre petit cœur fervent et dur, dans votre petite âme
loyale.
Ce que vous ont dit les gens de votre race, le père, le frère,
Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont pas de la Race Sacrée,
Ils ne comptent pas l'un plus que l'autre. C'est vrai?
LUMÎR--Les pauvres restent entre eux.
TURELURE--Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s'entendaient si
tellement bien entre eux autrefois
Que pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors
quelqu'un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un
Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne.
LUMÎR--Que signifie cet apologue?
TURELURE--Donnez-moi votre main, et je vous offre mon bras.
LUMÎR--C'est encore une plaisanterie.
TURELURE--Oui, c'est une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse.
Vous voyez à vos pieds l'homme d'affaires de la nation Française.
Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres.
Faites-en usage.
LUMÎR--Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte!
TURELURE--Savez-vous ce qui me plaît en vous? c'est la tranquillité que
je lis dans vos yeux bleus,
La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction n'y touche, la
stupidité délicieuse de la jeunesse!
Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort!
Il est encore temps de faire une grande bêtise avant de mourir et
d'engager mes cheveux blancs au service de mon capitaine!
LUMÎR--C'est sérieux, ce que vous dites?
TURELURE--Qu'en pensez-vous?
LUMÎR--Oui, je crois que c'est sérieux.
TURELURE--Quel meilleur adieu à faire à mon temps et à cette
Sainte-Alliance des Saintes Monarchies
Que de leur lancer avant de mourir ce gentil petit brûlot!
Une femme, n'importe laquelle, quand elle vous a une idée dans la tête,
Celui qui sait s'en servir, il peut bouter le feu aux quatre coins du
monde avec!
LUMÎR--Dites-moi, je ne suis pas pour vous n'importe laquelle?
TURELURE--Non, Lumîr. Ah, regardez-moi ainsi! Dieu, que vous êtes
jeune! Jeune et dangereuse en même temps, mais c'est ce danger que
j'aime.
Faites-moi oublier la mort! Faites-moi oublier le temps! Faites-moi
trouver intérêt à quelque chose hors de moi!
Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et à quoi personne n'a
jamais cru.
Faisons une étroite alliance entre nous!
LUMÎR--Et vous me rendrez mes dix mille francs?
TURELURE--Le lendemain de notre mariage!
Avec tous les intérêts mon petit ange, _(chantant)_: Les intérêts
composés, mon petit morceau de beurre en or!
LUMÎR--Et que dira Sichel?
TURELURE--Je n'ai pas peur de Sichel!
_(Il lui prend la main)_
_(Entre SICHEL)_
LUMÎR, _regardant SICHEL et gardant la main de TURELURE, qui voudrait
l'ôter, avec un aimable sourire, à demi-voix_.--Que vous êtes vieux!
Que vous êtes vilain!
Ah, j'aimerais mieux mille fois mourir que d'être à vous!
Ne pensez pas me faire peur.