SCÈNE III

TURELURE, _lui envoyant un baiser._--Adieu, chère amie!--Adieu,

charogne, puisses-tu crever!

Me voici à vous, Mademoiselle, et prêt à vous écouter.

LUMÎR--Je crains de tomber mal en ce jour de fête et parmi tant

d'occupations.

TURELURE--Je suis toujours occupé. Et d'ailleurs, l'inauguration est

finie.

Là-bas un train orné de feuillages et de drapeaux ramène vers Paris mes

invités digérants. Ah, c'est une grande époque!

Quelle levée de pioches sur toute la France! Quel fourmillement de

brouettes!

Quatre autres voies comme celle-ci partant de la capitale vers tous les

coins du pays

Permettent en quelques heures à tous les citoyens de s'unir sur le même

forum.

LUMÎR--La ligne du Midi atteint Lyon déjà et permettra à votre fils

d'être ici en quelques heures.

TURELURE--Quoi! C'est-i qu'il vient?

LUMÎR--Je ne sais, je n'ai de lui aucune nouvelle.

TURELURE--Je lui avais recommandé de rester là-bas! Je vous avais prié

de lui écrire. Nous n'avons pas besoin de lui!

LUMÎR--J'ai écrit.

TURELURE--Je n'ai rien à lui dire! Je ne veux pas le voir.

LUMÎR--J'en tire bon augure pour le succès de ma requête.

TURELURE, _sec._--Toujours ces dix mille francs?

LUMÎR--Vingt mille, s'il vous plaît.

TURELURE--Vingt mille, mon petit monsieur? Comme vous êtes gentille

dans votre grande redingote!

LUMÎR--Il a une grosse échéance. S'il ne peut l'honorer, on saisit tout.

TURELURE--Est-il si mal en point? Ces usuriers sont de vrais arabes.

LUMÎR--On dit que vous êtes d'accord avec eux. C'est ainsi que vous lui

avez repris les biens de sa mère.

TURELURE--C'est faux, je veux dire c'est vrai. Mais, où est le mal?

Coûfontaine n'est pas à lui, ni à moi.

C'est le bien de la famille. Où est le mal que j'aie voulu l'abriter

des fantaisies d'un prodigue?

LUMÎR--Ne le poussez pas au désespoir.

TURELURE--Il lui reste l'armée. Il y retrouvera son grade.

Je suis un père, que diable! Je l'aime. Dites-lui bien que je l'aime.

Dites-lui que je m'intéresse à son avancement.

LUMÎR--C'est de l'argent qu'il veut.

TURELURE _avec dégoût_.--L'argent, ah!

LUMÎR--Il est prêt à vous donner huit pour cent.

TURELURE--Non! C'est un mauvais service à lui rendre que de

l'encourager dans cette entreprise absurde. Il n'y a rien à faire en

Algérie. Pas d'argent!

LUMÎR, baissant les yeux.--Je voudrais le mien aussi.

TURELURE--Ce n'est pas moi qui l'ai pris.

LUMÎR, _levant les yeux sur lui_.--Faites cela pour moi, Monsieur le

Comte!

TURELURE--Bon. J'aime mieux ce ton-là.

LUMÎR--Je ne vous croyais pas si méchant.

TURELURE--Cent fois non! Je suis un bien bon homme. Doux, doux,

flasque. Mou comme de la purée de citrouille.

LUMÎR--Vous pouvez plaisanter, c'est plus vrai que vous ne vous en

doutez.

TURELURE--Quoi? Je ne vous fais pas peur? On m'a toujours dit que

j'avais l'air d'un loup.

LUMÎR, _avec douceur_.--Je vous trouve l'air d'un mouton. Un vrai

Champenois. Et le bas de la figure est si drôle!

Vos deux lèvres sont comme des marionnettes qui se poursuivent et qui

disent tout ce que vous pensez quand vous n'y pensez pas.

TURELURE, _vexé_.--Merci. Vous oubliez à qui vous parlez.

LUMÎR--Monsieur le Comte, je sais ce que je vous dois.

TURELURE--Et donc que je ne vous dois rien.

LUMÎR--Je ne vous demande pas de me devoir quelque chose.

TURELURE--Mademoiselle ma fille, mon petit bonhomme, il vaut mieux que

je vous ôte aussitôt quelques idées de la tête.

Je ne vous rendrai pas ces dix mille francs.

LUMÎR--Vous m'avez fait espérer autre chose.

TURELURE--La politique de Sa Majesté a changé.

LUMÎR--Quoi! C'est une question de politique?

TURELURE.--L'autre jour, nous n'étions pas au mieux avec votre

souverain légitime,

C'est le Czar que je veux dire.

Une bonne petite conspiration à Varsovie... Eh, mon Dieu, il n'aurait

pas été si mauvais de lui faire sentir la pointe.

LUMÎR--Et au besoin, on gagnait la reconnaissance de mon souverain

légitime

En lui donnant quelques indications bienveillantes.

TURELURE--Comme vous dites. Eh bien! notre politique a changé. La

Pologne ne nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des émeutiers.

LUMÎR--Comme les héros des Trois Glorieuses!

TURELURE--Honneur à ces défenseurs de la Constitution!

LUMÎR--Vous respectez les lois?

TURELURE--Chacun son rôle. Le mien est de les faire.

LUMÎR--C'est bien. Il ne me reste donc plus qu'à partir.

TURELURE--Où cela?

LUMÎR--Là-bas. Il faut que je rende mes comptes, pour mon frère et pour

moi.

TURELURE--Vous laissez ainsi votre fiancé?

LUMÎR--Il n'est pas mon fiancé tant que ça. Je me dois d'abord à

d'autres.

TURELURE--C'est vous qui allez délivrer la Pologne, n'est-ce pas?

LUMÎR--Oui.

TURELURE--Le Czar n'a plus qu'à retenir une petite villa sur les bords

du lac de Genève, quelque pension «_mit frühstück_». Voilà Mademoiselle

qui se met en marche comme une armée.

LUMÎR--Le jour est venu.

TURELURE--C'est elle qui va venir à bout de trois Empires avec ses

grands yeux bleus et ses petites mains dans son manchon en imitation de

lapin.

_(Elle le regarde)._

Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces yeux qui n'expriment rien et

qui sont parfaitement incapables de comprendre quoi que ce soit? On ne

sait jamais ce que vous pensez.

LUMÎR--Rendez-moi cet argent.

TURELURE--Non!

LUMÎR--Croyez-vous que je n'aie pas assez d'ennemis sans vous?

TURELURE--Je ne suis pas votre ennemi.

LUMÎR--Non, je ne crois pas.

Monsieur le Comte, est-ce qu'il y a beaucoup de gens dans votre vie qui

vous aient dit: Turelure, j'ai confiance en vous?

TURELURE--Ah, petite rusée! Comme tu sais trouver la place faible d'un

vieux bonhomme!

LUMÎR--Dois-je vraiment partir?

TURELURE--Non!

LUMÎR--Comte, vous êtes riche et je n'ai rien, et le peu que j'avais

n'était pas même à moi.

TURELURE--Ce Louis est un grand coquin!

LUMÎR--L'argent des femmes--ce sont des femmes qui l'ont

ramassé,--l'avarice des mères et des veuves, la dot des jeunes filles,

le pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits et des

martyrs! Pas un sou qui ne soit poissé de sang.

TURELURE--Tout cela sert à défricher les jujubiers de la Mitidja.

LUMÎR--Il est lâche de me voler ainsi, abusant de ma faiblesse!

TURELURE--Je ne vous ai pas volée!

LUMÎR--... Comme un homme qui vole une petite fille, lui prenant sa

tartine dans son petit sac!

TURELURE--Je ne vous ai rien volé, sacré bout de bois! J'ai aidé le

capitaine tant que j'ai pu. A moi aussi, il me doit de l'argent.

LUMÎR--Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous

tiens quitte du reste.

TURELURE--Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l'épouser.

LUMÎR, _baissant les yeux_.--Naturellement, je ne puis l'épouser sans

argent.

TURELURE--Vous ne l'aimez donc pas?

LUMÎR--Ma vie est trop courte pour que je m'attache tellement à aucun

homme.

TURELURE--Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d'idées dans

l'esprit.

LUMÎR--Je suis si jeune, j'étais fière qu'il eût besoin de moi.

TURELURE--D'autres peuvent avoir besoin de vous!

LUMÎR--Alors, laissez-moi le moyen de les aider.

TURELURE.--Un autre qui n'est pas loin.

LUMÎR--Qui?

TURELURE--Pourquoi parler de vicomte; et toutes ces images héroïques et

funèbres,

Qui font tant de plaisir aux petits enfants? Que diable! C'est bon, la

vie!

LUMÎR--Je ne puis rester que si mon argent part à ma place.

TURELURE, _sévère_.--Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre

pays?

LUMÎR--Je ne sais. C'est une question que je ne me suis jamais posée.

TURELURE--Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que

dix mille francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que d'être

honnête!

Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir

bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser

mettre les fers aux pieds.

Quand vous vous serez laissé enterrer toute vive à Boufarik, au milieu

d'un grand champ de poireaux,

Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à faire de vous?

LUMÎR--On ne me demande pas davantage.

TURELURE--Louis n'est pas de notre race. Ce n'est pas un Coûfontaine!

Il n'a jamais su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense qu'à ses

échéances.

Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s'échauffe quand

je vous entends. Que diable! C'est nous qui avons fait la révolution!

LUMÎR--C'est la Révolution qui vous a faits.

TURELURE--Je ne dis pas non. Mais la chose ne m'amuse plus autant. Et

pourtant, faut le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments.

Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entouré

de toute sa cour et des représentants de la Propriété Française, ah,

c'est un beau spectacle!

On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs,

des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l'Empire

échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin,

Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même qui nous préside

avec la dignité d'un chef d'institution et le sourire d'un banquier qui

n'est pas absolument sûr de ses chiffres.

C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance! Sa Majesté elle-même y

est pour quelques anecdotes.

Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur la Place du Carrousel!

LUMÎR--C'est vous qui êtes la France?

TURELURE--C'est vrai, pour le moment, c'est moi qui suis la France,

pourquoi pas?

LUMÎR--Et moi, je suis la Pologne, sans aucun ami.

TURELURE--Ne dites pas çà, Mademoiselle! morbleu, vous me faites de la

peine.

LUMÎR--Le seul ami que j'avais m'est retiré.

TURELURE--Il ne tient qu'à vous d'en retrouver un autre à la place, mon

petit soldat!

LUMÎR--Je ne vous entends pas.

TURELURE, _larmoyant_.--Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J'ai

besoin d'un sentiment. Pardonnez à mon émotion.

Le pain dur: Drame en trois actes · 第 22 / 39 题