Par tous moyens. Je l'aurai.
Et qu'il est dangereux pour vous que je reste.
SICHEL--Que pensez-vous faire?
LUMÎR--Croyez-vous que je ne connaisse pas le cœur d'un père comme
Monsieur le Comte?
Je suis la fiancée de son fils.
SICHEL--Et certes, je vois que vous l'aimez!
LUMÎR--L'honneur et le devoir avant tout.
SICHEL--C'est l'honneur et le devoir qui vous poussent à capter un
vieillard imbécile?
LUMÎR--Oui.
SICHEL--Et à trahir celui qui vous aime?
LUMÎR--Montrez-moi les lettres que le capitaine vous a écrites.
SICHEL--Je pense qu'il vous aime sincèrement.
LUMÎR--Je l'aime aussi.
SICHEL--Pas autant que ces dix mille francs à récupérer.
LUMÎR--Je les lui ai donnés.
SICHEL--Prêtés.
LUMÎR--Je lui ai donné ma vie.
SICHEL--Prêtée à de gros intérêts.
LUMÎR--Nous avons fait assez. Je n'ai pas le droit d'être plus
généreuse envers ce Français.
C'est mon frère qui lui a sauvé la vie, le rapportant, tout sanglant de
la brèche de Constantine.
Et c'est moi ensuite qui l'ai soigné.
C'est mon frère et moi qui l'aidions pendant qu'il commençait ses
défrichements, et je tenais sa maison.
Maintenant mon frère est mort et d'autres devoirs m'appellent.
SICHEL--Je ne vous trouve point si belle.
LUMÎR--Assez pour me faire épouser.
SICHEL--Quels yeux! Quand vous les tenez baissés, tout est si fermé
qu'on dirait que vous n'êtes plus là.
Et le plus souvent ils sont fixes et tranquilles comme ceux d'un
enfant, si sérieux que Monsieur le Comte lui-même en est décontenancé.
Mais quand ils noircissent et se chargent de furie et qu'on voit l'âme
là-dedans qui brûle...